‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 27 sur 54 · T^ MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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voir en elle une précieuse politique y je ne tsrrdai guëre à sortir de cette erreur* Une, conversation d'une heure, à laquelle je pris part ^ me révéla toute sa supériorité. Je sympathisai sans peine avec les émotions d'une ame qui s'enflammait pour tout ce qui était grand ou généreux; je vis que l'amour de la patrie la consumait, et tout à la fois je pus juger que, dans la naïveté d'bn orgueil bien légitime , elle ne se croyait pas inutile au bien de la chose publique ; ce n'était point là cet amour-propre de femme de cour, déguisant une ambition excessive sous la fortne trompeuse d'une fausse modestie , c'était un cœur franc et droit ^ qui se disait : J'ai tout ce qu'il faut pour bien £aire, et je fais tout ce qui dépend de moi pour y parvenir. Telle me parut madame Roland ^ telle je la représente, tant pis pour ceux i qui ce portrait ne plaira pas.

Son mari était un honnête homme , mais un honnête homme fort ennuyeux ; il avait peu d'esprit et beaucoup de suffisance , un orgueil de bourgeois gourmé très déplaisant j il avait mis dans son étroite cervelle, que pour être bon citoyen il ne fallait pas convenir au roi, et chaque jour il s'exerçait à contrarier ce prince, et à le mécontenter. SoufHé par sa femaie^ il

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n'aurait rien été sans die. Madame Roland écrivait et son mari copiait le& inspirations de ce beau génie ; il fut pent-étre du nombre de ceux qui commirent tant de fautes avec les meilleures intentions , parce qu'il manqua de tact et de mesure. C'était un N^ker en raccourci^ il avait les mêmes prétentions , la même bouffissure , mais beaucoup moins de connaissance des hom-> mesi et des choses.

Dumouriez raconte qu'un valet de chambre du roi , voyant entrer Roland chez Louis XYI avec des souliers attachés avec des cordons auf lieu de boucles , s'était écrié : tout est perdu , et Dumouriez en rit. Je ne pense pas comme lui y et tout me sembla perdu^ je l'a voue^ lorsqu'un mi«^ nistre du.roi osa se montrer chez le monarque dans un négligé que le respect aurait dû lui interdire. Certainement le sort de la monarchie ne dépendait pas d'un cordon ou d'une boucle ; mais il était décidé y dès qu'on se permettait d'où** blier auprès du roi cette étiquette et ce res«i pect^ dont le prestige seul peut soutenir les trônes.

Les Girondins venaient en foule chez madame Roland ; c'est la que j'ai pu connaître ces répa« blicains h supérieurs et pourtant sï bibles 4

bommes et femmes txDur à lour^ qui ne surent être vertueux ou coupables qu'à demi^ qui n'osëtent ni s'accommoder francbement avec le roi y ni s'eufoncei^ complètement dans la fange san* gl^ute de la révolution ; ils imitèrent Démostbènes^ soie en tonnant comme lui i la tribune, soit en. fuyant 9 à sou exemple, devant la com» nauné de. Paris , ainsi qu'il avait reculé devant Philippe à la bataille de Chéronée. Spéculateurs d'une république impossible , après avoir f^it et laissé faire force mal , dans l'esp^nce d'arriver au bien , ils furent arrêtés dans la route et traînés au supplice par ces brigand» ) dvec lesquels ils avaient contracté une si coupable alliance. Peut-être les retrouverai-^e un peu plus loin et parlerai-je d'eux si j'en ai l'occasion et le loisir.

fe ne renouvdbi pas de quelque temps mes visites à madame Roland , les événements pri« rent une' marche si désastreuse, qu'ils- m'ab» sorbërent entièrement. Ces Marseillais, cd bandits, attendus avec tant dlimpatieiitoe pati

les meneurs, étaient arrivés à Paris dans les<fierM nier&jours de juillet ou dans les pretniera d'ac^t; aussitôt les ^conspirateurs avaient- fbroié uù Ge^A mita oui l'on n'avait admis que des hommes «L*

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térée de sang et de rapine ; on ^ voyait tigurer Santerre^ l'agitateur du faubourg Saini-Antoiney soroommé le géiftérai: Mous^euoo.i parce qu'il vendait ou fabl^iqaait de la bière.; Alexandre^ ao& ami et son émule > scélérat qpi ne fit pas moin» de mal 9 et dont la mémoire a' pourtant péri-;* Lazouski^ polonais^ qui ^ n'ayint pas su défendre sa patrie ^ venait agiter la nôtre; le-follieulabe Carra, Foumier rAméricain ^ Camille Desmou* lins,. Fabre d'Ëglantine, Danton , Antoine et quelques autres; ils s'assémblërent d'abord au Soleil -d'Or, méchant cabaret borgne auprès de la Bastille y puis diAis la salle dés jacobins^ et' enfin diei; Antoine , dans la propre maison dd Robespierre; •

Celui-ci^ ins^uit^de tout ce-qui se tramait, paraissait néaùmoins étranger au mouvement ; il cacha sa coopération nuéme à" la fille Duplay ^ sa maîtresse y qui , èf^a^ée de ces conciliabules demanda à l'uni des*conjuréé si c'était à la vie de Robespierre qu'on en voulait. Pétiôn était l'ame de cette assemblée tumultueuse /il eu dirigeait les ressorts, et ceftitlui' qtriifixa le jour de l'attaque contre le châtëéu. Je ne répéterai pas ici ce que Fou ' trouve dans tant d'ouvrages sur la journée du lo août. Je m*ar»

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rêterai aux seuls fiaits dont je fus le témoin on auxquels je pris part.

