CHAPITRE XXXII
Madame Campan. — Mon entrevue arec la reine. — Elle Teut que je gagne Robespierre. — Je porte ses propositions  odm-ci« — • II- les refuse. — Son mot sur Marat. — Danton j son portrait. — Mot de Mirabeau sur Danton. — Colère de la reine contre Robespierre.— ^Fuite de la famille Royale. — Madame Campan en instrait M. de Lafayette. — Comment celui-ci s'y prend pour assurer le secret.— Chénier m'apprend la fuite du roi.— Ma conrersation arec David le peintre et Fabre d'Églantine ; avec Robespierre. — n se plaint de Moksieuh. — Bailly à la journée du 17 juillet. ^ Ses nobles réponses. — Il proclame la loi martiale. — Lafoyette , par son ordre , fait tirer sur le peuple au Champ de Mars.
Il y a dans les infortunes royales je ne sais quoi de tx)uchant et de prestigieux que n'ont pas les malheurs particuliers. Habitués que nous sommes à voir les souverains revêtus de tqut l'éclat de la puissance et de toute la pompe du commandement^ nous nous attendrissons mal* gré nous si la fortune leur devient contraire , et comme ils doivent souffrir plus que d'autres, nous leur accordons aussi plus de compassion. Mais si cette pitié, d'autant plus vive que la chute est plus pesante , se &it sentir à tous les
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oœurs, il en est bien pen qui cèdent à, ses in« spirations ^ et tandis que la fbulSf des flatteurs et des courtisans abandonne . l'idole renversée ^ c'est à peine si quelques âmes bien, placées^ maltraitées peut-être aux jours de la prospérité y cèdent à une noble sympathie pour la grandeur déchue , et osent se déclarer les amis du mal» heur* C'e^ pourtant à cette dei*nière classe (j'ose le dire avec orgueil) que nous appartenions mon ohttle et moi. Nous avions certainement à nous plaindre de la légèreté avec laquelle le roi et la reine avaient méconnu notre dévouement et oublié nos services , et pourtant à mesure^ue je me rapprochais du château des
Tuileries , le souvenir du passé. s'-efïaçait en moi y et je me trouvais animé du désir de con*i vaincre ses nobles hôtes que je leur étais demeuré aussi fidèle qu'aux plus beaux temps de leur puissance.
Je voyais avec peine que la reine accordât tant de confiance à madame Gampan^ sa sincérité* m'était un peu suspecte^ et, grâces à mes liaisons avec les ennemis de la cour, je m'étais procuré des lumières , qui me faisaient voir clair là où les autres u'apercevaient qu'une obscurité profonde. Certes cette opinion contre
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inadamQ Campan pourrait passer pour ca»
^omnieuse si telle dame avait été réellement ce que ses ]^émoires nous la représentent ; mais ce$ Mémoires^ comme je l'ai déjà dit^ ne soiit pas d'elle^ on en a conservé les faits en leur donitant une autre physionomie. Je suis bien . persuadé qu'on ne pourrait pas mettre sous nos yeu): l'o* riginal écrit de sa main ^ sans que nous y trou* vassions de notable différence avec ce qui a été publié.
Madame Campau ^ à l'époque dont je parle ^ était imbue des principes de la révolution , elle dissimulait de son mieux y et la reine trompée , lui accordait toute sa confiance 5 cette princesse n'hésita même point à la mettre dans le secret de sa fuite. Aussi M. de Lafayette en fut-il promptem*ent instruit j mais^ loin d'en proBter pour nuire à la famille Royale y il arrangea les <ihos?(i de manière à ce que cette tentative pût réussir ^ et si elle échoua ^ ce fut par des causes indépendantes de sa volonté. Aureste^ je reviendrai sur ce point quand il en sera temps.
