‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La maitresse de Marat. — Son père Teut délivrer la reine, r— Un faux ami le trahit. — Elle obtient de Marat/au prix de son honneur, la vie de son père. — Impression que me fait s-^n aveu. — Suppliée des membres du parlement de Toulouse. — L'un d'eux est exécuté sans jugement. — Noms des juges qui ont signé cet arrêt en blanc. — Robespierre se rapproche de moi. — Détails sur sa vie privée. -^ Sujet de nos causeries. — Il aime Scarron et Ossian. — Ses manies de propreté. — Effroi que lui cause une tète demnrti

On peut juger si à cette révélation funeste et inattendue^ je ressentis au fond du cœur un coup terrible ^ je ne pus retenir une exclamation d'horreur et de désespoir, et par un mouvement involontaire, mes bras cessèrent d'embrasser le fatal objet de mon amour, ce Je >i vous l'avais bien annoncé, me dit-elle d'une » voix entrecoupée de sanglots ; je vous l'avais » bien annoncé ; pourquoi ne pas m'en croire » sur parole ; maintenant , il me reste à vous w demander une grâce, c'est de vous retirer sur >» l'heure, de ne pas insister pour rester aapris

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►> de moi ;pour vous, et pour votre pauvre amie , M partez, partez, je vous en conjure , adieu! » Je n'eus que la force de lui obéir ; trop d'émotions remplissaient mon ame , pour que je n'eusse pas le besoin de les foire éclater en liberté. J'avoue que la pensée d'avoir été sur le point da prendre pour femme la maîtresse de Marat , me foisait frissonner. Mais quel rapport existait-il dans le passé entre le monstre et cette angélique jeune fille ? voilà ce que mon imagition ne concevait point. Je partis lentement , je revins chez moi , et je passai la nuit entière dans les accès du plus sombre désespoir

 sept heures du matin , Âuger entra dans ma chambre, il tenait une énorme lettre sur laquelle je reconnus la main qui l'avait tracée ; je vis bien que j'allais trouver là l'explication de cette énifrme désolante. Je me» renfermai , des que je fus seul , je rompis le cachet, et je me mis à lire au milieu des sensations les pluspénibl?s, une sorte de confession encore toute mouillée des larmes d'Albertine.

Dans cette lettre, elle m'expliquait ainsi les fatales circonstances qui avaient amené ce rapprochement de l'innocence et du crime , et cette union monstrueuse comme le supplice de

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Mézenee. Peu de temps avant la mort de la rêine^ le père d'Albertine, royaliste dévoué , avait conçu y en faveur de cette princesse , un projet di'évasion^ trahi par un complice infidèle , il allait être arrêté et subir le supplice réservé alors aux honnêtes gens, lorsque par hasard le ferouche Marat rencontra la jeune fille chez l'espion à qui son përe n'avait pas encore retiré sa confiance ; Marat fut séduit parles charmés d'Aïbertine, et l'ayant suivie dans la rue, il lai fil connaître le danger qui menaçait son père^ et lui proposa de sauver une tête si chfere iau prix d'un horrible sacrifice. La hache était prête, quelle fille aurait hésité? Albertine devint là proie du dégoûtant et sanguinaire conventionnel, ^i, fidèle du moins à sa promesse , envoya le tende* main au tribunal révolutionaire, c'est-ànlire à à la mort , le troitre qui était seul maître du st^ cret de M. P... Le prétexte ne manqua pas pour sa condamnation. Le père d'Albertine ignora toujours le sacrifice de sa fille ; et, pendant trois mois , cette malheureuse fut condamnée à Finti* mité de Thomme de sang dont le poignard de Charlotte Corday délivi^a enfin la France.

Mon cœur se brisa à la lecture de cette pénible révélation; on doit apprécier ^ si Ton a

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aimé , le toal qu'elle me fit ; peut-être des amçs romanesque^ ou plus ardentes que la mienne, me reprocheront de n'avoir pas su récompenser, par le sacrifice des préjugés, une si noble confidence ^ je ne m'en sentis pas le courage. Un invincible dégoût s'éleva dans mon ame pour I4 maîtresse de Marat, et la pauvre Alber^ine Ux^Aà victime de sa franchise et de son dévouement. Je ne rapporterai pas ici la lettre que je lui écrivis, elle portait l'empreinte du désordre qui m'agi«i tait ; mais elle devait sans doute être glaciale , car elle n'était pas à la hauteur du sacrifice que cette malheureuse fille me faisait. Je conservai longtemps son image dans mon cœur, e% j'^*^^ ^^ bonheur d'être certain que son père ne lui serait plus enlevé , Robespierre ayant exigé impérieu* sèment de Fouquisr-Tainville la remise des pièces qui eussent pu les compromettre ; ces pièces n'avaient aucun rapport avec les tentatives pour la délivrance delà reine : il n'y avait contre lui que de ces vagues accusations telles qu'on en faisait alors , et au moyen desquelles on n'entraînait pas moins un citoyen à l'^Schafeud.