Dans la matinée du 8 août ^ Âuger , mon fidèle domestique y qui était resté à Paris pen->

dant mon w:>yage en proi^ince , entra dans ma chambre en affectant un air mystérienx : J Monsieur y me dit-il , je crois que vous feriez » bien d'aller passer quelque temps à la cam- » pagne ^ il se brasse je ne sais quoi dont tous >} ne serez pas content , et dont le contre» H coup pourrait bien vous atteindre. »

Surpris de ce début , je le priai .de s'expliquer ; il me conta alors qu'un Marseillais ou prétendu tel^ son camarade d'enfance, lui avait dit la veille chez un marchand de vin où ils. étaient entrés ensemble , que s'il n'aimait pas le tapage, il se hâtât de sortir de Paris , parce que la grande danse ne tarderait pas à commencer, ce Je l'ai questionné, poursuivit Au^ » ger, et il n'a rien voulu m'apprendre de plus y. » il a seulementj^jouté qu'il ne ferait pas bon. » sous peu à loger au château des Tuileries ni D à se promener dans les rues, vêtu d'un habit )) vert. — Et pourquoi vert? dis-je à Âuger. — » Parce qu'on prétend que tous ceux qui por- » tent des y^iepofimA de cette couleur , 9Qffi,

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» dévoués àu comte d'Artois, dont c'est la » livrée. »

Le rapport de mon domestique augmenta mon inquiétude, qui fbt bientôt portée au comble par le mouvement insurrectionnel de Paris , pendant la journée du 9. Je me décidai à me rendre de bonne beure le 10 au château de Tuileries; j'y trouvai M. Mandat , commandant en chef la garde nationale; il iaisait des préparatifs de défense, devenus légaux par l'ordre fallacieux donné par la commune ^ de repousser la force par la force ; il me montrait cet ordre lorsque M. D..., membre de la municipalité de Paris, et que je ne veux pas nommer par égard pour sa famille, vint prévenir M. Mandat que le maire le demandait.

Il hésita à se rendre à un tel appel , dont il ne voyait pas l'opportunité, lorsque surtout sa présence au château était si nécessaire; mais Rœderer , qui était là en qualité de procureursyndic delà commune , le pressa d'obéir; M. D... ajouta : « Vous serez de retour dans moins d'une » demi-heure. — Reviendrai-je monsieur, lui » demanda cet homme respectable ? — Je vous » l'assure, monsieur.» J'étais là, et je ne pus m'empêcher de dire â la victime que l'on trom-

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pait , « restez ici. — Ils croiraient que j'ai peur^ * fut la réponse de M. Mandat^ qui partit' aussitôt* On sait le reste ; on sait qu'accusé à l'Hôtelde-Ville, arrêté et conduit à FAbbaye, il fiit égorgé sur la place de Grève, avant l'atitaque du château.

Cependant les Suisses , la garde nationale , et quelques individus dévoués au roi y se mettaient en défense. Tandis que les brigands s'avançaient, nous attendions Louis XVI, nous ne doutions pas qu'il ne se mit à notre tète r il n'en fut rien, il se livra. Je ne saurais exprimer ce que nous éprouvâmes. Dans ce moment je me sentis saisi à bras-le-corps , je regardai celui qui m'entraînait, c'était S..., mon frfere de lait,* le mari d'Alix Romanel. « Pourquoi restes » vous, me dit-il, puisqu'ils ont abandonné w la place , est-ce à vous à faire mieux qu'eux?» Je ne répliquai rien, je le suivis en silence, honteux de ce qui venait de se passer^ la tété perdue et ne sachant plus où j'en étais; nouar sortîmes par un des guichets du Louvre, nouBcôtoyâmes la riviëre et nous traversâmes le Pont-Royal; mon habit de garde national fut ma sauve-garde. En débouchant dans la riue du Bac , je rencontrai Cbénier avec Gollot

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^'Herbois; ils ameutaient la populace, ils la poussaient vers le château ; Chénier ne me vît pas, j'en fiis charmé pour lui , et je continuai *^a route , cheminant au hasard , et ayant tou* jours S... auprès de moi.

