Tome ii
aQO MÉMOIRES
ï) je le crains, mais si vous périssez^ ce sera » votre feute. — Au train dont vont les choses , » lui dis-je , il peut se £siire que nous périssions » tous. — C'est probable , me répliqua-t-îl avec )) mélancolie ; mais morbleu, avant de porter » ma tête sûr Téchafeud, j^en aurai fait tom- » berbîen d'autres. «
Barrëre de Vieussac vint le voir sur ces entre» faites, il me reconnut et me demanda si j'étais député. Robespierre prenant pour moi la parole , répliqua avec vivacité : « Non, il n'a pas été heu- )) reux, les électeurs n'ont pas rendu justice à son » patriotisme . • . » Je regardai cette défaite comme un avertissement dont je fis mon profit; j'adressai quelques compliments de bienvenue à Bar» rëre et je sortis. En rçntrant chez moi je trouvai Puymaurin qui venait me faire ses adieux; il espérait sous deux ou trois jours quitter Paris.
Il avait pris à la mairie un passe-port pour sortir de cette ville ; mais averti par Manuel , que Petion avait fait placer sur cette piëce falla« cieuse un signe convenu qui exposait le por« teur à une arrestation inévitable , il s'était décidé à partir sous l'habit de volontaire , avec Payan son ami et l'abbé Bonamy, grand-vicaire de l'archevêque d'Auch, sous le prétexte
d'un pair de FRANCE, "^Ql
d'aller défendre les Pyrénées, menacées par les Espagnols.
J'allai le 4 septembre lui feire mes adieux ; je trouvai dans sa chambre le conventionnel Cambon; on venait de recevoir la nouvelle de la prise de Verdun ; Gambon, en se frottant les mains, demanda à Puymaurin: «Que croyez* » vous qu'il arrivera de tout ceci, à Reboul et » à moi? — Reboul, lui fut-il répondu, sera » sauvé parce qu'il a fait plus de bruit que » de mal ; quant à vous et consorts , il est fort a » craindre qu'on ne vous pende ; voici les coa- » lises en pleine marche, ils seront à Paris avant M peu , et alors , messieurs les rdbelles , tenez- » vous bien^ car ni les Prussiens, ni les Autri- » chiens ne vous feront grâce.
» — Je n'ai pas autant de peur que vousl'ima-
VI ginez , répliqua Cambon , ces ennemis sont
» peu redoutables : l'empereur d'Allemagne est
» un imbécille , plus occupé de ses lapins et de
» faire à Vienne de la cire d'Espagne (c'était
)) son passe-temps), que de se mêler des affaires
» d'état; le roi de Prusse est un illuminé, un
» fou par conséquent, et avide par dessus le
» marché, en le payant on le fera reculer j le
» roi d'Espagne est le jouet de sa femme et de
^Q2 MÉMOIKES
» son favori ; le roi de Naples péchera au lien » de se mettre en mesure; il est d'ailleurs trop » éloigné de nous et trop faible pour nous )) mordre j le roi d'Angleterre n'^st bon qu'à » mettre aux petites maisons; la Catin A\\ » Nord n'a pas assez d'argent pour payer à » la fois ses amants et ses troupes ; deux seuls » souverains étaient à craintire à cause de leur » caractère : celui de Sardaigne , c'est un » pygmée , celui de Suëde , et nous nous en » sommes défaits ; enfin , nos relations sont îm- » menses, elles embrassent l'Europe, et nous )) avons dans les cabinets étrangers plus de » crédit qu'on ne peut le croire. »
Ces propos nous parurent singuliers , Cambon parlait sans aucune jactance et en honmiesûrde son fait; la suite prouva qu'il ne nous en imposait point. Le lecteur s'apercevra que je laisse sous silence les événements affreux des 2 et 3 septembre , je ne pourrais que remettre sous ses yeux des tableaux qui lui sont déjà connus; on a tout écrit sur ces exécrables journées ; je les passai d'ailleurs dans une angoisse inexprimable , dans un état de stupeur facile à comprendre ; je me contenterai seulement de rappeler ici ce trait tout français de l'un des prisonniers de l'Abbaye, le
d'un pair de FRANCE. 2g3
chevalier de Brassac , véritable fou , s'il eu lut jamais ; il venait d'être acquitté par Maillard , chef des^assassins ; au lieu de fuir ce théâtre de carnage, il osa rentrer dans la prison p^uir. prendre son violon , qu'il avait oublié ; son frèrëÇ!?^'/^^ aussi heureux et sauvé pareillement par un coup de la fortune, portiiit dans ses poches pour une somme énorme de diamants, on ne s'en douta pas, et l'avide canaille ne demanda point sa mcH't.
