‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Alix Romand.— Robespierre se dédifidde cotitre Minbéau. ^— Il est un de ceux qui empoisonnent cet orateur célèbre. — Détails inédits sur ce crime. — Noms de ceux qui y prirent part. — Mirabeau se sent empoisonné. — Sa mort. — Ce qu'en pense le marquis dé Ferrière. — Ce qu'en dit Cbénier. — Douleur de la reine. -— Elle la manifeste à mon onde. — Elle questionne mon ond« sur ma liaison avec Robespierre. — Ma Tisité à la reine.

Dès le commencement de>,i79i , sans \6tte taxé de misanthropie ou d'humeur mélandb* lique , on pouvait prévoir des malheurs prop» chains. Cependant , je ne laissais pas que 'de m'étourdir selon le privilège heureux dé mon âge^ et je trouvais dans les passions de mon cœur des diversions à mes inquiétudes politiques* L'amour venait quelquefois me faire oqliilier lesa£Esiires. Un soir je quittais Bailly ^ qiui{ihi& que moi encpre était épouvanté de Tayenir^ car son âge et sa haute expérience lui permettaient de mieux voir les choses ^lorsqu'en errant

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presque au hazard^ et coimpe perdu dans mes réflexiou^ , je quittai la rua Neuve-Saint-Roch pour entrer dans ceUe d'ArgenteuiL

 deux ou trois ^as devant moi , je distinguai une femme d'une taille élégante , coiffée simplement et vêtue ave^ la modestie d'une petite ouvrière d'alors y c'est-à-dire de./ manière à pairaitre bien ridicule à nos diQinoi^^elles de comptoir$^ à nos jeunes élèv^ enm^de^ , em lingerie, et m^meà nos comiuriëres d'aujour-» d'K,ui; £lle regaird^it çà et là , et marchait avec cett^ indécision qui prouve ou que l'on attend quelqu'un^ ou que l'on a pçrdu sou che>* mio. Je fus bieçtàt^oonvaiqcu qujs ce derpi^ accident était celui qnî occupait jln jeune. fille, C9r je l'eptendî^ se dire à ^Ue-^m^e assez di^ tMictemei^t : « Mqo Dieu ! quevais-je4evenir, » je ne retrouve pas nia rue! »

, La. voix qui s'exprimait ainsi était d'une dou« ceur remarquable. Je vis en même temps à la lueur d'un reverbëf^ ^ que la pauvre égarée était très jolie ; elle avait surtout cette coupe de vif^gQ qui , formant un ovale presque arrondi, dpnne aux traits une apparence si virginale , si naïve. Je ne crus pas devoir laisser cette belle eafant dans ^«mba|^^a^ ; je vins à elle , et le

plus poliment qu'il ine fut possible, je lui de» mandai si elle avait perdu son chemin; En parlant ainsi , j'avais mon chapeau à la main, je baissais à demi la tête, cherchant i ne pas effrayer celle que j'abordais ; elle tressaillit néanmoins lorsque je prononçai les premiers mots ; mais bientôt me répondant avec un sourire angélique , elle me dit que depuis tm mois qu'elle était arrivée de Sens, lieu àé' sa naissance , pour recueillir à Paris le petit hé*» ritage d'une sœur de sa mère, elle avait 'dépassé à ipeine six ou sept fois la porte dé sa maison. Je sus que ce soir là elle avait Votihi aller dans l'île Notre-Dame faire une emplette , et que depuis ce moment elle allait sans savoir où , demandant son chemin , qu'on lui èxpU« quait mal , ou dont elle ne comprenait pas bien l'itinéraire , enfin , qu'elle courait depuis ^oîs heures peut - être, ayant fort à craindre de passer la nuit dans la rue. ' *

w Cela ne sera pas ', mademoiselle , hii ré» » plîquai-je , et si vous voulez me dire on vous » logez , je me ferai un plaisir de vous ^-crtn^ » duire. — En vérité , me dit la petite syi*ètiié", ii toujours avec cette douce voix qui allait! à » l'ame, je vous sellais bien obligée d'avoir cfeWo