Arrivé au château, je demandai madame Campan^ conformément à mes instructions. Ce ue fut pas sans difficulté que je parvins à elle ; j'insistai, on se décida à me conduire vers son
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appartement. Elle était prévenue, elle m'attendit, et pourtant, en intrigante habile, n'avait pas jagé à propos de donner des ordres eu con* séquence j elle voulait se réserver le droit, en caft de besoin, de repousser par le simple exposé des faits , tout ce qui aurait eu l'air de la prémédita*^ ^ion. Elle me reçut d'un air enjoué, me demanda des nouvelles de mon oncle , puis ajouta : « Il » vous forme à sa manière et comme un autre » Elie, veut que son esprit se repose sur vous ; je » tâcherai, répliquai-je, nouvel Elysée , d'être » digne au moips du don de son manteau. »
Âpres ces premiers propos^ je parus dé^ sirer de paraître devant la reine, madame Campan sortit alors, elle revint peu après et me guida dans ces couloirs qui font un véritable labyrinthe du centre du palais des Tuileries ; Maric-Ântoinette était seule dans un cabinet voisin de sa chambre, elle portait une simple robe de soie gris de perle, un bonnet négligé couvrait ses cheveux , un mouchoir de soie ou fichu de couleur feuille morte , flottait sur son cou, il n'y avait plus riei). là de cette splendide magnificence de Versailles. Je n'avais pas vu depuis long-temps le visage de Sa Majesté; quand je dirai qu'il me parut flétri , je n'étonnerai per-
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sonne ^ les chagrins qui la consumaient étaient bien capables de produire cet ejffet. Elle avait les yeux rouges et cernés, ses joues étaient pâles, quoiqu'elle portât une légère teinte d'un coloris étranger , mais l'infortune en frappant ses traits n'avait rien enlevé à la force de son ame , à la dignité de son maintien , à la grâce imposante , à la majesté de sa tête, et la même fierté brillait dans son regard.
Je m'inclinai devant^elle , tandis que par son geste elle m'engageait à me relever , et quand je lui eus obéi, mes yeux se trouvèrent inondés de larmes , elle les vit et m'en sut gré. « Vous nous » aimez donc encore , me dît-elle ' avec une » douce émotion. — Ah ! madame, j'ai toujours » été dévoué à Votre Majesté , et le roi n'a pas » aiUeurs un sujet plus fidèle. — Lui en don- )) nez-vous la preuve^ repli qua-t-elle avec une » apparente sévérité, en fréquentant journd- » lement des personnes qui lui sont bien con-> » trâires? — C'étaient mies amis, lui dis-je, avant » que nous entrassions dans les troubles poli- » tiques^ ils ne se sont pas éloignés de moi, » quoique je ne pense pas comme eux sur beau- » coup de points, et dès-lors je n'ai pas cru » avoir de motifs pour en venir à une rupture.
d'un pair de FRANCE. l6î
«-^ » Et parmi ces hommes , n'en serait-il au»
» cun qui put aider à réparer la grande perte
» que le roi et moi venons de faire? — Je ne le
» pense pas , madame , car ils sont d'une exa»
» gération qui rend tout rapprochement im-
» possible. — On m'en disait autant du comte
» de Mirabeau , et néanmoins il était revenu à
» nous. — Parce que c'était un homme supé-
» rieur qui, en vous combattant, voulait moins
» vous déplaire qu'assurer dans l'avenir votre
» bonheur et celui de la France, tandis que
» ceux qui lui survivent ont de la méchanceté