A cette époque , j'appris le supplice delà plupart des membres du parlement de Toulouse; je ne puis passer sous silence la douleur pro-

3a8 MEMOIRES.

fonde que m^ causa l'immolation: de la fleur de cette compagnie. La plupart des membres du parlement de Toulouse, amenés à Paris , comparurent devant l'effroyable tribunal révolutionnaire de la Seine. On leur demanda compte de leurs vertus ; on leur fit un crime de leur héroïque résistance à des actes do^tyrannie , et on les envoya à la mort. Parmi ces victimes respectables y j'eus à déplorer particulièrement Mi de Montegut, le protecteur de ma jeunesse^ et son fils, âgé de vingt^six ans ; le président d'Aignevives, M. deLamolhe, le dernier fils d'une femme bien| aimable, et bien digne d'un meilleur sort. Je tiens de l'aîné de ses enfants, qui ne cesse de le pleurer^ que ce magistrat fut égorgé sans jugement^ l'original de cette pièce inique çziste encore aux archives de la Cour royale de Paris ; le réquisitoire , l'acte d'accusation du minist^ public manquent au dossier^ on trouve seulement au bas de la page où devrait être le jugement les signatures des scélérats qui prenaient le nom de juges ; c'étaient François Dumas, Charles Harny et Charles Bravet; le greffier, non moins coupable , s'appelait Paris ' .

* A oici la liste eitaite dc*s memlM es du tribunal révolutionnais »

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Ils allèrent toiis à la mort ces vertueux magistrats, a dit un historien, du même pas qu'ils marchaient dans une cérémonie publique ; forts de leur innocence, ils savaient que le Ciel les en récompenserait. Nul ne montra de faiblesse , et mourant pour Dieu, pour le trône, la loi Ijt ' leur honneur , ils avaient le courage de la verni et la tranquillité de la résignation. Qu'on me permette de donner des pleurs à ces vén^ râbles victimes , et de dire qu'en n'abandonnant pas le monarque, ils remplirent mieux leur devoir que ceux qui passèrent à l'étranger; c'est une vérité sur laquelle j'insiste d'autant plus que, soit par ingratitude, soit par flatterie, tous les écrivains prétendus royalistes , ne cessent de vanter les émigrés, et passent sous silence les victimes dévouées de l'intérieur. Est-ce qu'il n'y avait pas de la gloire à gagner en demeurant dans le royaume? ne pouvait-on pas

il faudrait qu'elle fût gravée sur l'airain , pour flétrir la mémoire de ces misérables :

Président , Dumas ; vice-présidents , CofGnhal , Sellier , Naudin , Ruymey ; accusateur public , Fouquier-Tainville ; substituts, Gribeauvcil , Royer , Liendon , Givois ; juges , Foucault , Vertueil , maire , Bravet , Barbier ^,de Lorient ) , Harny , Garnier-Launay . Paillet (professeur de rhétorique à Châlons), Laporte (membre de la commission militaire de Tours), Félix (idem) , Loyer.

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montrer sa bravoure en combattant dans les rangs de la Vendée y ou une fermeté stoïque ^ à supporter la mort sur un échafaud y en retour de son attachement à la cause royale.

Nous étions en 1 794 y la guillotine était en permanence. Lyon^ Toulon, Marseille , Bordeaux, Amiens, Nantes, Paris et la majeure par» tiedes villes de France nageaient dans le sang: là

se signalaient ces féroces proconsuls, ces Barras, ces Châteauneuf --Randon , membres d^^énérés de Tordre de la noblesse ; ces Fauché , ces Joseph Lebon , ces Carrier , ces Tallien , ces Dar* tigoyte , et tant d'autres misérables altérés de meurtre et de rapines ; ils abattaient les tètes les plus illustres 3 ils n'épargnèrent point celle du vertueux Malesherbes; mais en même temps, et comme par une punition du Ciel , ces monstres ne se ménageaient pas entre eux. Les Girondins, à qui on a tant de reproches à faire , et qui , à la grandeur d'un génie surhumain , joignirenttoute l'imprévoyance de véritables enfents, furent les premiers à tomber comme leur auguste victime : bientôt vinrent à leur suite les meilleurs amis de Robespierre, ceux qui avaient été les confidents de ses plus intimes pensées ;*la division s'était mise parmi eux tous, et les uns par férocité, les

