ToME II
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laire ; je leur réponds que la délicatesse de ma santé s'y oppose, et que d'ailleurs' mes tra^ vaux scientifiques ne m'en laissent guëre le temps? — « Ab 1 me dit l'un d'entre eux^ tu es un » scélérat, puisque tu étudies; les nobles, les ri» » ches et les érudîts sont tous des ennemis de la n république. — Mes travaux , citoyens , leur » répliquai-je , sont purement spéculatifs y ils » ne regardent pas ce qui vous occupe y et j'en » rends un compte exact au citoyen Roibes-
» pierre. — ^Tu connais ce bon b de patriote?
» — Yoilà plusieurs années que nous sommes » liés. — Eh bien 1 prends-le pour module; ne » f . . . plus le nez dans Ce tas de livres que mé- » prisent les francs montagnards , et qtii ne
/> peuvent qu'être dangereux aux sans-culottes; » viens faire ton devoir de citoyen à la société » populaire, et si tu t'y refuses , tu seras ^;ran^ » dément suspect. »
Une telle invitation était un ordre , je m'y soumis avec répugnance, mais enfia je m'y squf mis. Je n'avais eu jusque là aucune idée de œtte effroyable caverne de brigands, je fus efintyé en la voyant ; chaque fdis que. j'y pénétrais , je craignais 4e n'en pas sortir avec ma bourse , mon nvoiiiichoir , ou même avec tous mes meipbres.
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Qu'on se figure un lieu encore tout empreint dn caractère de sa première', et religieuse destina* tion ; grand ^ élevé y mal éclairé ^ 0^ dans lequel de nombreux piliers projetaient de. longues omp bres dans lesquelle9 se cachaient ou les honteux comme moi ou les espions du club. La séance s'ouvrait par des hymnes patriotiques^ tantôt la Marseillaisey tantôt la Sans^CidoUe, ou le Chant du Départ, composé par Chénier. A ces airs^ à ces paroles graves ou furieuses y on substituait parfois et l'on ajoutait toujours des chansoQs tout ensemble républicaines et dégoûtantes par le cynisme de l'expression.
On lisait ensuite \e prQcès-verbal de la séance précédente , ainsi . que dei^ fragments de la correspondance avec les jacobinières de la France. Bon I)ieu ! que d'horreujrs , que de turpitudes , d'atroces calomnies , de lâches dénonciations contenaient ces lettr0^ furibondes! on y accuK sait les aristocrates de tous les méfaits possibleiA les plu3 ridicules même. J'entendis le soir de mon début , et je l'affirme sur l'honneur , la lecture d'une lettre du club d'une petite ville de l'Ajuvergne (Aurillac), dans laquelle on se plai^ gnait sérieusement deceque^depuisdeuxannées^ la grêle et les inondations dévastaient par pré-
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férence les terres des patriotes^ ce qui provenait, disait-on , dés secrets magiques employés par les nobles et les prêtres. Je dois dire que cette ^ièce amusa singalîërement les jacobins de Paris ^ et qu'au milieu des éclats de rire unanimes^ on proposa diverses mesures plaisantes en &¥eilr des habitants d'AuriUac ; ce fut la farce dans l'intervalle de deux tragédies.
La déclaration que j'avais faite à propos de mon intimité avec Robespierre, fit de moi^ dans mon quartier, un personnage important; je pus m'apèrcevoir que les gros bonnets du sansN culottisme me saluaient avec une sorte de respect , tout semblable à la vénération que Ton portait, dans l'ancien régime, aux amis des dépositaires du pouvoir ; on venait de temps à antre se recommander à moi , et forcément on tti'en» gagea à revoir un homme qui ne m'inspirait plus que de l'horreur. Voici le récit de la circonstance qui contribua le plus à me rapprocher de lui. '
Mon boulanger vint un matin m'apporter le pain de la journée , de meilleure heure que de coutume. J'étais dans mon cabinet de traTàil; il demanda à Auger s'il ne pourrait pas -me voir; nous étions à une époque de politesse forcée, où les gens comme moi ne se rendaient
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pas invisibles pour ceux dont ils avaient à Te«* douter la mauvaise humeur; et conïmemon officieux y c'était le ^ titre donné JMir la répvblif^ que aux domestiques y afin^ d'éloi^fnét^ toute idès de servitude; et' comme mon officieux, dis-je', connaissait le patriotisme exalté du citoyen Âmbert, il l'introduisit sur^le-champ auprès de moi ; je lui fis un accueil obligeant, avant que de Jui demander ce quHfc me voulait, j^allais-y venir pourtant, lorsqu'il me devança.
