‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · Tome ii. i · texte numérisé non relu

Tome ii. i

part , se rendait suspect. Nous eûmes pour convive un homme visiblement envoyé par les jacobins de Paris , pour répandre des nouvelles alarmantes^ afin d'exaspérer les esprits. Il nous conta que quatre cent mille Allemands de toutes nations. cej;Lt mille Italiens et Piémontais, cent mille Espagnols et deux cent mille Turcs allaient envahir la France sur tous les points J;^que les princes leur avaient demanda d.e ne &ire grâce de la vie , à part les prêtres et lesi npbles, qu'aux seuls enfants du tiers-état q^i ji.'au-> raient pas douze ans; qu'on brûlerait le? villes ^ afin qu'il n'y eût que des châteaux féodaux et des villages. Pourrait-on croire maintena^t quç jd^ cris de rage répondaient seuls à ces extra vagan» ces^ et que nul n'osait les contredire^ sous p^iue de passer pour un aristocrate^ un ennençii de la révolution et un émissaire caché des princes? Nous entrâmes à Strasbourg, et là ijl fut décidé , dans un conseil tenu entre la lainillç de Marsanc... et la nôtre> que nous„€0ptip^ç^îo^s de cheminer ensemble jusques à Cobloutz^ Ce ne fut qu'avec des précautions infinies que Qiotfs quittâmes le sol de la France; nous prîmes un bateau qui descendait le Rhin , et ïà la £ayeur de cette navigation , nous parvînmes au but.de

d'un PAIK de FRANCE. IqS,

notre voyage. Les inquiétudes qui m'agitaient

ne me rendirent cependant pas insensible au

charme des paysages varies que nous offraient

les bords du fleuve^ à ces tableaux vivants et à

ces perspectives délicieuses qui ^piment ses rives».

jEln débarquant à Çoblentz^ nous iwnes abor^

dés sur Je rivage par le comte de Vaudreuil^ ami

démon oncle ^ qui le reconnut aussitôt, u Enfin

» vous voilà, nous dit-il 5 vaut mieux tard que

» jamais^ vous deve:& vous attendre à une assez

M mauvaise réception. — Et pourquoi s'il vous

M. plaît^ denianda «(^pu- oncle ^ jm^ suis-je pa^

» roijfaliste autant q^e vous tous? — Vo^s voulez

)) rire, répliqua M, de Vaudreuil, est-ce qu'il

». y a des royalistes en France^ nou^Vy recon-

» naissons que dqs scélérats ^ que des traîtres

» dont nous navis vengerons; vous croyez être

»' mi homme d'honneur, vous par exemple^

» eh bien! vous «vous trompez, vous devez

» vous estime;^ tr^ heureux si on qe vous range

» point dans la classe des Jacobins les plus

»^ enragés. . .; .,.

r— » Quel est mpn crime , monsieur le comte, » en quoi ai-je déipérité? — Vous avez préféré » le roi aux pi^inces; c'est. là un tort qu'on ne n vouspardonuerap^s. — J'avpu^quejenc m'at--

JXp MEMOIRES

w tendais guère à ce que Ton m'^n fit un tepro^ » che, je crois même encore que le château de» » Tuileries devrait être le point de ralliement de )) tous les Français. — Miséricorde! s'écria le » comte dé Vaudreuil, en sebouchantlesoreillës, » que seriez-vous devenu si un autre que moi » avait entendu ce blasphème^ écoutez, mort » digne ami et toute plaisanterie à part, vous )) marchez sur une terre qui vous est incon« » nue, veillez sur vos propos, supportez les » sottises de ceux avec qui vous allez vivi*e ; I) quant à vous, tiionsieur, poursuîvit-41 4en )i s'adressant à moi, je vous récommande la I) |j1us' haute circonspection ; vous êtes jeune, » ne commettez aucune imprudence , vous de^ » vez vous résigner à supporter Varrogancé" de » ceux qui sont arrivés huit jours avant vdos, » le dédain de ceux qui vous ont dèviàhcés'de >)^ deux oUtroîS-sertiaines, et le mépris de «eux >5' qui sont venus ici Fan passé. >» •" •

Nous eiimes de la peine à broire d'abord, iiion oncle et moi, que M. de Vaudreuil né'Sè-jètiât pas de nous, tant il nous paraissait inconcevable que dans la même* cause on se diviàâtét subdivisât en catégories aussi ridicules, lors*^ qu'un accord sincère, une unibn compacte pou*

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vaient seules amener à bien le projet commun ; mais, il faut l'avouer , l'instruction , les grandes vues, la connaissance des hommes et des choses manquaient complètement à la noblesse fran« çaise , son ignorance était extrême ; perdue dans les châteaux ou dans l'oisiveté militaire, elle n'avait rien appris; chaque gentilhomme se regardait comme supérieur à son voisin , et si en-deçà du Rhin on se classait par rang de naissance , les amours-propres au-delà du Rhin s'é" taient arrangés de manière à se classer par échelle de dévouement, ce qui ne faisait qu'ajouter à la foule des prétentions les plus extravagantes, et qu'à mettre tout sens dessus dessous.

