CHAPITRE XXXIV
Madame de Polastron. — Le Bailli de Grussol. — Galonné. — Le baron de Breteuil. — Le maréebal de Broglie. — Tableau de rémigration. — Dilapidation des agents supérieurs. — Basse flatterie d*nn courtisan. — Idées des émigrés. — Quelques exemples de leurs erreurs. — M. de Fa.... et madame de Poulpry. — Le comte dé la Chapelle. — ÀTidité des intrigants. — Opmion des émigrés sur Monsieur. — Sur le comte d* Artois. — Le comte de Vauban» — Ce qu'il me dit. — Querelle entre le duc de D.... et le comte d'E.... — L'abbé Maury. — Son opinion sur ce qui se passe è Coblentz. — Conférence de mon onde avec MoirsicuR.—- Audience que ce prince m'accorde. — Formation des corps militaires. — Les émigrés et les Allemands.
Madame de Polastron, objet de l'attachement d'un autre personnage illustre, était bien préférable à madame de Balby : elle avait moins de méchanceté, plus de grâce et de qualités du corps et de l'esprit ; elle méritait d'inspirer un attachement sérieux : ce n'était pas sans doute une Lavallière, c'était peut-être mieux qu'une Montespan, elle aimait ses amis et en était aimée, elle les servait avec chaleur et intérêt, tandis que madame de Balby ne soutenait les siens que lorsqu'ils pouvaient lui devenir utiles, La première
avait moins d'ambition que d'envie de briller , elle aurait voulu jouir de sa faveur à Versailles, mais sans intrigues et sans trop de calcul ; ce n'est point qu'elle n'eût parfois aussi ses bout fées d'orgueil féminin, et quand elle tombait dans ces accès , ou lorsqu'elle croyait que l'on cherchait à la faire déloger du cœur où elle régnait en souveraine^ il ne faisait pas bon la rencontrer sur son chemin; son premier mouvement était brusque , elle ne le calculait pas ^ mais plus tard elle revenait à elle ; sa violence s*appaisait, son obligeance naturelle reprenait le dessus , et elle tâchait de réparer le mal qu'elle pouvait avoir fait.
Le Bailli de Crussol , capitaine des gardes du comte d'Artois, le comte de Puységur , le coftite François d'Esoars ^ • étaient les trois chefenrilï-» taires de la maison de ce prince; leur déTonè* ment égalait leur envie de faire parler d*eifx, c'est tout ce que l'on peut dire de ces trc»s -personnages; ils tâchaient de se rendre impotfttfUts en faisant jouer un rôle principal à S.« R^tàtidis que ce prince , abhorrant les détails dé l'administration et les querelles des côurtisails auraient voulu passer sa vie dans la tranquillité. Il écoutait volontiers les avis de l'ancien 'doritrô-
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leur-général Galonné, qui âccouFu de Londres , était venu prendre auprès de lui la première place 9 que le baron de Bretenil luf disputait , fort d'un plein-pouvoiï donné par LouiôXVÏ en 1790. et Tévoqué ensuite. :
Galonné avait conservé beaucoup d'ascendant sur l'esprit de son S. A. R. ; c'était lui qui foisait à Goblentz les fonctions dé ministre des finance et de lieutenant-général de police ; il s'jicquittait dé ces fonctions à sa martîfere ac** coutumée, c'est-à-dire fort mal; mais U parlait avec grâce , il promettait des merveilles , et par conséquent il plaisait; ses bureaux offraient l'apparence d'une extrême activité ; il connaissait le fort et le faible de la France ; ils savait par où les émigrés devaient y pénétrer, la route à suivre , le nom des démocrates sur lesquels il faudrait frapper des contributions ; enfin on aurait cru , à l'entendre , qu'il n'y avait qu'à marcher en avant pour changer le royaume constitutionnel en une monarchie absolue.
