‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 20 sur 54 · Tome n. , j^i · texte numérisé non relu

Tome n. , j^i

'JtIO MÉMOIRES

» demearaot si la chose a lieu y je me présente » en £ace du premier régiment que je rencontre. » Portez armes , les armes à terre ^ à la salle » de discipline y leur dirai-je , et pas un senl^ » je vous jure, ne manquera d'obéir. »

Tous pensaient , tous disaient de même:; tons se pressaient autour du prince , afin d^en obto* nir des feveurs hypothéquée^ sur l'espOir de la rentrée en France. On pourrait faire d'immenses catalogues de touctes les nominations ep heAe que les chanceliers de Monsieur et du: comte d'Artois expédiaient chaque jour; il n'était pas enFrance une place, grandeou petite, yacante ou non y qui n'eut son titulaire à Coblents ; un smiit établi en principe, affin de contenter toutes ks ambitions d^outre-Rhin, que quiconque était demeuré dans le royaume, avait par le feit abdiqué;.on. ne tenait nul compte de là fidélité à Louis XYI , car Louis XYI n'était pli(8 le roi des émigrés : ce monarque jacobin, comme on osait l'appeler publiquement, n'aurait Tien de «tieHX à faire, au retour des vainqueurs , ^foe de céder la régence à l'un de ses; frères.

Je dis à Tun, parce que l'on n'était pas d'aocord sur les .di^oits de ceux-ci. La naisftatice rendait iMoKsiBUR, supérieur de fai« au comte

DUN PAIR DE FRANCE. Stt

d'Artois; mais Monsieur. n'était pas aimé ^ i\ avait, aux yeux des fenatiques^, une teinte de jau cobinisme qui ne s'effaça jamais complètement^ On lui reprochait amëreiàent sa conduite pen^ dant les années qui avaient précédé >sa sortie ; il s'était prononcé disait-on dans la première «ssaaoblée des notables pour des réformes odi^o^leâ à la noblesse ; dans la seconde y' il avait vot)& pour la double représentation dutier»; on s^ôb« stinait à ne pas le croire innocent ^e la mort dn marquis de Favras , et on tenait une note exacte de ses paroles et de ses actes qu'on qualifiait de révolutionnaires.

a n ne nous est venu , disaitnn marédbal • » émigré, que quand il n'a pu rester; ^n »> émigration a été forcée , et nous ne devons » lui en savoir audun gré. « -

S. A. R. monseigneur le comte d'Artois était , par les motife contraires, l'objet de l'amour des émigrés? 5 hoqimes et femmes voyaient eii sa personne le type du prince et du gentilhohime français; on trotivait en lui la bravoure, PesMprit , la galanterie des preux sans peur et sans reproche. Il était , comme eux , beau , fier -, impétueux, superbe, prodigue, a&ble, généreux ; il ne voulait des riche$ses que pour les

répandre ; du pouvoir, que pour le confier à se» amis ; il était dévot au milieu de l'efifervescence de la jeunesse. Le clergé ^ qui le connaissait bien^ faisait un grand fonds sur ses sentiments religieux ; on savait qu'il ne changerait ni dans la bonne fortune ni dans le malheur, et qu'on le retrouverait toujours le même à quelque épo» que ou en quelque position que ce fut.

Je me liai à Gobléntz avec un des aides-decamp de ce prince , le comte de Yauban : c'était un homme de beaucoup de mérite , mais taciturne^ frondeur, voyant tout du mauvais côté, et assez froid pour échapper à tout enthousiasme ; il était sans pitié envers les ridicules, les dilapidations et les forfanteries des émigrsints ou des émigrés , comme on les appelait indifféremment alors; il m'avait pris en affection.

« Vous me paraissez presque le sepl raison- ») nable , me disait-il , . au milieu de cette » nuée de fous et d'écervelés qui nous environ- ». nent. Vous les entendez crier et jurer à », Dieu et à leur dame qu'ils feront ayant peu » des prodiges ; n'en croyez rien , ils se gaben^t, » ils font les vœux du paon , pour parler leur n langage , mais ,ils s'éparpilleront quand il » faudra ne former qu'une masse compact^.