J'appris que le prince de Saint-Mauris, fils de M. de Montbarrey , avait été repoussé outrageusement parce qu'il était venu trop tard ; Cazalès, cet homme de génie , cet intrépide défenseur de la royauté, reçut un tout aussi mauvais accueil d'une foule d'imbécilles qui , ne pouvant l'imiter, le jalousaientsottement, et qui par leurs impertinences se vengèrent de sa gloire , il avait quitté la France après son duel avec Barnave , il y rentra au commencement de 1792, et ne s'éloigna de nouveau qu'après l'arrestation du

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roi. Je ferais rire de pitié^ si je n'es citais pas une juste indication , en raooiïtant lès actes de bru» taie insolence que des gentilUtres^ des anoblis^ des gens de. réputation plusl que- suspecte^ se permirent à ^on. égard y quand il parut au mi^ lieu d'eux; Marat ou Robespierre en peràonne, n'auraient p0s été plus mal reçus. Cette tâge des émigrés d'outrager . tous? ceux qui ne les «avaient pas devancés, fit beaucoup de tort- à la cause des princes, et fit passer du côté de Isa ré» volution des esprits supérieurs dont la coopération aurait été indispensable.

. Il n'y avait plus de cojur à Paris , j'en retrouvai deux à Coblentz , toutes Ips deux complètes en ambitions, en brigues et nécessairement en nullités; deux femmes les présidaient, et ce n'étaient pas les princesses du sang ; là on retrouvait tout ce qui caractérise les courtisans , les cabales , les. complots obscurs, les commérages , les attaques détournées , les sollicitations , et surtout le désir de piller les cofires publics. Madame de Balby n'avait jamais été très jolie, .mais, elle possédait de l'esprit, de la vivacité et un besoin d'agir incroyable : intrigue d'amour, intri» gue de politique, rien ne l'effrayait , mais si elle était habile à; conduire la première, sa faiblesse

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se manifestait dans la seconde^ elle arait la vo^ lonté de feire mais le génie lui manquait 5 c'était une Pompadourau petit pied, cependant elle ne fectilâlt devant aucun des moyens qui devaient la maintenir dans sa baute influence.

Autour d'elle se groupaient le comte d'Ava» ray*, esprit léger et superficiel, fidèle Achates dé MoïïSiBtJR, lequel au fond ne s'en souciait guère/ mais qui croyait se donner des airs de sensibi»» lité'éti prenant un ami; le jeune comte de Bk<» cas, personnage pWqu'ordinâire, perdu daiis )e^ amusements frivoles, et jetant déjà lesfoiiâ^aient^ de la baute fortune qu'il devait feii^ plû^ tard. Le duc de la Châtre , très dévoué à Monsieur, mais conseiller peu habile , fort agréable dans un salon et inutile dans le cabinet. Le duc de Grammont, dont toutes les intentions, toutes les pensées étaient excellentes, sans qu'il lui fut possible d'arriver à les mettre à exécution. Le comte de Vaudreuil, spirituel , aimant les arts , les plaisirs , et possédant une instruction peu commune, il avait même des idées plus libérales que ses pareils n'en possédaient alors, il était du nombre des amis de la reine, et tout me porte à croire qu'il conservait encore la confiance de cette princesse, du moins venait-il voir

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souvent mon oncle ^ qui le visitait aussi , et ik passaient des heures entières en conférence.

Monsieur avait conservé dans l'exil les habitudes de Versailles y il voulait qu'on fut aimable autour de lui ^ il cherchait de douces distractions dans d'intimes familiarités^ et madame de Balby lui était sur ce point d'un grand secours; il tra» vaillait beaucoup, entretenait avec l'étranger et la France une correspondance active, et tâchait d'augmenter son importance par ses prétentions, qu'il poussait jusqu'à vouloir être reconnu en qualité de régent , titre qu'il était impatient de s'adjuger lui-même.

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