Une ère sanglante avait commencé pour la France ; la convention nationale , qui venait de s'assembler, ne lui promettait pas des jours plus heureux ; une foule de scélérats vinrent y prendre place : on y distinguait et à part ceux que j'ai déjà signalés, Billaud -Varennes , ce monstre qui , le jour du 3 septembre , et monté sur les cadavres des victimes , haranguait ainsi les égorgeurs : « Braves gens , bons citoyens , » vous immolez les ennemis de la liberté; la » patrie reconnaissante vous tiendra compte des » sacrifices que vous faites pour elle. La com=» » mune voudrait vous récompenser d'une ma^^^ » nière proportioônée à vos services. Sans doute » le butin et la dépouille de ces scélérats ( les » victimes) appartiennent à ceux qui nou^ en » ont délivrés ^ mais vous prendrez en considé» » ration la pénurie des fonds de la commune ;
» quiconque aura travaillé dans une prison , )) recevra un bon d'un louis ^ payable à la M caisse. Respectables citoyens ^ continuez » votre ouvrage et la patrie vous devra des hom- » mages. »
Bîroteau , non moins féroce ; Lebon , qui sous des traits humains cachait les habitudes d'un tigre,' Carrier, dont ]e nom seul réveille d'affreux souvenirs^ Saint-Just, jeune Séïde de Robespierre , et non moins criminel que lui ; Bourdon, le terrible ennemi d'Orléans, et le décimateur de cette ville malheureuse ; Ânacharsîs Clootz , Prussien frénétique, qui se fit Français pour avoir le plaisir de répandre notre sang ; Payne l'Américain , insensé et altéré de crimes ^ le capucin Chabot , devenu homme d'état pour le malheur de l'humanité, £anatîqûe ïévolutionnaire , qui consentait à se laisser as» sassiner par un de ses collègues, dans l'espéranc& de mieux soulever ]es passions de la multitude; Dubois de Crancé, demi-noble, demi-bourgeois, prétendant tour à tour n'être ni l'un ni l'autre, ennemi du roi , ministre de la république, plat flatteur de Napoléon, qui ne voulut pas de lui , mort de peur à la rentrée des Bourbons ^ et tels étaient les monstres appelés à régénérer politi» quement la France.
d'un pair de FRANCE. d|)5
Je pourrais grossir la liste de ces homiiiés pcr«> vers , mais > je ne veux pas faire de ce livre un catalogue; je dois continuer le récitque j'ai com* mencé. M, Roland rentra au ministèi'e après le 10 août ; sa femme ne l'en détourna |K)int ; elle rêvait encore le bien au milieu du carnage et de la révolte; elle croyait le trouver dans l'établissement d'une république > et elle appelait cette institution de tous sqs vœux ^ ne soupçonnant pas que l'hydre la dévorerait eIle~mémb.;âoh aveuglement sur ce point étant extrême, elle voyait tout en beau , même le meurtre ; elle donnait un grand exemple de ce fanatisme de parti qui excuse tout, voit1x)ut en bieo.èl^ se refuse à l'évidence. Depuis, j'ai vu dans tott&^^Uîs partis des hommes honnêtes, des femmes qui ue l'étaient pas moins, prendre part à des excès affreux, le tout avec un calme , une bonn^elbi;^ une conviction parfaite de la justice du crime , qu'ils décoraient du nom d'acte légal.
La convention nationale installée le 20 sep^ lembre , décréta le ai, et sur la proposition de CoUot-d'Herbois, l'abolition pleine et en*» tiëre de la royauté; c'était ne pas perdre d^ temps ; le 28 du même mois , fut rendu uù de» , fret qui déclara la France république y uiiô et
indivisible ; toutes ces résolutions furent enlevées pour ainsi dire d'entfhousiasn>e, et sans délibération^ il semblait que Ton fut impatient de se débarrasser d'une monarchie dont le chef n'avait pas su porter la couronne ; la faiblesse de Louis XVI avait tué la royauté avant qu'on fît monter le roi à l'échafaud.