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M Leur héroïsme est tout en paroles , vous n'en » trouverez point dans leurs actes. Ces malheu- » reux piétons se feront tuer , j'en suis certain; » mais tous nos grands seigneurs prendront la « volée au premier coup de canon ^ s'ils voient » la France ce ne sera qu'en perspective , et ils » feront en face du péril comme Louis XIV au )) passage du Rhin , chacun se plaindra de la » grandeur qui V attache au rivage : Je com- » mence à les connaître , et je demande à Dieu » de me tromper sur leur compte. »

M. de Yauban me raconta une dispute singulière qui s'était élevée quelques jours avant entre le duc de D*-« et le comte d'E.....; MoNsmuR^ disait-on^ avait promis au premier la charge de maître de la garde-robe, dont on dépouillait sans façon le marquis de Chauvélin , en ce moment ambassadeur à LiOndres pour la monarchie con» stitutionnelle ; on assurait que d'un autre côté le comte d'Artois voulait gratifier le comte d'E...é. de cette placé : les deux concurrents s'étaient vivement reproché leur avidité réciproque , et avaient failli en venir aux mains. Pareille querelle, et comme pour en feire la parodie , avait eu lieu entre je ne sais plus quels magistrats qu'on investissait en même temps du même brevet de

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maître des requêtes. C'était chaque jour de pareilles étourderies , et l'on ne disposait pas avec plus de discernement des charges militaires que de celles de la couronne ou de la magistrature. Nous déjeûnions un jour , tête à tête avec mon oncle , lorsqu'un gros homme, à la forte tête^ au visage enluminé y à la voix dure et rauque , entra familièrement. « Eh f. ... . vous voilà ! » nous dit-il, que diable êtes-vous venus feiire » dans cette galère, dans ce coupe-gorge gentil- » hommierPà votre place je serais resté à Paris. » — ^Pourquoi, l'abbé, dit mon oncle , ne nous >» avez-vous pas donné cet exemple ? — Parce » qu'il ne me plaisait pas d'être fait évêque » constitutionnel, et que moi, qui ai pourtant la w foi robuste , je me serais cru damné à tout ja- D mais , si j'avais consenti à me laisser sacrer » par monseigneur d'Autun. Le j... f..... fait » des siennes, il ira loin. Quant à moi je me w respecte , j'ai trop parlé dans un sens pour agir » dans l'autre , et quand j'ai vu qu'il fallait se r. décider , je leur ai dit adieu à Paris , et je w suis venu en Allemagne , mais pas pour long- » temps, je vous jure! • — Est-ce que vous » comptez rentrer , dis-je à mon tour à l'abbé » Maury (car c'était lui) , "tfegrettez-vous vos

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M habitudes de la rue du Jour?-— Nou, mou » eniant y me rép^qua-t-il ;

» Ce sont là des péchés dont je fois pénitenœ.

» Je ne reviendrai à Paris que lorsqu'il n'y aura » plus de lanternes; mais je me jeterai plutôt n la tète la première dans le Rhin que de coni> tînuer à séjourner dans cette fourmilière , Jt c'est bien la cour du roi Péta ut en nature » vivante. On ne sait ce qu'on y dit, ni ce qu'on » fera. Demandez-leur ce qu'ils veulent, ren* n trer en France; par quels moyens? en sabrant » les mécontents ; l'un veut tout finir avec « six francs de corde j l'autre prétend remettre » aux parlements la punition des coupables: )y c'est à faire pitié , ils ne se doutent de rien , » ne comprennent rien , ne sont à la hauteur » de rien. Je ne £siis que passer ici , eh bien I ils }} m'ont déjà hébété, en m'appelant seulement à » ce qu'on appelle le conseil. Figurez-vous des » cruche, frisées, poudrées et l'épéeau côté; » Galonné dit des absurdités, le barondeBreteml n en £ait ; j'ai bien mauvaise opinion de l'a* » venir , si pour les diriger il ne se présente » pas d'autres honuBes.

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— » Et où allea-vous? demanda mon oncle. » — Belle question : où je vais, dans la seule » ville où je puisse trouver à faire mes afifaîres^ » à Rome y mon vieil ami , où le chapeau rouge » m'attend. Vous verrez que ce spra moi qui » retirerai la plus belle épingle du maudit » jeu que nous nous sommes avisés déjouer. »

L'abbé Maury était lancé ^ et à la suite de ces

propos^ il nous témoigna plus sérieusement ses

regrets de l'ineptie , de l'ignorance complète ,

de l'avide ambition de ceux qui environnaient

les princes. « On perdra Leurs Altesses Royales^

» on les déconsidérera y ajouta-t-il^ par les £siusses

» démarches dans lesquelles on les engagera.

