CHAPITRE XXXni
Dëdaratioit de Pilnitz. — Le roi prête serment à la constîWion. — »
Intrigues pour détourner Louis XVI de cette démarche. <(-^ Ce
qu'il en dit à M. de Montmorin. — Défiance de la reine et du roi
contre les princes. — La reine envoie mon oncle Ters Moitsieur.—
- J'émigre avec lui. — Propos de Robespierre. -<- Kos èooipagbôns
de route. — Mademoiselle de Marsanc — Mon Toya^ >->
Arrivée à Coblentz. — Conversation avec le comte de Vaudreuil. ^^ Délire des émigrés. — Détails sur l'émigration. — Madame de BaJby. — Le comte d'Avaray .— - Le comte de Blacas. — Le duc de La Châtre. -^ Le duc de Grammont. — Monsieur.
Tandis qu'en France la couronne g^lissait peu à peu de dessus la tête du roi , ses frères complotaient à l'étranger avec les monarques de l'Europe le renversement des travaux de l'assemblée constituante^ le rétablissement de la royauté sur sa base antique, et son afiranchissèment des entraves qu'on lui avait imposées. Monsieur tout nouvellement sorti de France^ parut ne pas prendre d'abord une part active à ce grand projet; M. le comte d'Artois se chargea seul de la responsabilité.
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Ce prince, depuis qu'il avait quitté Versailles, dans la nuit du i5 au i6 juillet 1789, avait travaillé activement à susciter des ennemis i l'assemblée nationale , mais pendant deux ans environ , le succès n'avait pas répondu à ses tentatives. Je l'ai dit , et je le répète , l'opinion générale dans les cabinets étrangers , était que la révolution française reculerait aussitôt que les puissances coalisées paraîtraient en armes sur les frontières ; ils avaient d'ailleurs l'arrière»pensée de laisser augmenter les embarras de Louis XVI , afin de lui faire acheter plus cher le secours qu'on lui accorderait, aussi ne se pressaient-ils pas. Enfin , le comte d'Artois ayant quitté Turin, où il n'avait pu obtenir que des marques d'un intérêt stérile , passa dans le nord de l'Allemagne , pria , sollicita avec tant d'instance l'empereur Léopold, qui venait de succéder à Joseph son frère , et le roi de Prusse , Frédéric - Guillaume, héritier dégénéré de l'aigle de la maison de Brunswick, qu'il parvint enfin à les décider à tenir ce qu'ils lui avaient promis si souvent. Ces deux souverains se donnèrent rendez-vous au château de Pilnitz , dans les états du roi de Saxe. Là , après plusieurs conférences avec le prince françai3^
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impatient de reparaître aux yeux des factieux ^ à la tète des phalanges allemandes, ils sig;nërent, le 27 août 1791 , le fameux traité dont le résultat fut si différent de ce qu'ils en espéraient.
Par ce traité, les deux monarques déclaraient entre autres choses qu*aprfes avoir entendu: les représentations de Monsieur et du comte d'Artois^ ils espéraient que les puissances dont les secours seraient réclamés, ne refuseraient pas d'employer les moyens les plus efficaces pour. mettre le roi de France en état de poser, avec une parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des Soui^erains et au bien^êtî*e de la nO'» blesse française , ils s'engageaient à agir d'un mutuel accord pour obtenir le but proposé.