I) dans le cœur, et pas de hautes vues dans l'es-
» prit. — Vous croiriez donc impossible d'en
» ramener aucun, par exemple M. de Robes-
» pierre? >•
Et elle fit un effort visible pour parvenir à prononcer ce nom. « Celui-là moins que tout » autre, répondisr-je^ car il aspire à devenir un I» tribun du peuple, et d'ailleurs tout me porte » à croire qu'il a des engagements auxquels il ne » demeure pas fidèle, — Je sais qu'on le soup»
» çonne d'avoir donné sa parole à »
La reine s'arrêta sans achever sa phrase, je ne parus pas y faire attention, elle continua bientôt: « On ne risque rien néanmoins à ie sonder, il est Tome ii ii
itis MÉMOIRES
» des avantages que nous pourrions lai iaire, » des faveurs dont on le comblerait; est-il riche? rt — Je ne le crois pas. — Eh bien , le roi ne ba- )) lancerait point à récompenser grassement ses » services, il aurait une haute place dans la ina« » gistrature, le cordon noir, enfin il serait sa» » tisiait de nous si nous Tétions de lui; vous » chargeriez-vous de lui parler? — Mon devoir )) est maintenant devons obéir, dussé-je vaine« »> ment l'entreprendre. — Il pourrait vous foire » connaître ceux de l'assemblée dont on aurait à » solder le dévouement. — Je rendrai compte à )» Votre Majesté de ses intentions et de sa ré- » ponse. — Neperdez pas de temps. — Je le verrai » aujourd'hui même. » Je recommençais mes saluts, quand la reine me dit, non sans em« barras. « Et vous monsieur que pourrions-nous I) trouver qui vous fût agréable? — De m'em» » ployer toujours à vous servir, madame, ré- » pondis-je en cherchant à cacher moh^-iné-* » contentement. »
Après cette conversation je sortis dii cabinet; madame Campan m'attendait dans le couloir, elle me ramena vers sa chambre, et là parut attendre que je la misse dans la confidence de ce qui venait d'avoir lieu; je n'en fis rien, elle
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n^osa pas insister, et en me congédiant elle me recommanda la discrétion du ton d'une personne lâchée qu'on n'en ait pas manqué à son égard* ^ Je croyais <)onvenable de taire un secpet qui ne m'appartenait point^ et d'ailleurs, je le répète, ma confiance en elle était trop &ible pour que j'eusse la moindre envie de le lui révéler.
Je savais que ce jour là Robespierre, légère» ment indisposé, ne devait pas aller à l'assemblée nationale^ je fus che2 lui, rue Saint-Honoré, en &ce de FÂssosiption^ il logeait chez le boulanger Duplay , à qui il devint funeste plus tard, en l'entraînant dans les exagérations £sinatiques de son républicanisme, exagération qui conduisit ce misérable à l'écbafaud^ lors du g thermidor ; je trouvai Robespierre dans sa chambre avec une des filles de son hôte , qui ne tarda pas à devenir sa maîtresse ; il m'avait aperçu venant du château des Tuileries , par la rue Neuve du Luxem» bourg, et il me demanda d'abord si je sortais de l'assemblée, je répondis négativement et j'attendis pour m'ouvrir davantage que mademoiselle Duplay se retirât , ce qu'elle fit bientôt aprfes. Dès que nous fûmes seuls j'abordai franchement la question , car plus d'une fois déjà je m'étais convaincu qu'il y a plus de finesi^e
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'qu'on ne pense dans la franchise et que presque toujours elle sert mieux que la ruse la plus habilement ourdie.