ce Citoyen, me dit-il avec l'accent de la iran-f » chise, quoique l'on aime 1^ république, on » n'a pas pour cela une ame moins tendre pour » les malheureux ; il y a dans ma maison une » jeune citoyenne bien infortunée; son frère » est émigré , sa mère est morte de chagrin , et » son pauvre père est dans la prison du Luxem- » bourg , attendant de jour en jour son juge- » ment et sans doute sa condamnation. H était » notre locataire depuis douze ans, nous ne Fa» » vons connu que sous de bons rapports; c'était » un homme douxetpaisible, républicain comme » il les feudraâft tous ; mais on a prétendu qu'il » faisait partie de ces enragés de modérés , et on » Ta incarcéré il y a un mois ; la jeune fille se » désole , elle ne peut ni obtenir la liberté de
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» son pèpè^ ai même le voir^ j'^i pansé que va ta n liaison avec notre incorruptible Robespierre, M tu ne Teivmv^is pas de dein^^èr à celui-^ » une autorisation pour cette citoyehne^ afin I) de communiquer avec 30Q vieux përô. 1» •
A ces mots y le boulanger Âmbert me; immt une supplique adressée aux membres du coimté desalut publicyet une lettre i monadresfe^^igiiée Albertine P. . , j dans cette lettre, laÊn stylé «iin{>kly mais non dépourvu d'él^nce y. des npreauons parties du cœur ^ émurent ma seosibilité ; je*n'y pus plus tenif quand le citoyea Aibthert sfahrisa de me dire que la solliciteuse^ âgée de vingt-* deux ans, était belle comme un angélf ret nio» deste comme la vertu. Ceci gâtai:;^reivotte^ tocH le mérite de n)a bonne action. Je^uS'aniotttre.que cette famille, npnr noble j appartenait à cette classe de marchands, retirés avec une fortune honnête, mais singulièrement. ébréchéey par la réduction des rentes , la fuite du âls^ la. pmon du père. » .;■-:•/•
Muni de ces instructions^ jet me-aenlant ému d'un intérêt particulier pour cette fidiivre fille , je ne balançai pas à me charger de la anp* plique et à courir sur-le-champ chez Robes* pierre. Je ne le trouvai pas, il était encore' au
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ccHuilié deisaljit puUic y >oà il fivwt |ia^ JU 1^^ SKM frère l'atteod^it. Ce dernier ^tait fin bonpiç de mérite assez m^ocre,; i) a\ium^ oeruineiMpt jamais &it parler. 4e lui^ ^A ne se £^ attaché à la fiMttime de Mawtnflîep* IDeveniï; fên rpQe<|iip0tagnard <p comme il aiu^t été j^çibonv^ ropliste,^, si on l'eàt pQossé Tejrs ce paru; il eaui^a tout; il ^ ^montra fanatique 9 tandis qu'an fond il n'avait pas la force de Fètref mé^ chant MUS méchanp^y exalté avec un corar froid ^ républicain sans savoir ce que c'é^it qu'une république ^ : il .prononçait les discoi^ les .plus incendiaires^ comme s'il eût.récité uoç leçon; au demeurant^ il possédait les vertus;çle famille , il était bon frëre, il admirait sinoifremeqt MazimîJUen^.et le regardait comme le plus vertueux des bommes ; il aimait non moins ardemment sa sœur ^ demoiselle grave et retenue, pieuse au fond du cœur , mais à sa nu^ uière^ et il logeait ^vec elle^ quoique celle;^ Iç querellât souvent , parce que , si elle ne se n^èflait pas de politi^pie ', elle était in)la*aitable sur l'article des mœujos. Maximilien ^ comme Augustin Robespierre^ la redoutait sur ce points jutant que si elle avait eu de l'autorité sur lui , aussi s'était-il avancé jusqu'à lui dire qu'd avait
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épousé l'aînée des filles Duplay^ afin de ne pas la courroucer et de ne pas se brouiller avec die.