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» complaisance ; je demeure rue du Foin- » Saint-Jacques, n<> 12 ^ en sommes-nous bien » loin ? » Ma réponse fut affirn^ative ; elle avait passé la rivière à la faveur des ponts qui , chargés de maison^ ^ lui en avaient dérobé la vue. c< Je vous récompenserai de vos peines ^ » dit la jeune fîUe avec une naïveté charmante, » je ne veux pas vous feire £aire tant de dhemin » pour rien. — Sorce point, soyez tranquille , » lui répartis-je ^ je ne vous demanderai que la » satis&ction de vous obliger.-^ Vous êtes bien » honnête , monsieur, m

Je lui ofïîre mcm bi^s, innocente ou rusée elle accepte, et nous voilà partis. La route était longue, j'en employai une partie à reconnaître av^c qui je pouvais être , et je fus bientôt convaincu que ma compagne ne me déguisait rien, la vérité parlait par sa bouche. EUle possédait tous les attraits qu'on peut désirer dans une femme, san^ avoir encore la fausseté ou la dissimulation si commune à ce sexe. Elle itie raconta son histoire; elle se nommait Alix Romanel. Ses parents bons jardiniers avaient quelque aisance^ ^ mais une iamitle considérable. Une tante, marraine d'Âlii^, domiciliée à Paris , lui avait laissé en mourant tout ce qu'elle possédait; elle était dowc au dessus

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du besoin ; elle avait ce qui est indispensable aux premières nécessités de la vie. Son travail lucratif lui procurait le reste ; elle ravaudait les bas de soie^ aidée d'une ouvrière plus âgée , qui Élisait les oon^missioas et prepait soin du ménage. La jeune fille ne sortait pas y avait peu de connaissances y et elle était^ pour la forme sous la surveillance de la femme d'un avocat au parlement ^ Sénonaise comme ^e. Alix ne désirait rien y se montrait satisfeuite du présent ^ ne se tourmentait pas de l'avenir ; simple à l'excès , elle croyait les autres botts , parce qu'elle était parfaite $ possédait dea idées peu étendues j mais i^'en avait du moins aucune dont elle eût à rougir.

Dès le premier moment de notre rencontre^ je ne pus la connaître assez pou? apprécier dignement son ame ^ ce fut après notre liaison que je reconnus son kpérite^il était au ' dessus de sa position t Lorsqu'elle^ eut aveo.(Une plmae ingénuité y satisfait à toutes les. questions. ; que je m'avisai de lui adresser, .elle me demanda à son tour avec franchise qui j'étais^ et pounquoi je ipe trouvais aussi tard dans la rue ; il pouvait être dix heures environ. J'avais déjà préparé ma réponse > Ui»e idée m'avait souri ; je vonlaist me

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donner comme appartenant i cette îdasse esti** mable quitravaiUe pour contenter nos g;outs,no8 fentaisies ou nos besoins. Je pensais qu'en me rapprochant d'elle par le rang ^ j'exciterais moins sa défiance ^ et que j'en serais plus tôt aimé. C'est un aveu que je £ais humblement , je ne dissi» mule pas aujourd'hui combien cette rouerie était coupable ^ mais alors je n'y songeais pas. U me semblait que parle# au cœur de cette jeune fille était quelque chose approchant du bonheur.

Je lui confiai que j'étais compagnon relieur, travaillant chez un maître^ logé dans la rue d'Âr« genteuil , où je l'avais rencontrée , et qu'étant ce jour là en vacance faute d'ouvrage, je m'étais habillé convenablement pour aller voir mes amis. J'avançai ce £ait pour expliquer une sorte d'élégance peu commune dans la classe ouvrière à cette époque , quoique ce fut im dimanche ; d'ailleurs , plus nous avancions dans la révo« lution et moins on se vètissait avec somptuosité. On cherchait à se confondre parmi le^ peuple, afin de n'être pas insulté par la canaille. J'a« joutai que je revenais chez moi, rue Richelieu, et je donnai ma véritable adresse, mais point mon nom , je pris celui d'Âuger Dumeil , mon valet de chambre. Je terminai mon récit en suppliant