Je pris mon texte de la mort de Mirabeau , de la place qu'il laissait à remplir^ soit à la tribune, soit ailleurs, du besoin que l'on avait au château des Tuileries, d'un homme habile, propre à en diriger les habitants ; je passai de là à la confiance qu'inspireraient les talents de Robespierre , au désir qu'on aurait de les employer, et aux avantages dont on le récompenserait. Il m'écouta avec un profond silence, conserva une impassibilité de physionomie qui ne me laissa rien préjuger de ses sentiments secrets, et me laissa parler tout à mon aise; quand il vit que je me taisais 'et que j'attendais sa réponse, il me prit la main :
« Mon ami, dit-il, je ne vous en veux pas » de ce que vous venez de me dire , vous avez » agi en homme dévoué à une cause perdue ^ et » à votre place j'aurais fais comme vous; nous )) sommes seuls ^ je puis m'expliquer sans dé- » tour; pent-être si en août 1789, vous m'a- » viez tenu le même langage et feit de pareilles » propositions , elles m'eussent séduit et alors » je me serais engagé dans une autre voie;
p mais depuis ce temps, nous avons fait bien
» du chemin , j'ai aim^epris un qui ne me
)) permet pas de reculer sans im^prudence > 'sans
» vouloir expbier ma^ie^ à laquelle je tiensy et
» ntia popularité que je préfère à nia vie ; je
» me suis mêlé comlne vous de ces petites m^i
» trig^es de oour; mon Dieu l> qu'elles sont
» gauches et mesquines, j'en ai bientôt été
» dégoûté^ oift ne taille en grafiid que lorsque
M l'on a afiaire au peuple , je re£use.donc rtoixt
» ce que vous me proposer; >: oublions-le m»vt&
» et moi , ce ;sera^ le mieux , et n'en parlonsi
y> plus , car ecrfui je me défie d^ tout le mondes
» rapportez ma. réponse i qui yous voudrez,}
» vous n'en obtiendrez «pas d'^i^i^re» ^ ; o . . k ; a
B me tint ce propos d'ui> toiit â me farmeirlaf
bouche. Je ne pu^ que ^irq.un ^pesite de ye-i
gret et de résignation , . alors il . me demanda :i
H Âvez-voiijs.été'f^p^rçu de madame Campa n
» dans le château ? — C'est elle., répliquai-je 3^
» que j'avais ordre de deman()ei^ ^ c'est j^llç qiU
n m'a conduit et ramené enauité. : — Rj^is!(M
» de plus , a'écria Robespierre , pour que jti
» persiste dans mon refus. Savez-vous, mou
>» ami , qu'en bonne politique je devrais même
M renoncer à vous voir; il n'en. sera ri€i9 toute**
l6(} 1^£M0IR£;S
i> fois 9 car je prouverai, à la tribuoe que si vous » remplissez auprès dé moi rofficé du tenta» » teur , du moins vous n'êtes point parvenu à » me faii^ mordre à la pomme d'Eve, m
Marot , Carotlle Desmoulins , Fabre d'Églantine^ alors les inséparables de Robespierre , entrèrent en ce moment ^ Danton était avec eux ^ Danton^ avocat au conseil du roi et l'un des principaux Titans de la révolution; sa taille était .Golosçiale^ sa figure laide , sa voix tonnante ^ ses petits yeuxlançaient des'éclairs^ il possédait une activité fatale* qui le porta à se jeter dans tous l«s excès de la dévolution. -C'était un de ces boâimes à qui le crime a été moins insupportable que la vertu en repos ; il lui felkfit des àgitàtioM violentes pour alimenter le ferf de^Ôn afcme, il devint révolutionnaire' fongueux^ parce qu'il put' dans? ce'pçrrti crier, ^gir, se démener, et fuir cette taranqùïHité qu'il craignait plus que la mort; aucun for&it ne le fit rèquler, piarce qtîe sf*y livrer était se donner des éiftotions, il parcourait depuis a 789 les mes de Paris , les Tuileries y lé Palais -Royçil, les salons, pour enflammer les esprits; jpbnr. les exaspérer, et se créer à la faveur de sa popularité une gfrànde fortune; il avait, avec les formes
d'un PAiH DE FRANCE. WJ7
d'un cyclope ,- les goûts dW sybarite; sa phi*^ lospphie était toutie: épicurienhe ; mais de cet épicùréisme égoïste , qui rapporte tout à soi et qui ne craint pas d& £aire le mal > si le mal doit lui procurer une jouissance agréable. Cependant tout n'était pas à repousser en cet boïnme^ il y avait peut-être au fond du cœur de Danton y des règles de justice, un amour d'ordre, une sévérité qui, bien dirigée, serait devenue de l'équité ; il tombait avec force suir toutes les résistances , mais il voulait de la tolérance pouf tout ce qui ne combattait pas ; il fut uti de cetiM que le mouvement des choses entraîna bien plus loin qu'ils n'auraient voulu aller, un de ces hommes, qui décidés àiaireungrandbruit^ auraient voulu épouvanter sans frapper^, et que des èir* eôpstances indépendantes de leur volonté eon^ duisirentà répandre un isang que rpar inclination ils euSseilt épai^ér Danton avait fait ses pre-^ miëres armes sotts là> direction de Mirabeau'i i< C'ék un marteau dont je me sers ^disait cebiir » ci ^ et certes il n'en est pas de meilleur' ^our M applatir le fer sur l'enclume. » : .