Cet acte maladroit, dans lequel il n'était pas question des intérêts du peuple français , anima la nation au dernier degré, et l'affermit plus que jamais dans la résolution de conserver les nouvelles lois fondamentales que ses députés lui avaient données. La constitution étant achevée y ufle députation la porlâ au roi , qui , des le 1 3 Septembre, fit connaître ses intentions par une lettre- adressée au président de l'assemblée. Le lendemain i4» il vint lui*méme au sein de la
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représentation natioaale prêter en ces termes son serment à ce pacte désormais sacré : f<Je viens^ )) Messieurs, consacrer soleaneliemeat l'accep^ » tation que j'ai donnée à l'acte constittktionnel, I) en conséquence, je jure d'être fidèle à la » nation et à la loi , d'employer tout le pouvoir » qui m'est délégué à maintenir la constitution » et à faire exécuter les lois. Puisse cette grande » et mémorable époque être celle du rétablis*- » sèment de la paix , de l'union , et devenir le M gage du bonheur du peuple et de la prospé- » rite du royaume ! «
Avant d'en venir à cette reconnaissance soleo« neile , Louis XVI avait été plus d'une fois sollicité de tenir une autre conduite ; sqs frère3> qui n'étant pas en France ne pouvaient juger qu'imparfaitement l'état des choses, ne cessaient de lui écrire de résister en face à des ennemis, que cependant eux-^lêmesils avaient reconnu ne pouvoir combattre avec succès, puisqu'ils avaient pris le parti de la retraite ; le clergé qui , par l'acceptation de la constitution , perdait la dernière espérance de rentrer dans ses biens , faisait envisager au roi sa démarche comme un sacrilège ; le peu de noblesse qui n'avait pas abandonné le monarque , déplorait dans le château
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des Tuileries la perte irrévocable de ses privilèges; la reine enfin ^ la reine ^ digne fille de Marie-Thérëse, comprenait plus facilement les affronts de la captivité , les peines de l'exil et les horreurs de la, mort , qu'une acceptation qui était à ses yeux un véritable acte de déchéance ; elle essaya de faire passer ses sentimentsdans le cœur de son époux^ mais il était loin départager ses craintes et ses répugnances. Tous les efforts qu'on employa , tous les ressorts qu'on fit jouer ne produisirent rien sur l'esprit de Louis XVI. Il sembla occupé d'une seule idée y celle de donner par la promptitude de son acceptation un gage de la sincérité de ses intentions^ et d'obtenir en retour que désormais on le laissât tranquille en récompense de toutes ses concessions. Ceux qui vivaient dans son intérieur ont affirmé que jamais ils ne le virent plus satisfait qu'à son retour de la séance ; il dit au ministre Montmorin : « Grâce » à Dieu y tout est fini , et je puis dormir à » présent sur l'une et l'autre oreille j ma » femme est un peu fâchée , elle finira par p prendre son parti. Quant à mes frères, iqui ne » tiennent pas la queue de la poêle , ils m'y » laisseraient frire, en me criant de tenir bon*
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M Je veax^ moi, du repos ^ du calme y j'en aurai, » Dieu aidant^ qu'on ne me rompe plus la tète » par des représentations que je n'écouterai » point. »
M. de Montmorin rapporta le soir même à mon oncle cette singulière allocution. On voit combienpeu le roi était porté à se conformer aux désirs de ses frères. Il en avait principalement un motif que j'ai quelque regret de développer ici. n est prouvé malheureusement que depuis rémigration surtout^ il ne restait plus aucune union entre les membres de la famille royale; la reine, par exemple, aimait moins que jamais Monsieur, et elle avait fini par se détacher aussi de l'amitié qui la liait au comte d'Artois. On loi avait fait craindre pour ses enfants l'ambition de ses beaux frères. Elle donna de telles preuves de ces craintes ainsi que le roi, que les princes furent contraints défaire dans l'étranger une déclaration solennelle de la loyauté de leurs sentiments ; sans doute ils étaient nobler et purs ces sentiments, mais leurs Altesses Royales avaient pour entourage des gens avides qui les poussaient à des démarches imprudentes, à des actes qu'on pouvait mal interpréter , et que les personnes placées auprès du roi et de la reine ne manquaient pas d'en ve-
nimer , de sorte jqu'il y avait aux Tuileries une défiance générale contre tout ce qui venait deCoblentz. Ce fut un trës grand malheur^ car il n'y eut point d'ensemble , et Ton ne marcha pasd'accord tandis que l'union aurait été si nécessaire.
Apres l'acceptation de la constitution^ la reine placée entre Louis XVI^qùi voulait maintenir ce qu'il avait juré, ses propres désirs, différents de ceux de son époux, et les importunités de ses proches ; instruite d'ailleurs que Monsieur prétendait déjà se faire nommer régent du royaume, attendu, disait-il, l'état permanent de captivité où se trouvait son frère, voulut avoir auprès de ce prince un agent qui lui rendît compte de ses actions. Elle fit choix de mon oncle et l'ayant appelé devant elle, dans le plus grand secret, lui demanda s'il ne songeait pas à émigrer. « L'envie ne me manque point , lui répliqua w ce vieillard , mais je ne puis me décider à m'é- » loigner du roi et de vous , madame, tant que je » croirai pouvoirvous servir utilementenFrance.