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mademoiselle Romanel de me permettre de lui procurer de l'ouvrage et de le lui apporter moimême. Nous arrivions en ce moment devant la porte de sa maison , elle me répondit en me faisant ^une belle révérence , « Je serais bien » peu reconnaissante , M. Auger Dumeil , si je >^ ne recevais pas avec une égale satisfaction vos n visites et Fouvrage que vous m'apporterez. » Puis elle ajouta y on m'avait fstit les holrûnEies » si méchants à Paris , qu'ils me faisaient peur; » vous êtes le premier à qui j'aie parlé- Idng- » temps hors de chez moi y et certainement » vous ne m'avez pas donné une mauvaise » opinion de la jeunesse du pays. »

Je ne voulus pas détruire cette heureuse croyance en cherchant à baiser sa jolie petite main , j'en avais cependant bien envie, mais je craignis par cet acte respectueux , peu en usage

parmi les gens de sa classe ^ de lui inspirer des soupçons dangereux pour la réussite de mes pro» jets : Un modestegarçon relieur ne devait pas cqdi* naître ces délicatesses de la haute société. Je la quitta en lui souhaitant une bonne nuit, et descendis là rue de la Harpe , en mé rappe^int avec délices cette douce Alix , si pure et si belle, et les attraits qui se réunissaient en elle pour fiiire de.

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cette charmante créature une séduisante en» cbanteresse : le ciel lui avait tout accordé , hors cette noblesse de sang qu'il jette quelquefois à des âmes bien basses et bien dépravées.

Je ne pus remettre plus tard qu'au surlen« demain la visite que je brûlais de foire à ma protégée du dimanche. Je me vêtis convenablement pour ce rôle que j'allais jouer , et je partis pour la rue du Foin-Saint-Jacques. Mon cœur (je l'ose dire à peine aux belles dames qui me liront) battait d'une étrange maniëre tandis que je montais l'escalier pour arriver au quatrième étage, où logeait la jeune ouvrière. Je ne sais quel sentiment m'agitait alors, mais prêt à paraître sous un déguisement qui me plaçait dans une position qui ne m'appartenait pas réellement, il me semblait des lors que je sentais décroître mon assurance, et que la modestie de ma profession prétendue passait tout à coup dans mon cœur.

Je devinai la porte de l'appartement d'Alix à la propreté qui la distinguait de celles du même palier. Cette porte était entr'ouverte , je la poussai et je passai dans une petite pièce fort bien tapissée d'un papier commun mais neuf. En face était une autre chambre , celle d'Alix ,

OÙ elle travaillait ; je crois la voir encore avec son lit blanc et à franges ; quelques chaises brillantes de propreté^ deux fauteoils de vdours jaune y une commode y une armoire en beau bois de noyer ^ des rideaux blancs aux croisées , des fleurs dans des vases de verre bleu et plu* sieurs images de dévotion achevaient l'ameu* blement et la décoration de la chambre.

Avant d'entrer , j'avais légèrement heurté i la porte^ j'entendis avec plaisir sa voix harmonieuse et presque émue donner la permission de venir à elle. Je parus^ elle rougit^ sembla chercher à me reconnaître^ me reconnut bientôt , puis enfin se rassura (elle était seule )^ et comme elle m'accueillit avec un délicieux sourire , je compris que mon empressement ne lui déplaisait pas. Je la priai de m'excuser si j'avais mis tant de hâte à profiter de ses bontés , j'ajoutai que j'avais la certitude de lui procurer beaucoup d'ouvrage, et que j'en avais demandé à nombre de gens , en disant que c'était pour une de mes parentes. « Je vous remercie de votre bienveil- I) lance y monsieur Dumeil , me dit cet ange de » candeur, elle m'eût fait plus de plaisir encore » si vous eussiez exprimé toute la vérité. Je n'ai » pas l'honneur d'être votre parente . et , même