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autres par ambition y s'étaient £siit une guéi*re implacable; les plus redoutés avaient péri, et Robespierre restait seul*

Déjà , et depuis quelque temps, cet hoiâme n'était plus le mème^ une sotte de délire s'était emparé de lui, une idée fixe le dominait, et c'està cette époque que, poussé sans doute par une sorte de manie, il m'abandonna sesMémoires, dont je pus prendre une copie. Plus nous avancions , Ot plus il se rapprochait de moi ; son amitié m'était à charge , elle pesait douloureusement sur mon cœur, mais je ne savais comment m'en défaire; je ne le voyais que la nuit, et comme en secret, tantôt dans le jardin des Tuileries, tantôt chez moi, et bien rarement chez lui ; il semblait vouloir que je ne pactisasse pas avec ses compagnons ordinaires ; il causait avec moi des choses les plus indifférentes , de beaux arts , de littérature ; il évitait tout entretien politique, et me fermait 1^ bouche ou par un mot amer^ ou par un regard sinistre , toutes les fois que je me lançais dans cette route défendue. Qu'on se figure ce que je devais éprouver lorsque, me trouvant tête à tête avec lui, et à la suite des horreurs de la journée^ car il n'en avait pas une qui ne fut marquée par de sanglantes exécutions, il me fallait parler

dHomëre , du Tasse ou de Rousseau ^ analyser Cicérou^ Montaigne et Rabelais^ avec cet homme dont les mains étaient teintes de sang.

Il aimait les romans, et lisait avec délices les poésies d'Ossian. Par un contraste bizarre^ aprës ces sombres et mélancoliques productions des bardes du Nord^ il n'aimait rien tant que les bouiibnneries de Scarron^ il savait par cœur deux chants entiers de la traduction burlesque de l'Enéide , et je l'ai entendu rire aux éclats en me récitant les vers dans lesquels le parodiste Scarron dit qu'Ënée dans les enfers

Rencontra l'ombre d'an cocher '

Qui tenant l'ombre d'une brosse > En frottait l'ombre d'un carosse.

Mais le rire de Robespierre , loin de me portera la gaîté, me faisait mal; il me jetait dans une tristesse profonde; je croyais entendre rugir un tigre , et même encore aujourd'hui , lorsque le souvenir de ce rire frappe mon imagination , je tressaille involontairement, comme si un démon Élisait entendre à mon oreille les éclats de sa gaké satanique ; le rire du monstre ne me quitte pas, et je n'aime point à me le rappeler aa

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milieu des solitudes de la nature ou dans le calme effrayant de la nuit.

Robespierre avait des habitudes de délicatesse excessives^ surtout à l'époque d'alors, et au milieu des hommes dont il était environné ; il tenait à porter du linge très fin et très blanc ; la femme qui prenait ce soin était querellée A>uvènt à ce sujet, et jeTai vu faire de plaisanta scënes i sa blanchisseuse. Il fallait que ses jabots fussent plissés avec un soin extrême ; il lui allait des gilets de couleurs claires , rose , bleu tendre , chamois, cœur de chou, des broderies dé- Hcates , des cols toujours bien empesés ; sa frisure l'occupait beaucoup , ainsi que le choix et * la coupe de ses habits; il avait deux montres , portaient aux doigts plusieurs anneaux de prix, et possédait une collection précieuse de tabatières; sa tenue élégante contrastait singulièrement avec la saleté de rigueur chez les autres jacobins; le peuple aurait insulté un inconnu qui se serait vêtu avec cette recherche , qu'il eût traitée d'aristocratique , mais il la trouvait très républicaine dans Robespierre , son favori.

Par un singulier contraste, cet homme si hardi dans ses discours , tremblait d'effroi en face du moindre péril ; il ne restait qu'avec peine seul et

sans lumière le soir^ le plus léger bruit , le fei» sait tressaillir d'épouvante , et son œil peignait son efiroi. J'avais dans ma chambre une tète de mort, dont je me ser^^ais pour étudier l'anatomie , elle lui était importune^ il la regardait avec dégoût;^ et enfin, n'y pouvant plus tenir y il me pria un jour de l'enlever et de ne plus la met^ tre sous ses yeux. Je demeurai confondu d'un tel acte de faiblesse , qui m'inspira de profondes réflexions : ainsi vont les hommes , leurs paarions les entraînent , mais la nature , ou Dieu , a placé dans leur ame quelque chose qui les ramène toujours à la pensée qu'ils mourront un jour , et qui leur fait envisager avec efiroi la possibilité d'une punition éternelle.

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