J'avais aperçu Danton plnsieiu's foisj^ mais je ne m'étais pas renconjtré avec lui chez des ami» communs; curieux de le mieux connaître ,. je
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serais demeuré là , dans une autre circonstanœ^ mais dans celle-ci, vivement fôcbé de n'avoir pas réussi dans ma négociation , je m'éloignai lais» sant ces hommes pervers conspirer sans doute contre cette autorité royale que je soutenais au péril de ma vie ; de retour chez moi , je trouvai mon oncle, il m'attendait, très impatient de connaître ce qui s'était passé, je lui en fisjpaitv je commençai par le récit de mon entrevue fivec la reine, je terminai parle refus de Rc^espierre^ et par la révélation de sa méfiance pourinadame Campan; mon oncle ne la partageait point, il voyait dans cette dame une personne très fidële, très dévouée, et tout ce que je pus lui dire à ce sujet ne le fi:t pas changer de sentimeot.
Je ne me sentais pas le courage d'aller, annoncer a la reine le renversement de ses espérances, mon parent prit ce soin , il fut la trouver le lend^nain matin , ses entrées lui ayant été rendues depuis la mort de Mirabeau ; Mbf ie-r Antoinette l'écouta avec une sorte de colère : tf Eh bien ! dit-elle , en parlant de Robespierre^ » puisque cet honune ne veut pas nous servir , » on se passera de lui , et $'il se plaint un jour » lorsque justice sera faite , il ne pourra accu- » scr que lui-même de son sort, »
d'un pair de FRANCE. 169
Dès ce moment la famille Royale ne s'occupa plus que de sa fuite, elle voulait sortir de Paris, espérant qu'elle retrouverait sa puissance , dès qu'elle aurait dépassé la barrière; on la berçait encore de la flatteuse idée que tous les factieux étaient réunis dans la capitale , et que l'esprit des provinces était demeuré excellent j ce ne fut pas une petite affaire que ce départ important , je n'en dirai rien , trop de gens en ont raconté jusques aux moindres détails , d'ailleurs , je n'y jooai personnellement aucun rôle; je rappellerai seulement que madame Campan, qui en était instruite , donna un rendez-vous secret au mar* quis deLafayette, pour lui apprendre ce qu'elle savait* Le commandant de la garde nationale , si indignement calomnié par les ennemis de la liberté et par la tourbe des imbécilles, répondit à madame Campan, qu'il la remerciait de sa con» fiance, et que, comme il pensait qu'elle ne s'était adressée à lui que pour lui procurer l'honneur de s'opposer à une démarche imprudente, il la suppliait d'en faire un secret à tout le monde, et de croire qu'il prendrait les mesures convenables.