— -» Je suis charmée, dit la reine, devons I) voir dans ces dispositions , elles me rendront » moins pénible ce que je vais vous annoncer. M Vous ne pouvez plus me servir à Paris, comme » vous l'entendez, et votre fidélité me sera plus
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» avantageuse au delà du Rhin , où je désire » que vous vous rendiez promptement. » Mon oncle apprit, à Ih suite de ces pardes> ce que Ton attendait de lui, et il assura Sa Majesté qu'il se dévouerait à ses intérêts avec le . aUe le plus ardent ; il reçut en conséquence y ses instructions, et immédiatementiaprës, sepré*, para à partir. Je m'attendais depuis long^temps à ce voyage , je lui avais fait la promesse de ne pas l'abandonner, quoique je ne fusse nulle* ment porté à l'émigration ; mais enfin, je devais beaucoup de reconnaissance à ce vieillard, qui m'avait tenu lieu de père, et je n'aurais pas con^ senti à le laisser entreprendre seul une ôoursè qui , au point où en étaient les choses , préseïi^i tait un véritable- danger dans son exécution'. Je tins notre départ secret ; je dis seulement à mes amis les plus iùtimes que je retournais dans le midi , où m'appelaient des affaires de famille. Les indifférents ne s'embarassaient pas si je parlais franchement ; Robespierre seul me dit 2 « Je ne crois pas un mot de tout cela; vous » êtes un fou , vous émigrez contre votre opi- » nion , mais par respect pour votre oncle, » c'est , mon cher ami , une véritable extrava- » gance dontvous vous repentirez, soyez-en sûr.
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» Âu demeurant ^ je ne vous demande aucune » confidence, afin de pouvoir vous défendre » lorsque viendra le moment de le (iaire. »
Ces dernières ' paroles retinrent mon épanchement, je le quittai, et le lendemain nous étions en route. Ce ne fut point sans courir de grands ' dangers que nous atteignîmes la frontiëre. Chaque municipalité était en insurrection ; partout on se méfiait de ceux qui tournaient le dos à Paris. Nous n'avions pas voulu nous dis-* tinguer en partant dans une chaise de poste, nous nous étions contentés de deux places dans le carrosse d'un honnête voiturier qui allait à Strasbourg , et qui gagnait des sommes consl» dérables à conduire des émigrants au-delà du Rhin. Quatre voyageurs occupaient les autres places ,|c'était une famille complète , le père , la mëre[, le fils, et la fille, ils faisaient comme nous , sans nous l'avouer. C'était une branche respectable d'une maison noble de Guienne, qui abandonnait une fortune considérable pour répondre à l'appel des princes. M. de Marsanc. ., ancien militaire , était rempli de vertu et de probité, mais jamais deux idées ne s'étaient rencontrées dans son cei*veau, il ne comprenait pas qu'il ne dût plus être seigneur de son village.
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n n'avait pas digéré encore, au moment où je fis sa connaissance, le dernier morceau de pain béni qu'on ne lui avait offert dans son église , qu'aprës en avoir présenté an maire et aux autres officiers municipaux du lieu : ce grief lui pa»' raissait énorme et méritait à ses yeux que pour le redresser seulement^ les puissances coalisées prissent les armes.
Sa femme , sortie d'un femille de finance y était plus encore que liy, entichée de ces priorité nobiliaires qu'on leur avait enlevées , sa vanité souffirait de rentrer dans cette classe bourgeoise donteile s'était séparée en se mariant. N'être plus dame de paroisse lui devenait insupportable , et elle nous contait à ce sujet des choses qui me faisaient rire in petto. Elle avait des bouffées d'amour- propre incroyables, et certainement la reine de France ne détestait pas plus cordialement la révolution. Son fils , grand garçon de vipgt-deux ans et sous-lieutenant d'infanterie ^ pleurait presque en pensant qu'il émigrait si tard , tous ses camarades avaient pris ce parti depuis au moins quinze jours, et cela leur don* naît sur lui une supériorité donc jls ne devaienjt pas tarder à lui faire sentir le désagrément.
Mademoiselle Clarisse avait dix-huit ans , elle
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était jolie comme la plus jeune, des Grâced^ mais elle ne savait rien , elle sortait du couvent , et pat conséquent comptait parmi les filles les plus ignorantes de France j en rev&nché,elle possédait un cœur ardent , curieux de s'instruire sur certaines notions , je le compris du moins au mouvement de ses yeux, car eux seuls parlaient. Un ordre maternel avait enjoint à sa bouche le plus rigoureux silence.