Le jour même de ce décret je rencontrai Chénier dans la petite rue Saint-Pierre , qui donne dans la rue Notre-Dame-des-Victoires ; je ne Fa vais pas vu depuis le loaoût. «Vous êtes donc M en vie? me dit-il en riant, je craignais que » vous n'eussiez péri avec les défenseurs de la » liberté. — C'était vous plutôt qui deviez trou- » 4 ver la mort dans leurs rangs^ car je vous ai vu » à leur tête. — Vous vous êtes trpmpé.—^Non, )) vous étiez avec CoUot-d'Herbois, et' vous dé- » bouchiez de la rue du Bac sur le Pont-ftoyat » — ^11 fallait bien en finir. — ^Ah! vous appelés » cela finir, c'est plutôt commencer, j'ai toutlien H de le craindre. — Mon ami, me répliqua Ché- » nier, il se pourra que vous ayez pris le meilleur w parti. — C'est au moins le plus sage, et vous, » Chénier, où vous arrêterez-vous? — Je n'en » sais plus rien, en peu de temps on fait aujour^ » d'hui tant de chemin. — Un grand crime se
d'un pair de FRANCE. 297
» prépare l — On le dit. — Vous en êtes cer- » tain; que ferez-vous dans cette circonstance? » — Je ne prononcerai jamais la peine de mort. » Dieu vous entende. — Comptez-y bien. »
Nous nous séparâmes , et bientôt Chénier devint régicide. Il ne fut pas le seul qui^ venu à l'assemblée avec de bonnes intentions^ ait changé subitement; on le séduisit avec des phrases républicaines; on lui montra le rôle deBrutus comme digne de lui , et un tel acte comme devant assurer une gloire éternelle à ceux qui y participeraient « Oui, me disait-il dans; la )) suite, j'ai cru rendre mon nom immortel , j'y )) suis parvenu, mais c'est par la mauvaise voie; » mon ami , j'ai toujours devant moi la figure » de Louis XVI; que l'homme est faible, même » celui que l'on croit fort! »
Je ne voyais plus Robespierre que rarement ; ses travaux multipliés ne lui laissaient pas le temps de songer à moi; mais au milieu de la terreur générale et toujours croissante, je vivais sous sa sauve-garde , je ne puis m'empê» cher de lui rendre justice et de le proclamer , il ne faut pas être ingrat, même envers les méchants. Tant que Louis XVI et sa famille demeurèrent au Temple, je tâchai de m'unir
298 MÉMOIHES
à ceux qui tentèrent de les délivrer ; nous ne pûmes y parvenir , il nous &llut endurer la douleur poignante de voir monter sur Té-» cha&ud le meilleur des hommes ^ le plus respectable des princes. La nouvelle de sa mise en jugement me frappa comme un coup de foudre, je ne pouvais m'imaginer qu'il trouvât des juges et moins encore des bourreaux.
Le 20 janvier 1793 , je sortis vers sept heures du matin, pour errer dans les rues et chercher au milieu de leur mouvement , cette distraction qui alors me devenait nécessaire , et que je ne rencontrais point dans la solitude de mon appartement. Je traversais la place des Victoires, lorsqu'une personne vint à moi , nous nous heurtâmes en nous croisant ; par un acte machinal ayant regardé en arrière, nous nous reconnûmes et nous nous rapprochâmes.
« C'est vous, monsieur Paris, vous êtes en » course de grand matiu • — J'ai passé , me dit- >« il, la nuit à me promener, je ne puis éteindre, « malgré le froid de la saison, la chaleur qui )) me dévore, je ne suis plus à moi, mon cœur » frappé à mort met ma tète en délire. »
Je le compris et lui serrai la main ; il appréciait mes sentiments, les siens m'étaient con*
DUN PAIR DE FRANCE. Sgg
nus. « Les monstres^ me dit-il, et nous ne les » anéantirons pas. — Ils ont le pouvoir ! — Et M nous le nombre ; ils sont sept cents ^ eh bienl » pourquoi sept cents hommes de bien n'en frap*- » pentr-ils pas chacun un. — C'est impossible. » — Je donnerai l'exemple, — Ne vous exposez )) pas. — Pensez-vous que je consente à laisser » traîner au supplice mon roi, mon bienfei- » teur, mon chef militaire, sansle venger; j'en » tuerai un ; oui , je le ferai , Dieu me soit en )) aide, et cela avant peu, je vous en réponds.» Il ne m'en dit pas davantage, nous nous quittâmes. Je ne regardai ce propos que comme une de ces vanteries que l'on se permet lorsque l'on est vivement exalté, je rentrai chez moi, et dans la soirée j'appris par la voix publique, que l'ancien garde-du-corps Paris avait assassiné le conventionnel régicide Lepelletier Saint-Fargeau. Je ne passai pas une nuit tranquille, j'étais tourmenté par le souvenir de ma rencontre avec lui dans la matinée , je craignais qu'elle n'eût eu des témoins , et je conservai plusieurs jours mon inquiétude; elle se dissipa après la mort de ce ven« geur de Louis XVI, qui se tua lui-même pour ne pas tomber aux mains de ses ennemis.