Madame Campan , trompée par ces paroles , et persuadée que monsieur de Lafayette pensait
t'JO MÉMOIRES
comme elle, ne révéla rien à d'autres; c'était ce que voulait le sincère ami du roi; certain • d'être le seul qui sût ce qui se tramait , il^ ar^ rangea les choses de manière à ce qu'elles pus» sent réussir, écattant les personnes dangereuses et feisant le guet lui-même aux environs de& Tuileries /où il rencontra la reine sans paraître l'avoir reconnue, quoiqu'il l'eût aperçue paiv faitement. Si la fuite du roi manqua ison^ bat, ce ne fut pas par l'effet de la trahison , mais par le concours de mille incidents qui se réu* nirent contre elle, je ne les détaillerai pas, <m les retrouve dans cent ouvrages, et certes, M. de Lafayette fut un de ceux qui éprouvèrent k plus vive douleur de l'arrestation du roi à Varennes |
'* J'ignorais le nioment de cette fuite ^ quoîqDfi tout me la fît prévoir; voilà tout à cqU|» Gbéni^ii» qui se précipite dans ma chambre, en criant: « Les oiseaux sont dénichés , sauve qui peut^ la » France est perdue ! ^) Je compris son propoa et lui demandai si la nouvelle était vraie. «Ellf^ lie » l'est que trop, m e répondît-il ,le8 Tuileries sont » libres , c'est maintenant une maison à louer, » voulez-vous que nous nous en accommodions » pour le reste de l'été ? — Vous êtes un fou, lui
■ '-i^ 'Wi
ïi dis-je, qui vous amusez à plaisanter lorscpie » nous; sommes sur un volcan, (jrare la lave t >)
Je me levai aussitôt et je fus joindre mon OQclç, qui venait d'apprendre la grande nouvelle, il était plus mort que vif, et agenouillé devwt un crucifix à la ruelle de son lit, il cherchait des forces dans la prière; il demeura plongé dans la plua vive anxiété , tant qu'il ignora le résultat de eette tentative; niais son désespoir fut extrême quand il apprit qu'elle n'avait pas réussi , il n'eut ce jour ni le suivant le courage de paraître à l'assemblée nationale ; et de ce moment il forma le projet de sortir de la France ^ aussitôt qu'il; le pourrait* Je ne uie renfermai pas comme lui, je courus de tous côtés pour m'informer de ce que l'on disait, et dé ce que Ton 'se disposait à faire. Une stupeur générale semblait avoir engourdi Paris , ce n'était pas néanmoins de l'épouvante, mais plutôt de la tristesse , on prévoyait de grands malheurs et tous les déchiren^ents de la guerre civile.
On ne doutait pas que le rpi n'eût bien pris ses mesures , et qu'il ne fût en position d'at* taquer l'assemblée ; celle - ci en majorité était décidée à ne pas abandonner son ouvrage, à le
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soutenir plutôt de toutes ses forces, et à ne pas h&iter d'engager la lutte s'il le fallait ; elle manda les ministres devant elle , leur ordonna de travailler en son nom, et la royauté demènra suspendue. Cette fuite eut lieu dans la nuit du ai au 2a juin 1791* Je ne m'appesantirai pas sur le mémoire, sur la proclamation laissée par lé roi, sur les fautes qu'il commit et qui comfHro* mirent la réussite de son voyage ; je ne le. mon* trerai pas ramené en criminel, prisonnier aux Tuileries, monarque sans souveraineté, déjà détrôné de fait, et à qui on ne rendit un moment la couronne, que pour prouver à tous qu'elle ne pouvait plus tenir sur sa tête ; le respect pour le malheur m'interdit de semblables détails.
Le a a juin au matin , je rencontrai sur Ift place du Carrousel Fabre d'Ëglantine et David le peintre, le premier avait la figure toute renversée; il paraissait frappé à mort: a Vous savez »' ce qui se passe, me dit-il, le roi est parti , gare » ses vengeances, tout m'assure que je suis sur » la liste des proscrits, cependant, je n'en ai » pas plus fait que les autres, n'est-ce pas ? »
Et la politesse m'arracha une réponse coh« forme à la question. « Au reste , poursuivit d'il* » glantine, je vais partir, je m'en retourne à
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» Carcassonne, je gagnerai TEspagne et j'atten» )) drai une amnistie. — Quant à moi, dit David , » j'avais envie de faire de la politique^ je me » contenterai de feire des tableaux. — Et votre » Serment du Jeu de Paume, lui dis-je en riant? )) — Je composerai , me répliqua-t-il , la rentrée » du roi à Paris , mes pinceaux me sauveront; )» avez-vousvu Robespierre ? — Pas encore , je » passerai chez lui ce soir. — C'est moi qui lui ai » appris la nouvelle, il en est devenu plus blanc » que son linge , et ce n'est pas peu dire. »