« Où allons nous? lui dîs-je. — Ou vous ^ voudrez, chez moi , cela vous convient-il? me ï» répondit S. . . — Non pas , chez vous, peut-être » voiis compromettrais-je. ^ -^ Qu'importe ? — • » Ah l beaucoup ]>our ïtoi , je vaik tâcher de re- » venir dans mon 'ajppartement-, en faisant le i) pi us Ion g détour possible.» S.;, voulait m'acoompagner. «Non, lui dîs-je, votre femme doit )i être inquiète , laissez-moi, ces quartiers sont » déserts et je ne crains plus rien. » Noiis nous séparâmes 5 je pris la rue de Grenelle dans toute sa longueur, la rue du Four, la foire Saîntp- Germain,- je fus rejoindre l'Ecole de Médecine, la ruedesMathurins, je débouchai ensuite sur la place Maubert, je' longeai le QùaiSaînt-Bèr* narid^ je traversai l'Ile Saint-Lo^iis, et dans tout ce trajet la ville ne mé pi*é^enta qu'une vaste solitude ; toute la population s'était portée aux environs du château.

Je continuai ma route à travers le Marais, l'endos du Temple 5 «Vabbàye Saint-Martiii et

par le haut de la rue Saint-Denis ; je voulais suivre par le boulevard , mais une multitude furieuse le couvrait; j'entendais des expressions de rage^ des hurlements et des menaces contre tout ce qui était honnête. Je sentis qu'il y avait de l'imprudence à me mêler dans cette foule, et je repris l'intérieur de la ville, eu rentrant dans la rue de Cléry. Arrivé en £siéede rh ôtel de Normandie , où logeait Casimir de Puymaurîn y l'idée me prit de le demander ; il Y était y non chez lui , mais dans une salle corn* mune où une vingtaine de personnes de tout sexe étaient rassemblées, la stupeur régnait sur les figures ; on entendait avec une horreur inexprimable les coups de canon qui annonçaient une affreuse catastrophe. Mon ami me serra la main; à peine si sa douleur lui permit de me ra» conter que, comme il se rendait au château, i avait été repoussé à l'entrée delà rue Traversibre, par des honunes qui ne laissaient rien passer; on avait presque à ses yeux pendu un individu dont tout le crime consistait à porter un habit vert ; je reconnus à ce dernier trait que mon domestique ne m'avait pas trompé.

Nous étions donc là tous remplis du même sentiment, lorsqu'un personnage que nul de

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nous ne connaissait , entre dans la salle et sans s'adresser à aucun en particulier, nous dit à tous : (( Soyez sans crainte, ceci finira bien , » la maison de Bourbon sera détrônée, mais » nous aurons le duc d'Yorck pour roi. « Et à la suite de ce propos, il s'éloigna avec tout aussi peu de cérémonie y nous laissant confondus de son apparition', non moins que de ce qu'il nous avait dit, qui ne rimait à rien et ne devait avoir aucune suite. Je partis peu de temps après y avançant avec précaution par la riie du Crois* sant et le haut de celle Montmartre; enfin je parvins non chez moi , mais chez Robespierre,, que je croyais à l'assemblée; il n'y était pas, je le trouvai dans sa chambre , pâle et blême. Son frëre, que je connaissais peu, était avec lui; il tressaillit en me voyant. •

(( D'où sortez vous? me dit-il^ il Y ^ delà » folie à se promener lorsque la ville est sens » dessus dessous ; tout est-il fini au château?. » qui en est le maître ? — Ne le savez-vous » pas, lui répondis-je, je vous croyais parmi » les vainqueurs. » U sourit alors, etsetom>* nant vers son frère , « Augustin , lui dit-il y » sortons , allons voir ce qui se passe. » Puis s'adressant à moi : « Voulez-vous venir avec

» nous. — Non , lui dis-je , je vous demanderai » la permission d'attendre ici pendant quel* » qi^es heures, que tout soit décidé. — Faites » comme vous voudrez, vous perdez néanmoins » unebonne occasion de prouver votre civisme.» Je ne lui répondis pas; ils s'éloig^^ènt et je demeurai seul, occupé à réfléchir sur la ctiute de la monarchie, qui se consommait en ce moment, et sur les fentes, les erreurs , les fausses mesures qui avaient décidé cette catastroj^hé. Je déplorais le sort du roi , quoiqu'il ne ibttibât que parce qa il l'avait voulu , et je bénis le ciel d'avoir appelé mon oncle à lui avanï cette épouvantable journée. Vers les cinq heures dti soir , je crus pouvoir rentrer chez moi. Les évÀ* nements qui venaient d'avoir lieu me jetèrent dans un accablement tel que je tombai cette même nuit dans le délire d'une fièvre ardente. Je demeurai très malade pendant quatre jours ^ et lorsque je pus vaquer à mes travaux ordinaires , il n'y avait plus de royauté ; il n*y atâit pas encore de république , nous étions dans un interrègne de toute autorité , où tous étaient a la fois sujets et maîtres j c'était l'anarchîé tla'ns toute sa laideur.

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