» Il n'y a là ni homme capable ni probité à la

» Sully ; ceux qui sont honnêtes sont des imbé*

» cilles ; ceux qui savent faire quelque chbse^

» savent prendre encore mieux. N'espérons

» rien de bon de ce qui se passe ici ; d'ailleurs

)) ce n'est pas le moyen d'arriver à Paris , qiie

» de pénétrer en France les armes à la main y

»retenk compagnie des étrangers. Il fallait,

» pom^ sauver .lé royaume aveo honneur et faci«

>» lité y organiser une guerre civile ; c'est entre

» -soi qu'il convient de blanchir son linge sale,

» et non en appelant à cet eiïet le concours

» de nos ennemis naturels. Avez-vous de quoi » vivre , dit-il ensuite à mon oncle ?

— » Oui , répondit celui-ci , j'ai placé en D temps utile quelques fonds sur la banque de » Londres. — Eh ! le meilleur parti que vous » puissiez prendre, c'est de traverser la Manche » et de vous retirer en Angleterre. Vous perdrez » ici votre temps et votre argent ; car si on » vous en soupçonne , on s'adressera à votre » cœur pour arriver à votre cassette. Oh ! rien » ne leur coûte ni ne les arrête, quand il s'agit » de remplir leur bourse aux dépens de celle » des autres. »

Nous comprîmes, par ce que nous débitait l'abbé Maury, qu'il n'avait pas été content de la réception des deux Cours. Il était en effet un homme bien nouveau pour être là quelque chose ; il s'était peut-être figuré que c'était du mérite qu'on voulait dans l'émigration ; il s'agissait bien de celai On n'avait émigré que pour rétablir dans toute sa pureté le règne des privilèges , des abus , des distiiactions puériles ; on ne voulait plus souffrir que le génie s'élevât à sa place naturelle. Je suis persuadé qu'on aurait cru récompenser magnifiquement l'abbé Maury, en lui donnant quelque bonne

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et crasse cure de campagoe ou de ville ; mais faire de lui un èvêque y un cardinal y un ministre y c'est à quoi l'on ne se serait jamais décidé.

Maury avait trop de connaissance du monde pour ne pas être firappé de cette vérité. Il était venu à Coblentz, non dans l'intention de s'y fixer, mais seulement pour £aire acte de présence^ pour dire je me suis montré àvous, je vous ai rendu ce que je vous devais ; mais les saluts terminés ^ je vous quitte ; ce n'est point parmi vous que je ferai mon chemin. C'est ce qu'il nous laissa entendre dans les diverses occasions où nous nous trouvâmes ensemble. Bientôt après il prit sa volée ^ et fut à Rome chercher une meilleure fortune y dans ce pays où la faveur n'est pas tout , et où le mérite est compté pour quelque chose.

Mon oncle , conformément aux instructions secrëtes de la reine , s'était rapproché de Mqk« SIEUR, qui lui faisait un bon accueil. H lui avait communiqué ce que le prince devait savoir des volontés royales , et alors commença une suite de conférences dont je ne pus apprendre que peu de détails ; il fallait amener son Altesse à s'expliquer wr ses intentions ultérieores ,, con-»

d'un pair DB FRANCE. It^

naître de lui-même ce qu'il prétendait feire s'il rentrait triomphant; ce point ne put jamais être bien éclairci. Monsieur donna toujours des réponses générale^ , il se renferma dans son profond respect pour le roi , ce qui en résultat ne voulait rien dire. Je fus presque mêlé dans les négociations; Monsieur , à qui j'avais été faire ma cour en public^ me fit dire par mon oncle. ^ de venir le trouver un matin.

f^ene manquai pas le rendez-vous; le prince

déploya une grâce extrême et beaucoup de

gaité ; il me demanda si je ne regrettais point

Paris et les personnes qixe j'y avais laissées. — -

« Monseigneur , repartis-je , c'est avec regret

» que je les vois exposées à la tempête révolu-

» tionnaire. — Mais dans le nombre , dit-il,

» toutes ne sont pas très royalistes ; il en est

» qui n'ont rien à redouter de la colère aveugle

» du peuple , et celles-là sont non moins que

)) les autres dans votre intimité. »

Ce propos me fit deviner sur-le-champ pourquoi S. A. R. m'avait appelé devant elle ; je lui répondis sans hésiter que quelque temps avant mon départ, j'avais rompu tout commerce avec ceux dont je suspectais les sentiments. Ce xi'é*» tait point la vérité : mais je cruâ||^evoir parler

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ainsi afin de couper court à des négociations dans lesquelles on aurait peut-être cherché à me mêler. Le prince me parut fâché de ma réplique; il hésita un moment , puis il me dit presque en rougissant : « Nul ne vous a donné de lettre » pour moi, ni ne vous a chargé de le rappeler » à mon souvenir? — Non, monseigneur. — On » a singulièrement calomnié mes intentions » et abusé de ma bonne foi. — C'est ce qu'ont » toujours cru les personnes attachées à vôtre » Altesse Royale. — Et vous êtes du nombre? — « Je m'en fais gloire.