Le baron de Breteuil , méchant, vindicatif, opiniâtre, n'ayant aucune grande vue, mais au fond plus diplomate que Galonné, tâchait de lui nuire tant qu'il pouvait. Monsieur Fécoutait volontiers, mais ne suivait pas ses avis^
et monsieur de Breteuil en éprouvait une véritable colëre. Tandis que son rival négociait avec l'Angleterre , il prenait à tâche d'amener l'Autriche à donner secours et protection à l'émigration armée 5 il employait pour arriver à ce but une foule de petites ruses, de petits moyens, de machinations ministérielles bien étroites, bien mesquines , telles enfin qu'il les trouvait dans sa tête, et il demeurait étonné de ce qu'elles ue produisaient pas l'effet qu'il en attendait. J'ai dit que Louis XVI, en 1790, lui avait donné une autorisation très étendue pour traiter en son nom avec les puissances de l'Europe, les âneries du baron de Breteuil contraignirent bientôt le roi à lui retirer cette marque de confiance^ il ne rendit apparemment pas son titre , ou du moins il fit tout comme, car il continua d'agir de la même manière que s'il l'eût toujours possédé. Le maréchal de Broglie , quoique déjà parvenu à une vieillesse avancée, conservait encore l'impétuosité de la jeunesse, une tête qui ne s'affaiblissait point , et un dévouement extrême pour le malheureux Louis XVI , c'était lui qui remplissait à Coblentz la place de ministre de la guerre. On tâchait de créer une armée, les officiers ne manquaient pas , mais on né trou*
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vait point de soldats pour leur obéir , et ilfallut qu'eux-mêmes le devinssent. C'était à la fois un objet de pitié et de ridicule que de voir avec quelle habilité certains hommes se créaient chefs de forjaSy et comment par les manœuvrer les plus adroites , ils parvenaient à en remplir les cadres. Les petits nobles j militaires ou non^ les bourgeois qui , pour se faire confondre avec la noblesse y s'étaient arrachés à leurs foyeni pour passer le Rhin ^ les médecine , les avocats y les juges de petites judicatures, revêtaient l'unie forme, passaient des revues, et devenaient partie d^une sorte de bataillon sacré où leur aknour*» propre trouvait à se satisfaire.
Mais tandis que cette foule d'émigrés épui» saient loyalement leurs faibles ressources , les hommes, les femmes qui environnaient les princes , pillaient à qui mieux mieux ; leur aviè* dite incroyable n'était jamais rassasiée, on voyait disparaître eu un tour de main les trésors que Ton envoyait de France et les subsides payés par les souverains étrangers. Quand on eut tout dévoré, on se mit à pressurer les misérables que leur confiance amenait à Coblentz ; oa emprunta à l'un son argenterie pour la mettre en gage, après quoi > on ne s'occupa plus delui j
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à l'autre^ les diamants de sa femme ; à celui-ci ses derniers yinfjt-cinq louis; à un autre, ses lettres-de-change; tout était bon pour grossir, dî« sait-on, la caisse des princes, mais les fevoris n'y laissaient rien, et' se partageaient tout ^tre eux* L'administration chargée de rapprovisiobpemeut des vivres de Tarmée, prit si bien > ses mesures, que les émigrés se trouvèrent ^ au pied de la lettre , sans pain ; un grand nombre, d'entre eux dut vivre de pommes de terre j croirat-on qu'il se trouva des flatteurs qui, à laya^ de cette misère osèrent dire à uii de nos princes : a Oh! monseigneur , comme^vous êtes aimé, » il y a ici de braves gentilshommes qui^.pki« » tôt que de vous quitter, mangent pour toute » nourriture des pommes de terre, n
«Son Altesse fut assez bonne pour admiret ce dévouement, mais elle oublia de s'informer si ce n'était pas une abstinence forcée et nécessitée'par la friponnerie de ses agents. On vendit à deux reprises différentes, et comme hors de service, tous les effets de campement, avant qu'ils erossent servi, et deux fois on racheta ce que l'on venait de réformer. J'ai vu emprunter des che* vaux de toute taille , de tout poil , de tout prix , pour la revue de l'inspecteur , qui ne reconnais-
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$dit paS; la fourberie , soit parce qu^me seyait pa^ son métier, 8oi< parce qu'ôa achetait «a cQjçiplaisonce. J^ai. enf eada beaucjoup parler d'honneur dans Téiuigration , c^fist un mot qvi'pu. . répétait à satiété ^ et je puis affirmer ne l'ayoïr pu appliqjier légitimement qu'à la foule de^énfiigrés pauvres^ ou nobles ou roturiers^ et QP4 à ceu^qui occupaient un rang élevé dans ces coursimprovisées^ où l'on retrouvait tous les vices de l'ancienne.