Robespierre le jeune , digne de notre exé* cration par le mal qu'il a fait et le sang qu'il a répandu^ possédait du courage^ il en donna la preuve, en s'exposant comme un simple soldat à la prise d'Oneille en Piémont, où il avait été envoyé en qualité de représentant du peuple près l'armée d'Italie; il montra un beau caractère dans une mauvaise cause, lorsqu'au 9 thermidor, il demanda de son propre monv^ ment à partager la proscription de son feère,. tandis que personne dans la convention nationale, ne songeait à l'y envelopper. Ce fut à lui que je m'adressai pour obtenir , soit un acte de justice en faveur du përe, soit un permis de communiquer avec celui-ci, pour la fille.
Augustin Robespierre se mit à rire , à me- voir solliciter avec tant de chaleur. « Ètes-vous son » amant? me dit-il. — Je ne l'ai jamais vue, lui » repliquai-je. — Alors, c'est pure générosité; » mais qui vous a dit que ces gens-là ne sont pas » de vrais conspirateurs. — Eh ! pourquoi vou- » lez-vous qu'ils conspirent? quel intérêtyont- » ils?sontrcedesgrandsseigneursou des prêtres, » et faut-il être toujours armé de malveillance
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» et de méfiance ? — Ne vous fâchez pas^ je parle » pour m'a muser: voyons, que voujez-vous que » je fesse? ce permis ne me regarde nullement, il » faut vous adresser à Fonquier-Tainville, et » comme il ne vous connaît pas , voici un mot » pour lui qui le rendra traitable. Quant à la » pétition, laissez-la, j'en causerai avec Maximi" » lien , et je verrai à vous obliger si le détenu » n'est pas trop coupable. »
Il medonna ausstôtun billet conçuàpeu près en ces termes : «Le citoyen Robespierre jeune prie le » citoyen Fouquier-Tainville de donner à la cin toyenne AlbertineP. . . la permission de voir son » përe incarcéré au Luxembourg: la liberté ou la » mort. » A la suite venait la signature et puis le nombre 4^. Je fis observer en riant à Augustin Robespierre, que ce n'était pas le quantième du » mois. « Gardez-vous bien de l'effacer , me » dit-il, de peur que mal ne vous en arrive. »
Cela me fit comprendre qu'il y avait quelque mystère dans l'insertion de ce chiffre, et je ne doutai pas qu'il ne me servît de sauvegarde^ c'était cependant un acte bien hardi que d'aller se mettre sans besoin en présence de Fouquier- Tainville ; ce monstre ne peut inspirer , malgré tout ce qu'on a écrit sur son compte , autant
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d'horreur maint^ant ^ qu'il nous inspirait d'efi» froi à nous, témoins de ses crimes. Véritable hyëne altérée du sang humain^ c'était polO! lui un besoin que de le répandre ; la natitre atait voulu graver dans ses horribles traits la, perversité de son ame : on pouvait voir^ saSns doute^ des visages plus laids , mais aucun qui portât plus profondément l'empreinte d'une scélératesse consommée. Le jeu de ses muscles était bidem, son sourire était infernal , et la sombre flamlne que lançaient ses yeux^ n'avait pu être aUuknée qu'au brasier de Satan; un tic convulsiCv un mouvement involontaire de la mâchoire, ajoutait i^sa laideur physique : ses cheveux en désordre y ses vêtements délabrés ^ une chemise sale «dbevaient de le rendre dégoûtant.
Il avait la voix rauque et for te ^ le geste imp^ rieux et menaçant ; il se complaisait à persiffler le malheur , à feire le bel-<«sprit en présence du supplice . « Cette femme est sourde , lui disait - on » un jour. — Eh bien ! répondit*il , elle aura ieon- » spire sourdement. » C'était avec des maniëres de tigre qu'il comparaissait au tribunal ré^roolutionnaire : se regardant comme ennemi parMnnel des accusés , il mettait son amour-propre à les faire condamner; tout lui était odieux, et les
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jurés , s'ils montraient une ombre de pitié on de justice y et les jug;eft s'ils n'appliquaient pas la loi à tort et à travers^^ «t ceux qui <»nnne témoins cherchaient à lui arrscber ies viciâmes; alors il dételait comme enragé^ H Ikuilait plutét quf il sie parlait^ il ajoufOait aux charges de la prétendue procédure , il inventait m^e des grie& afin cpie le prévenu ne lui échappât point. G'étaitppur lui un jour de deuil qfe celui où im acqutttentont était prononcé^ et en pareil cas un jour, il s'écria en i^gardant avec colëre les jurés. «Less...c.;... » ils sont félons à la guillotine, i» . .