— M Monsieur , me dit encore le prince , » connaissez-vous quelqu'un qui ait cherché à » flétrir ma conduite par d'odieuses insinua^ » tions ? — Je n'en connais pas qui eussent » osé le faire, ou de qui je l'eusse souffert. — » Je voudrais avoir beaucoup de serviteurs qui » vous ressemblassent. » Mojnsieur causa longtemps encore avec moi. Je voyais son dessein caché , je me tins sur mes gardes, et je ne lui avouai rien de ce que l'on m'avait appris ni de ce que je soupçonnais^ enfin , il me renouvela, en me congédiant, les assurances de sa protection particulière. Il voulut savoir dans quel corps je servais j car je dois dire ici que tout

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émigré arrivant à Cobléntz devait , sous peine d'être considéré comme suspect ^ s'enrégimenter dan& un des corps que Ton formait.

On avait rétabli l'ancienne maison militaire du roi ; le marquis Le Tourneur commandait les gardes-du-corps ; le marquis du Hallay le& mousquetaires ; le comte de Montboissier les chevau-légers ; le marquis de Virieu les grenadiers à cheval ; le marquis d'Âutichamp leà gendarmes; le comte de Vergennes organisa les anciens gardes de la porte , sous le nom de compagnie de Saint-Louis. Le comte de Bussy fit de la sienne le régiment de la Couronne ; le vicomte de Mirabeau s'en donna un pareille» ment. Il n'y eut pas jusqu'au vieux et imbécille marquis de Polignac , qui de sa vie n'avait été un militaire tant soit peu ordinaire, à qui on ne donnât les honneurs d'un commandement su«' périeur. Je m'étais feit inscrire sur le contrôle des chevaliers de la Couronne ; et , en attendant l'instant de me mettre en campagne , je me fis instruire par un sergent-major, gascon de naissance^ facétieux personnage, qui m'avoua, un jour qu'il était en train, qu'il n'avait émigré que pour rire aux dépens des gens de robe et de la bourgeoisie que l'on improvisait soldats. '

Malgré mon attitude belliqueuse^jelne main« tins dans mapremière pensée, celle de ne jamais porter les armes contre la France, et au bout de trois mois d'émigration, j'avoue que j'en avais plus que je n'en pouvais porter. J'admilrais d'une part, la bonne foi de la plus grande partie de mes compagnons, la manière noble dont ils supportaient déjà toutes les privations qui venaient les assaillir; d'une autre part, je m'indignais de tant de nonchalance , de niaiserie , d'avidité. Je voyais se passer sous mes yeux des choses révoltantes, je ne pouvais souffrir là légèreté aveclaquelle on s'exposait à compromettre l'existence, ou tout au moins l'intégrité du royaume , et la résignation funeste qui portait à souffrir les arrogances de l'étranger.

Les émigrés, en présence des militaires allemands et des diplomates anglais , paraissaient de petits garçons révoltés contre les professeurs de leur collège , et qui demanderaient asyle et secours aux maîtres d'une autre maison. La morgue, la hauteur, l'insolence des protecteurs, rien n'y manquait : ils nous humiliaient à plaisir , se délectant à nous faire sentir le poids de notre dépendance. On en a eu mille preuves ; on a vu combien ces présomptueux personnages

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traitaient lestement nos princes , leur accordant à peine la préséance , et les outrageant de cent façons.

Je ne me sentais pas toute l'abnégation nécessaire pour endurer de tels affronts ; je me disais saiis cosse , mieux vaut mourir de la main d'un Français et en France, que d'être nourri en Allemagne du pain de l'opprobre , et de servir de satellite à ceux qui ne désirent que la ruine de ma patrie. Je déguisais ces sentiments, afin de ne pas trop affliger mon oncle, qui , cependant, se montrait peu satis» fait de ce qu'il voyait , et; parfois se surprenait à regretter de m'a voir amené avec lui. Nous passâmes ainsi une portion de l'année 179a. '

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