Nous nous séparâmes, et j'admirai combien;, il y a dans les hommes peu de courage moral ; le 19 juin , Robespierre avait été élu accusateur public du tribunal criminel de Paris , et Pétion président ; cette charge éloit très importante , elle servoit utilement l'ambi* tion de mon ami. Je fus chez lui le soir comme je l'avais annoncé à David, il se promenait à grands pas dans sa chambre. « Suis-je un sot » ou un Fabricius, me demanda-t-il , des qu'il » me vit entrer, faisant allusion aux proposi- » tions de la reine et à son refus ? — Je ne sais » trop que vous en dire, et ne pourrai vous ré- M pondre pertinemment que dans quelques » jours. — Dans tous les cas, puisque nous
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» avons passé le Rubicon^ les uns et les autres y » il né s'agit plus de le repasser; la guerre est dé- » clarée , nous la ferons chaudement , resterez- » vous avec nous, ou irez-vous à l'étranger? » — Quoi qu'il arrive je ne porterai pas les » armes contre ma patrie. — A la bonneheure , » vous êtes un digne Français; cependant vous » aimez beaucoup et vous servez d'affection » cette famiQe. — Je Taime, sans doute, mais » je ne la servirai l'épée à la main , qu'en deçà » des frontières , et s'ils n'ont pas avec eux un » seul Autrichien ou Prussien. »
Robespierre me détailla ensuite toutes les mesures que l'assemblée avait prises et la presque unanimité de sentiments qui l'animaient : il fout long-temps parmi nous pour mettre la natiob en mouvement, mais une fois qu'elle s'y est mise , on ne la dirige pas aussi facilement qu'on pourrait le croire.
Mon oncle, lelendemain , me parut consterné plus encore quela veille, il avait vu par lui-même qu'il ne fallait pas compter sur la terreur pour amener l'assemblée à résipiscence et qu'elle se défendrait avec vigueur, il s'apercevait qtffelle n'était pas comme pensaient les vieillards et les courtisans de l'époque, qui se figuraient tous
d'un pair de FRANCE. I^S
qu'une botte autrichienne feroit tout rentrer dans le devoir; on ne croira jamais que lors du départ du comte d'Artois , on se berçait de l'idée que l'entrée de six mille Piémontais sur le territoire suffiroit pour changer la £ace des choses. S. Â. R. sortit remplie de cette idée y qu'au reste sa saine raison ne tarda pas à lui lairè abandonner. Une foule de royalistes vinrent chez mon oncle parta» gernotreinquiétudeetnousdemanderdesrenseie gnements que nous ne pouvions leur donner , nous sûmes que Monsieur avoit pris le chemin du nord et que le comte d'Avaray étoit son unique compagnon de route; on, sait de quelle manière le prince sortit de France^ nous tenons de lui-même les détails de sa fuite^ il nous en a dotés peu d'an» nées avant sa mort^ et ce récit ne fut pas la moins singulière de ses productions littéraires. Plus heureux que le roi , il se sauva. Sa femme , qui ne partit pas aveclui^ eutaussi lemême bonheur. De toute la famille, le sol de la France ne devait dévorer que Louis XVI , Marie-Antoinette ^ Madame Elisabeth et le jeune dauphin.
Robespierre , dans notre première entrevu^ , De m'avait rien dit de Monsieur , il fut plus communicatif à la seconde y je ne me crois pas obligé de rapporter tout ce qu'il avança d'oft-
fensant contrè S, A. R,, qui, prétendait-il, l'a* vait trompé sur tous les points. «Mais, lui di»*je, » n^était-ce pas aussi un peu à charge de re- » vanche ? — Il pourrait en être quelque chose. » — Alors pourquoi vous plaignez-vous? — ^Parcc » que si Ton aime à jouer les autres, on a honte » d'avoir été joué soi-mênxe. » Marat nous joignit sur ces entrefaites, il était avec Camille Desnloulins, et encore sous le poids de la frayeur; c'était une chose hideuse à voir que la furibonderie de ce petit homme , demandant déjà les massacres, voulant que des tètes tombassent de toutes parts ; il me faisait horreur , je m'aperçus qu'il venait de se lier plus intimement qu'auparavant avec Robespierre , et j'augurai mal des opinions de celui-ci, lorsque je le vis s'appuyer sur un auxiliaire aussi dégoûtant que forcené; lorsque je lui en dis plus tard quelque chose, il me répondit: Marat est un vertueux patriote , on serait heureux dépenser comme lui. Voilà où le menaient et où m&neront toujours les exagérations du fanatisme, de quelque part qu'il vienne.