n feut l'espérer:, jamais un pareS monstrene se représentera ; et c'était à lui qu'il fellait m'a^ dresser! ce ne fat qu'en me faisant une yiolence extrême y que je me rendis chez lui. On n'entrait pas fecilement dans sa demeure , elle était gardée par des cerbères qui faisaient payer les audiences au poids des écus, no^i qu'il lui en revînt riep j car, par le contraste le plus bizarre , cet hofUme qui ne demandait que des supplices , plitféi^t le sang à For: il dédaignait d'acquérir la fortune immense que sa position lui eût permis de faire en quelques mois. Simple dans ses goûts, il aimait la table, mais il lui fallait peu pour con» tenter sa gourmandise toute grossière. Nous
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l'avons vu ne laisser à sa veuve qu'une. paayret;é complète^ et poussée à tel point , que cette misérable femme est morte de £aim , au . pied de la lettre, dans les derniers mois de 1827, ou au commencement de 1828 , je ne me rappelle pas bien l'époque précise. Ce qu'on, a pu dire de son avidité est controuvé; c'était un homme trop exalté dans son opinion , pour s'attacher à d^autres combinaisons que celles nécesmixe^ pour la foire triompher.. i . .
Le nom de Robespierre fut IctalismaLH^ui^ à défout d'espëces , me fit ouvrir son cabinet. J\ me reçut en manches de chemise, et encore n'é» taient-elles pas propres; un bonnet rouge, sale et gras, couvrait sa tète; il paraissait enseveli der>> riëre un bureau de simple bois blanc , %u milieu de plusieurs monceaux de procédures, qui. toutes renfermaient des condamnations. Il jeta.surmoi un i*egard sinistre. — « Que me veux tu? me » dit-il , sois bref ; mon temps appartient i la » république. »
Je n'avais aucune envie de le lui foire perdre; aussi je me hâtai de lui conter rapidement ce qui m'amenait vers lui , il m'interrompit, ic Toa » nom ? je le lui dis. — Ta demeure ? >i je la lui donnai pareillement ; et il se mit à écxke :
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ced m'inspira une vive inquiétude y et je me rappelai alors que j'avais à lui remettre le billet de Robespierre jeune. « Que diable lie le montrais-tu d'abord ? » me dit-il , avec une mauvaise humeur manifeste. Il le lut^-vit sans doute la marque convenue entre eux^ car il s'adoucit visiblement, froissa dans ses mains le papier sur lequel il venait d'écrire ^ et me remit la permission t[ue j'étîais venu solliciter. Je le remerciai à la hâte , et je m'enfuis de devant lui, plutôt que je ne m'en éloignai ^ tant sa présence m'était insupportable; il me semblait que son cabinet exhalait une odeur cadavéreuse , on avait de la peine à y respirer , et les yeux de ce misérable fascinaient comme ceux du basilic.
Une fois dans la rue , je courus porter moimême à la jeune Albertine P... ce que je venais d'obtenir. Ambert, en me voyant, me demanda si j'avais réussi ; et sur ma réponse affirmative , il me conduisit chez sa locataire. Celle-ci me reçut comme un libérateur , elle me remercia avec tant de vivacité , elle anima de tant d'expression Loute sa belle figure , que je demeurai comme enchanté. Elle ne retarda point la course qu'il allait faire pour se trouver en présence de son
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përe^ jelui demandai la faveur de l'accompagner.