Je ne fus pas trop bfjen traité par les émigrés de ma. connaissance ; cependant, comme je n'a» vais^pas. s^ryi mi^tairement en France , ils ne poussèrent pas leur insolen^ce à l'excès, on se cptftenta de me persifler sur ce que j'arrivais tard, je voulais sans doute disait-on, prendre ma part au gâteau quoique je n'eusse pas aidé à le faire cuire.. Il est boq de savoir que inessieurs le» émigvés se croyaieqt toujours à la veille de rentrer en France; ils espéraient obtenir d'énormes récompenses en retour de leur dévouement, et la vue de ceux qui. accouraient pluà tard, sans douteaveo le même but, les mettait ep colère; ils les jregardaient comme des intrus qui, sans s'être donné de mal, leur escamoteraient une partie du prix dont on solderait leurs services.
Les émigrés se faisaient de singulières illu» sions ; sortis à peine de France^ on aurait cru à les entendre, qu'ils n'y avaient jamais paru, tant ils erraient sur tout ce qui avait lieu dans leur patrie ; je riais de leurs propos et de leur vanité incurable. Un d'entre eux ^ le chevalier de Renaud, mon ami d'enfance, dont j'ai déjà parlé, me demandait un jour avec beaucoup de sang- froid : «Âvez-vous à Paris assez de monde » pour former une soirée entre gens de bonne » compagnie. » Une autre fois, il me priait de lui dire s'il était resté un carrosse de maître dans cette immense ville ^ et si on n'y était pas réduit aux seuls fiacres. Ce garçon si indécis dans toutes les habitudes de la vie était devenu un énergumène attaché à une idée fixe , celle de mettre à feu et à sang un royaume où l'on s'avisait de prétendre être libre. Nous faillîmes deux fois nous quereller y de manière à en finir
par un duel.
Je rencontrai chez madame de Poulpry , femme très à la mode à Paris et à Versailles, et qui n'avait pas voulu abdiquer à Coblentz cette sorte de souveraineté; M. de Fa..., calme et tranquille personnage que jusque là rien n'avait ému, et qui à cette heure ne savait que
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s'<emporter et que fulminer contre ses compatriotes. Madame de Poulpry respectait son enthôu* siasme chevaleresque, d'autant plus que là taille presque gigantesque de monsieur de Fra... , et sa force à l'avenant le rendaient aassi très im«' portant aux yeux de la dame i qui ^ animée d'une âanuae royaliste, tâchait d'animer contre la France tous ceux qui végétaient à Coblentz.
Le comte de La Chapelle, brave militaire autant que mauvais politique, et attaché parti* culièrement â monsieur le comte d'Ârtots, veinait tous les jours chez madame de Poulpry; à l'entendre la révx>liitïon serait finie des .que> larmée des princes isèrait en mouvement ; dt traçait la route dels b(]nrds dû Bhin. à iPioîà ; : oà; il nous faisait arriver. pair jonrnées d'étape; Jd n'ai jamais yu plus dç oonfianoe et d'irinéflestoii'^i son refrain était toujours^: t( Gomment voialfài*» D vous que less6ldats.se battent, ik;n'oatpl(is >» d'offîciers, »
On ne l'aurait pas feit sortir delà; on ne pouvait faire entrer dans sa tète qu'à défeo-tde' chefs nobles, rarméorcn'prendrait d^autres daris' ses rang^. « UnsergentjUici caporal, un fourrier, » «'écriaitr-il, usurperaient les épaulettes, mor-^' I) bleu , il me faudra le voir pour, le oroire j^au