Près d'un mois après, et le 17 juillet, à la suite^de la seconde fête anniversaire delà prise delà Bastille , les meneurs en sous-ordrefameiN
tés par Marat , sous soa commandement et sous sa direction ^ conduisirent la populace au Champ de Mars ^ pour signer sur Fautel de la patrie une pétition à l'assemblée nationale ^ à l'effet d'obtenir la déchéance de Louis XYI etson jugement, ainsi que l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif , j'étais chez le vertueux Bailly ; au premier bruit de cette émeute y un de ses amis lui conseilla d'agir avec m énage>< ment et de ne pas se compromettre en £ace d'une multitude qui pouvait devenir dangereuse.
« Je me croirais coupable, répliqua-t-il ^ » de ne pas employer T>our rétablir l'ordre ^ le » pouvoir que je tiens de la loi. d £t comme on insistait. « Mon ami ^ dit-il , quand je fié » prêter le serment du Jeu de Paume, je ne » recula^ pas devant la majesté royale , et ici » je montrerais plus de crainte devant des Êic« w tieux ! — Mais votre popularité. — J'y tiens » sans doute , mais moins encore qu'au vœu de » ma conscience. ».
J'admirais dans un silence respectueux cette supériorité d'un grand caractère sur le» petites^ combinaisons d'une ambition vulgaire ; le mar» quis de Lafayette, en sa qualité de commandant de la garde nationale y vint prendre les ordres Tome ii. la
de Bailly. « Allons au Champ de Mars , loi dit- » il, là nous verrons ce qu'il y aura à faire. » Ils sortirent tous les deiix, je leur demandai permission de les suivre ; quand nous arrivâmes les mutins étaient groupés autour de Tautel sur lequel Danton lisait à haute voix l'insolente pétition. Camille Desmoulins, Marat, Fôbte d'Églanline, de Saint-Hurugues , qui sa retrouvait là et quelques autres forcenés, hairaiiguaientla populace. Le corps municipal précédé du drapeau rouge et ayant à sa tête Bailly son maire, arriva escorté de douze cents hommes de gardes nationales et de trois pièces de canon. A la vue de ce développement de la' force légale, les factieux essaient d'entamer un com* bat , ils résistent d'abord , bravent les premiers coups de fusils qui. n'étaient chargés; qu^à poudre, et tirent 'eux-mêmes sur la garde nationale; la rébellion éèait flagrante^ la loi martiale fut ph)clamée /les trois sommations faites. Un long intervalle de temps s'écoule ,« l'audace de. la QânaiUe. redouble ,o ellei lance: des pierres; y tire dasi lOOJiips' de pistolets.; « Notre devoir est rèqi«» H-jpli^ dit Bailly, dutonid'une douleur pvofbude^: » le! vÀtre^monsièur leicommandânt^de^da.fixrc^ » pi]bli<}ue , QJouta-^tHily en s^'adressant au mor-*
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ri'vn PAIR DE FRANCS. Ï79
M quis de Lafayette , est de dissiper cet fittrou» » peinent par tous les moyens qui sont à votre » disposition. » "^
A ces mots , l'ordre de feiire feu est donné , une déchargée terrible foudroie les séditieux y la terreur les saisit à la vue de leurs camarades qui tombent frappés à mort , tous fuient^ tou» se dispersent. La révolution pouvait encore être vaincue dans cette journée, on la laissa debout, et elle se hâta de désigner de nou* velles victimes. Bailly fut du nombre, Aa proclamation du Champ de Mars fut son arrêt de mort, et plus tard ce vertueux citoyen tomba aussi sous la hache dévorante.
l8o MÉMOIRES