« Volontiers ^ me dit-elle , aussi bien je troo^ » verai en cheminant le temps de yous mieux » expriiper ma reconnaissance pour tout oe que » vous, ayez fait pour nous. »
Ces paroles retentirent agréablement dans mon ame y on quelque chose de semblable à de l'amour venait de naître à la vue d'Albertine ; je lui donnai le bras^ et nous partîmes ensemble. J'eus soin de repousser ce qu'elle voulait me dire de relatif au service que je lui avais rendu ^ et je ramenai la conversation sur sa &mill0: je susque^touteroyaltste, elle nesouffrait qu'à cause de ses opinions. Son frère , quoique roturier , avait fait comme s'il eût été noble ; il avait émigré, et depuis un an on ne recevait plus de ses nouvelles. Il y avait quelque chose de 9i entrai* nant dans l'exaltation d'Albertine, qu'elle m'aurait enflammé si déjà je n'eusse point en grande partie partagé les sentiments qu'elle ressentait. Je la quittai à la porte du Luxembourg, le permis ne portant que son nom , et je restai dans la rue de Tournon , attendant qu'elle revînt*
Ce ne fut qu'au bout de deux heures qu'Aibertine quitta spn përe ; elle ne pouvait le revoir
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le lendemain , n'ayant de permission que pour quatre fois par décade. En m'abordant elle avait les yeux baignés de larmes : cette entrevue avait dû être déchirante^ et cependant elle en éprouvait du bonheur^ elle se recommanda plus viv^ ment encore à ma bonne volonté^ et me supplia de nepas me lasser, ne se doutant pas de l'empire qu'elle prenait sur moi. D^uîs ce moment, je ne laissai point passer un seul jour sans revenir chez elle y et en même temps je sollicitai avec vivacité les deux Robespierre en faveur dût citoyen P.. . Je ne pus obtenir d'abord une amnistie entière, mais comme il était tombé dangereusement malade dans l'intervalle , il fut accordé > par indul* gence spéciale , qu'il serait mis dans :une maison de santé, et Ton désigna celle du boulanger Ambert, où logeait un médecin grand patriote, et ami intime de Fouquier-Tainville.
La présence du përe, réellement malade , ne me gêna pas ; nous n'étions plus a ces époques ou l'on observait les convenances de la bonne compagnie : les sexes comme les rangs vivaient alors confondus ^ on avait renoncé forcément à toute étiquette, et, pour sauver sa vie, on prenait les habitudes de la canaille. C'était là le cas de huHer avec les loups , afin de ne pas être dévoré
par eux. Je ne cachai pas long-temps à la jeune Albertine le sentiment qu'eUe me faisait éprouver, elle me parut moins satisfaite que peinée de cette révélation ; cependant , elle ne me montrait point d'indifférence ; il y avait en elle quelque chose d'inexplicable, et que je redoutais d'entrevoir^ tantôt elle m'écoutait avec plaisir, et paraissait partager ma tendresse ; tantât elle m'échappait toute en larmes , me fuyait ^ et me conjurait de l'abandonner.
Loin de céder à son caprice, je revenais à elle , toujours plus enflammé, et par degrés mon amour s'exaltant , je conçus la pensée de feùre d'elle ma femme ^ dans un autre temps je n'y aiTais pas songé , peut-être , mais alors ^ où tout ce qui eût pu m'entretenir dans mes premières idées avait disparu, celle-là se présentait naturellement; plus j'avançais et plus ce désir prenait d'empire sur mon ame; enfia» ne pouvant plus le maitiîser, j'en fis part à la séduisante Albertine; elle m'écouta avec toutes les apparences d'une extrême douleur, et loin de me répondre affirmativement, elle me d^ manda si j'avais bien songé à ce que je voulais faire. «Me connaissez-vous assez , me dit-elle, » pour me donner votre nom et me confier le
w soin de votre honneur; savez-vous si j'en se- » rais digne? >►
Elle prononça ces mots avec une expression tout à la fois profonde et mystérieuse , qui me jeta dans un étrange embarras ; il y avait en elle je ne sais quoi de si positif^ de si extraordinaire^ que je ne sus dans le premier moment comment lui répondre ; je n'osai non plus lui demander l'explication de ses paroles, je demeurai immobile devant elle, et gardant un morne silence ; elle le rompit en reprenant la parole.
« Vous ne devez pas douter de mon amour, H vous possédez mon cœur sans partage et » pourtant je ne serai jamais votre femme-; il » est un aveu pénible , affreux pour n'oi , et que » néanmoins je dois vous faire. Je demandais » au sort de pouvoir m'en dispenser; mais vous » êtes venu, par votre honorable çt séduisante » proposition , me placer dans la nécessité de w tout vous dire : votre estime dicte des lois à » ma vertu. »
Plus surpris encore de ceci , je lui témoignai combien j'avais peine à croire qu'elle ne fût pas digne de moi, je lui dis que si elle voulait m'éprouver , ce soin était inutile, que mon opinion sur son compte était formée, et que je n'en