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>» pour fiaire le bien , il ne faut pas mentir. >>

Je reçus avec humilité cette leçon , donnée de

l'air le plus gracieux du monde ^ je promis d'en

£siire mon profit ^ et je sortis des poches de ma

lévite une demi-douzaine de bas de soie blancs

que je venais d'acheter. Je prétendis qu'ils

appartenaient à un jeune monsieur logé dans

ma maison , et que d'autres viendraient à la

suite. M Bon , dit Alix , joyeuse , voilà de la

» besogne qui vient bien à propos ; vous êtes

» un excellent ami , monsieur Dumeil , et néan»

)) moins il y a peu de temps que nous nous

» connaissons ; j'ai parlé de vous à mademoi-

» selle Anne , je lui ai conté avec quelle obli-

» geance vous étiez venu à mon secours , elle

» a fini, je vous le certifie, par vous juger

» comme je l'avais fait. »

Ceci me laissa croire que l'opinion de mademoiselle Anne ne m'avait pas d'abord été favorable , je le dis à la belle fille. « Oh ! répliqua-t- » elle en rougissant , mon ouvrière est de Paris, » et elle prétend que dans cette ville les hommes » sont des trompeurs ; je gage que vous n'y » êtes pas né ? » Ma réponse fut un mensonge , etbientôtia conversation s'engagea; je m'aperçus sans peine que l'instruction d'Alix n'était pas

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étendue , elle en convint en me disant qu'elle était honteuse de son ignorance^ et qu'elle voudrait apprendre y mais qu'un guide éclairé lui manquait.

« Qu'à cela ne tienne , lui dis-je ^ si vous » voulez me donner votre confiance , je vous » offre de vous aider à compléter votre éduca- » tion y ma position actuelle me permet de dis- » poser de quelques heures à certains jours de » la semaine ^ il me serait doux de vous les )) consacrer.

— M Vous aurez beaucoup à faire , me dit- » elle, j e sais lire, très peu écrire et mal compter, i) je connais un peu d'histoir^ sainte et rien de » plus. » ï'écoutais avec un plaisir inexprima« ble, et je ne crus pas rendre un mauvais service à ce trésor d'ingénuité , en l'arrachant à sa com» plète ignorance; je lui fis le détail de ce que je pouvais lui enseigner, elle consentit à tout. Mais en rougissant , elle ajouta : « Vous êtes comme » moi un ouvrier , M. Auger Dumeil , je ne puis » accepter votre temps sans me rendre indis- » crête j convenons donc de ce qu'en retour, » je puis faire pour vous » Je ne pus obt^ nir de sa délicatesse, qu'elle vbulût bien accepter mes services gratuitement ^ et pour terminer

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tiotre débat y elle me demanda si j'avais ma mëre ou des sœurs , et sur ma réponse négative y elle décida qu'elle remplirait leur place en prenant soin de mon linge, qu'elle marquerait^ blanchirait^ raccommoderait^ etc.

J'acceptai cette proposition , toujours dans le dessein de ne pas la détromper sur mon compte^ et je la remerciai y me contentant d'ajouter que mes bardes achetées nouvellement^ étaient dans un état excellent. Tout en causant avec moi y Alix n'avait pas cessé de feire aller son aiguillé^ elle travaillait avec attention et activité^ chacun de ses mouvements dévoilait une grâce nouvelle , le sourire du contentement habitait sans cesse sur sa bouche fi^aîche et petite , et lorsque ses yeux se reposaient sur moi , je les voyais remplis d'une sérénité bienveillante qui m'inspirait de douces rêveries.

Qui pourrait me rendre raison de cet enchantement délicieux que jette dans l'ame tout ce qui se rapproche de la simplicité ou de la vertu. Le jeune homme commence à se dépraver lorsqu'à la vierge timide il préfère la bacchante désordonnée ; on se plaît sans doute avec la femme spirituelle et passionnée , qui a joué un rôle brillant dans le monde , mais on choisit Tome ii. lo

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