‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 34 sur 54 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Conférence avec Robespierre. -«- T^es Angilais TC^esi traiter arec lai. — Je reçois l'envoyé anglais. -^ Robespierre Tient le TÎsiter; r^ Départ précipité de l'envoyé. — Présent qu'il me laisse. — Nouvelle conférence avec Robespierre , dans un fiacre. •— Pkoposilions que les Anglais lui font. — Indécision de Robespierre. -^ H ne se sent pas appuyé. — Sop mot sur les usurpations. — Je forme la résolution de rompre atec lui. — ^ Fêle de l^felre Suprême. — Occasion manquée par Robespierre. — Il a eu peur. -^ Sa demi-r confidence. — État de son âme. — Je me prépare à fuir, —r Chénier vient me sauver. — Mon eicplication avec Augustin Robesj)ierre. — Il me donne une mission secrète. — Je quitte Paris. — Je suis arrêté.

Le i^r juin 1794^ il était onze heures du

soir , lorsque Robespierre s'introduisit chez moi

avec des formes mystérieuses qui me donneront

beaucoup à penser. « Je viens vous voir un peu

» tard, me dit-il, mais je n'ai pa^dans la journée

» un moment dont je puisse libremetit disposer;

» les affaires publiquçs ne me laissent pas res«

)) pircr j et certes c'est se montrer fort désisté*

») ressé que de travailler pour les autres avec

0 une telle persévérance. »

Je compris qu^il y avait quelque chose de caché sous ces paroles ; mais comme elles m'oitvraient une voie que le dictateur m'avait interdite jusqu'alors, je n'y répondis point, ne préjugeant rien de bien de cette nouvelle fentaisie. Je ne m'exprimai que d'une maniëre vague, de telle sorte que si il^^avait un but secret , il fallait en veuir à s'exprimer avec plus de franchise. Il me comprit; car après avoir marché pendant plusieurs minutes dans la chambre, en ne m'entretenant que de ce qui formaitla matière ordinaire de notre conversation , il s'arrêta en face de moi , croisa ses bras , et me regardant fixement : « Je vais bien vous surprendre, me » dit-il, l'Angleterre me propose la paix.

— » A vous ! lui répliquai-je sans pouvoir re- » tenir une exclamation d'étonnement , est-ce » à vous , ou à la république ? — A moi d'abord, » et à la république ensuite , me dit-il d'une » voix basse qu'il conserva pendant tout le reste » de la conversation, ce cabinet me suppose un » grand crédit, et se flatte que je lui accorderai » des conditions avantageuses , mais je ne m'y » fie guères : au reste , on peut écouter ce qu'ils » diront, sans pour cela s'engager à rien. — » Sans doute, lui répondls-je , ii n'y a qu'à les

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» voir venir. — Et comment savez-vous ses pro» » jets ? — On a donné commission à M. Edward » Serton de me voir , de s'entendre avec moi ^ » et d'agir en conséquence de ce que nous dé- » ciderions. — Qu'avez-vous décidé ? — Rieu }> encore 5 je n'ai pas vu cet émissaire^ je sais » seulement qu'il arrivera cette nuit à Paris, et » qu'il viendra descendre chez vous , mon cher, ^> si vous le voulez bien. — Chez moi, Maximi- »^ lien , y songez-vous ? ce serait horriblement » me compromettre. — Est-ce que je ne suis » pas là? que craignez -vous, lorsque c'est » moi qui dirige l'arffaire? n'ayez aucune în- » quiétude, et demeurez persuadé que je ne » vous abandonnerai pas»

— » Mais pourquoi ce mystère? cet Anglais » ne peut-il donc se loger dans un hôtel garni ? » — Non il feut que je le voie avant mes col- » lëgues du comité de salut public ; il ne vient » d'abord que pour moi ; plus tard il arrivera M pour eux. — Vous vous méfiez donc d'eux? » — Je n'ai pas de plus grands ennemis ; mon » influence les blesse ; les traîtres complotent » contre moi ; oui, mon cher, le sévère Carnot, » Barrère l'Anacréon de la guillotine y le féroce » Billaud - Varenne , l'érudit Fréron , l'im** Tome ii. ^^

î) pétueux Tallien , mes collègpues aa comité » ou à la convention , ne peuvent plus me » soufftûr, ils me chargent de toutes leurs ini= » quités, ils font de moi le bouc émissaire; à » les entendre, je suis seul à foire tomber tou- » tes les têtes, comme si seul je me mêlais » de ces choses-là : les malheureux pataugent }) dans le sang jusqu'aux oreilles 1 croyez bien )) que je les ai en horreur; je voudrais arranger » les choses de telle feçon que la république put )) s'asseoir sur une base large et inébranlable. » Je voudrais rétablir l'ordre , je voudrais im» » primer au gouvernement une marche régu* » lifere; mais, comment y parvenir avec tant » de monde , avec des fonatiques si mal inten- » tionnés? Me comprenez-vous?