Pour moi, qui trouvais les beaux yetixtîe rtiademoiselle Clarisse très éloquents , je me contentai d'abord de me servir du même langage , pour lui faire entendre ce que je ressentais à son égard , et je puis assurer sans Êituité, qu'elle ne tarda pas à me comprendre; la conséquence de cette interdiction de la parole fut la nécessité de recourir aux gestes , et quoique nous fassions placés sur le devant de la voiture, chaeun à un angle opposé et séparés par monsieur- son firfere ^ nous entamâmes dès le second jour , aVcc nos pieds et nos mains, une conversation ^ui me donna les plus belles espérances ; j'ai: tôU^ jours i^marqué dans le cours i de ma vie , toute d'observatiouj que les jeunes pet*sdnnès élèWes dans les couvfents ou par leur famille d'une manière presquetyrànnique, sont délies qui fbidit le
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plus d'étourderies, celles surtoat qui cèdent avec le plus de facilité; 'il semble que rien ne retienne les femmes obsédées par une-surveiïlaiice perpéi tuelle^ et que leur droit natqrel dans ce cas sàk s^abandonner, des qu'elles en troùveitt Focca^^ sion,à ce qu'on leur interdit avec tant de despotisme; j'ai vu le contraire dans celles admises à jouir d'une honnête liberté, elles recônnaisseût en général par une conduite sage., la confiance qu'on leur témoigne. Je pourrais citer mille feits à l'appui de ce qu^ j'avance, et tous les jours on peuts^en assurer en regardant autour de soi.
Notre première couchée fut à Meaux ; mon OQçle nous parla de Bossuet , j,e fus le seul à le comprendre , la noble famille ne connaissait pas même le nom de ce grand prélat et s'occupait fort pôu de son histoire et de ses œuvres.
A Ghâlons nous étions déjà, mademoiselle Clarisse et moi, delà meilleure intelligence, à chaque i^pos dans l^s auberges nous cherchions à nous rapprocher, et nous y parvenions toujours malgré la mère , assez peu confiante cependant dans \es SHcellents ppi'incipes que sa fille avait dû recevoii'. au couvent,
A Bar-tle-^Duc , M. de^Marsanc. se fit près»» que une querelle, înônPlkVec sa femme^ mais av^ç
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un officier municipal^ ce qui aurait pu avoir des suites plus dangereuses; la prudence de mon onde pacifia les esprits et l'homme public voulut bien se contenter des explications que nous lui donnâmes et des excuses que lui fit ^ d'assez mauvaise grâce ^ le gentilhomme gascon.
Mademoiselle Clarisse s'avisa dans cette ville de me demander pour la première kis à quel moment je m^adresserais à ses parents. «Ehl }) ma chère amie ^ lui dis - je ^ devons - nous » songer à notre bonheur quand celui de la » France est compromis , c'est lorsque de rem » tour à Paris où la victoire nous aura ramenés, » nous verrons le roi en paix sur son trône, que » je remplirai ma promesse. — Je veux bien at- » tendre jusques à cette époque, me dit-elle^ )) d'ailleurs ma mère me gronderait si je me >) mariais en pays étranger, mais pour cela nous » me nous quitterons point. »
Je m'engageai à ne pas me séparer d'elle à moins que l'honneur des chevaliers français ne l'exigeât, et depuis lors en excellente royaliste^ elle cessa de me parler de mariage ; elle m'aurait fort embarrassé en insistant; j'avoue mes torts ep ceci, je me conduisis fort mal ; mais je dois jetter une partie de la iaute sur les circonstances
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f|tii amenaient une nouvelle manière d'être; ce» voyages , cette émigration , ces agitations poU« tiques nous rendaient moins délicats et nous plaçant plus souvent en présence des jeunes personnes, nous portaient à mal foire par un entraînement involontaire et presque forcé.
Nous ne séjournâmes pas à Nancy : arrivés tard nous en sortîmes de bonne heure, mais dans ce peu de temps on ne cessa de nous parler du roi Stanislas, dont les vertus vivront perpétuellement dans lecœur du peuple de la Lorraine; ce souvenir triomphait de l'exagération républicaine, et on nous répétaitsans cesse : « Âh! si » celui-là avait juré la constitution,certainemeut )) il la maintiendrait. » Je dois ajouter que dans toute la route nous trouvâmes les esprits dispo* ses à bien penser du roi et à mal juger la reine ; on était parvenu à leur montrer Marie-Antoinette comme l'ennemie de la nation, comme dévouée à l'Autriche, à laquelle elle faisait, disaiton, passer d'immenses trésors; on la représentait occupée sans relâche à saper l'édifice constitutionnel. Ces calomnies avaient produit un funeste effet dont nous ne pouvions assez gémir.
ASarrebourg, nous soupâmes à table d'hôte, car tout voyageur qui alors se faisait servir à