Tandis que ce monarque périssait juridique^
3oO MÉMOIRES
ment assassiné , je demeurais en proie à touies les angoisses du désespoir ; je me flattais que le peuple ne souffrirait pas le sacrifice de cette auguste victime^ et dans cette espérance je me tenais prêt à seconder un généreux mouvement, n n'eut pas lieu, nous restâmes terrifiés , nous laissâmes le forfait se consommer sans avoir rien tenté, nous aurions dû cependant entreprendre un coup désespéré 9 son résultat manqué aurait du uioins sauvé l'honneur de la nation. Je m'ac» cuse de ce tort comme j'accuse tous les royalistes. Âh! si les émigrés fussent restés à Paris,
Louis XYI n'aurait pas ainsi perdu la vie, ce ftit leur fuite qui le livra à ses bourreaux.
Plus quejamais, depuis cette funeste journée, je me concentrai en moi-même, je rompis toutes mes liaisons avec ceux dont l'opinion ne cadrait pas avec la mienne, et pour ne compromettre personne, je me renfermai dans une solitude complète. Bientôt les conventionnels se dévorèrent les uns les autres : Marat partit le premier^ une femme, une héroïne digne des phis beaux siècles antiques, délivra la France de ce monstre qui la souillait. Charlotte Corday pos« sédait et les charmes du corps et les vertus de l'amc^ intrépide envers la mort, elle ne s'occupa
d'un pair de FRANCE. 3ol
que du soin de conserver sa pudeur , et de té= moigner sa reconnaissance à son avocat, qui la défendit en avouant son crime; car on ne pouvait à cette époque la louer autrement.
La division mise une fois dans la montagne, amena sa disssolution; ses chefe marchèrent tous à la mort. Danton avait fui pour ainsi dire, en se feisant donner une mission dans la Belgique qu'il comptait dilapider ; Robespierre l'y atteignit et le contraignità rapporter sa tête àParis; il fut supplicié le même jour que Camille Desmou» lins et Fabre d'Eglantine. Ces deux derniers , peu de temps avant leur arrestation, me trouvèrent aux Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau : k Je vous croyais au-delà du Rhin , me » dit le premier, il y a un siècle qu'on ne vous » a vu. — Je vais très rarement, lui dis-je, » chez Robespierre; — Ah! vous êtes toujours » son ami, reprit d'Eglantine, eh bien! mon )) cher, préparez-vous à la mort, c'est un ca- » deau qu'il réserve à ses plus intimes. — « Pouvez-vous parler ainsi, vous qu'il Sme » tant ? — Et voilà pourquoi Fabre tient ce lan- » gage, dit Camille, il le connaît, et vous nous w verrez bientôt à quia si nous ne le gagnons » pas de vitesse. — En êtes- vous à ce point
3o!l MÉMOIRES
» d'exaspération les uns contre les autres? — Oh! » nous allons vite , nous voulons que la chose » marche^ les uns vers la liberté, les autres vers « la tyrannie , Robespierre tend à celle-ci. — » Qui? lui, l'incorruptible. — L'incorruptible , » dit Fabre d'Eglantine en riant amèrement , » allons donc, vous voulez plaisanter; au surplus * » le sobriquet lui en restera peut-être. — ^Encore^ » se prità direCamilleDesmoulins, et avecunac-" » cent de mélancolie qui me frappa, s'il consen- » tait à me laisser partir avec ma jeune et jolie » femme; mais non il nous veut dévorer y car il » est comme l'ogre de l'Arioste , il n'a de plai- » sir à manger les gens, que lorsqu'ils ont eu » toutes les horreurs de sa présence. »
Ces paroles me firent frémir; je connaissais la haine ardente que Robespierre leur portait, je savais qu'il désirait les punir de leur résistance; ses complices lui devenaient odieux , d'autant pins que ses espérances s'élevaient davantage. Je raconterai, dans le chapitre suivant , des par* tifAarités très intéressantes et qui seront révélées au public pour la première fois, elles feront c onnaitre l'histoire secrète des derniers mois de la vie de Robespierre, et ce n'est pas la moins importante de ceDe des temps modernes.
d'uM pair de FRANCE. 3o3