» Je crois, répliquai-je, commencer à lire dans » votre pensée : vous jouez un jeu auquel vous » n'êtes pas sûr de gagner. — C'est possible; la » cbancê est pourtant bien belle ; mais nous » nous sommes écartés du propos principal. Cette » nuit, entre une et deux heures, sir Serton » viendra frapper à votre porte , vous le rece- )) vrez de>'ant les gens de la maison et devant I) votre domestique , comme un de vos parents M ou comme un ami d'enfance. Il parle le fran-

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» çais sans accent^ j'ai voulu quelqu'un qu'on n ne pût soupçonner. Il vous demandera de le » laisser reposer de suite , ne se lëvera que très .) tard demain , se dira indisposé pour ne pôirtt » sortir , et je viendrai dans la soirée. Il n*est » pas nécessaire que vous restiez à notre confé- » rence ; cependant vous ne vous âoigûèrei » point non plus; car enfin ^ il ne faut pas » éveiller les soupçons ; soyez discret : au reste, )) je ne vous aurais pas choisi si je ne vous eusse » connu parfaitement. » .

Il me quitta après cette sorte de flatterie , et me laissa dans une singulière disposition d'es» prit ; je ne savais s'il fallait me réjouir ou m'épouvanter d'être admis dans ces importants secrets. Je voyais à merveille que Robespierre , en voulant traiter à l'insu de ses collègues, devait avoir une arrière-pensée, et les dernières phrases qu'il m'avait dites en me quittant me donnaient beaucoup à réfléchir. Voulait-il imiter Monck? cela me semblait impossible ; on ne tente de tels coups qu'à la tête d'une armée , et les exemples de La Fayette et de Dumouriez n'étaient point encourageants pour ceux qui les imiteraient; voulait- il entreprendre une manière d'usurpation , perpétuer son pouvoir ? la

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chose était plus probable ; ce fut à cette conjec»ture que je m'arrêtai ; mais dans ce cas il conspirait contre la république, et moi je devenais le confident et le complice de son ambition. Il n'y avait rien là qui pût me plaire; mais étais-je libre désormais de tirer mon épinj^le du jeu? certes non , j'étais sous la puissance du monstre, je devais craindre qu'il ne m'envoyât à la mort au moindre soupçon qu'il concevrait sur ma fidélité ; en conséquence , ayant tout pesé , tout examiné , je pris la résolution d'abandonner ma tète à ce nouveau péril qui la menaçait.

Je prévins Auger de la prochaine arrivée de ce parent qui m'était imposé , et il se mit en sentinelle ; au coup d'une heure on frappa â la porte de la rue, le portier ouvrit sur l'invitation de mon domestique, qui introduisit chez moi deux individus , le maître , sir Edward Serton , et le valet, Harris ; je les reçus de mon mieux, sans parler au premier du but principal de son voyage. Nous nous embrassâmes, nous nous en^ tretînmes comme gens qui auraientpassé leur vie ensemble; mais pour abréger cette comédie^ je conduisis l'arrivant dans la chambre qu'il devait occuper, où je le laissai pour passer dans la

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mienne. Ce ne fut pas le sommeil que je trouvai dans mon lit, tant de pensées et de craintes ne cessèrent de m^agiter , que je ne pus fermer Pœil de toute la nuit. Le lendemain ne fut pas pour moi un jour tranquille, je craignais une foule d'incidents qui pouvaient devenir dangereux à ma liberté, et par suite à ma vie. Rien de fâcheux n'arriva , je sortis peu , et néanmoins je ne vis pas mon hôte ; son valet de chambre seul fut visible , il se chargea de lui faire passer son déjeûner et son dîner.

A neuf heures Robespierre parut, il ne me dit qu'un mot, et me demanda ensuite de le pré- ' senter à mon parent. Nous entrâmes chez ce dernier^ il nous attendait, et bientôt s'engagea une conversation qui se prolongea en tête-à-tête avec Maximilien jusqu'à minuit. Celui-ci était si pressé de partir, que je ne le vis pas lorsqu'il sortit ; je me couchai , et la fatigue suppléa cette fois au calme nécessaire pour me faire goûter les douceurs dujommeil. Je me réveillai tard, Au» ger me remit alors une lettre de mon cousin y qui me remerciait de mon hospitalité, prenait congé de moi, et me prévenait que je trouverais dans le secrétaire de sa chambre, dans un tiroir qu'il me désigna, unemarque desouvenîr de sonpère^

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