CHAPITRE XLII
Je me &is conduire devant le représentant en mission.— -f Sa demeure. — L'inscription républicaine. — Mon interrogaloire. — Lettre de Robespierre qui me dénonce. — Visite noctmme. — Je suis re« commandé par Augustin Robespierre et Chénier. — Le Q-tbermidor. — Ma mise en liberté. — Retour à Paris. — Chénier. — Sa justification. — La famille Beauhamais. — Le bal des victimes. -^' Mœurs de l'époque. •— Femmes célèbres du temps. — Madame Tallien. — Changement de constitution. — Moreau. — Mon opinion sur son compte. — La bourse et la roiture, anecdote galante.
Ma surprise fut extrême de me voir saisir, lorsque je croyais eq arrivant à....', y trouver cette sûreté que Paris ne me présentait plus. Etais^-je la victime d'une mesure générale, d'une méprise ou de iatrahison? c'était ce qu'il me tardait d'éclaircir ; je demajadai aux membres de l'armée révolutionnaire qui mettaient la main sur moi^ de me conduire sur le champ devant le représentant du peuple en mission dans la ville où je me trouvais, j'avais, leur dis«-je, a lui. confier des choses importantes à la tranquilUté vie l'état ; on n'eut garde de me refuser , je fus conduit auprès du proconsul «, l\ log^ii
dans un des plus beaux hôtels de la ville j il avait fait périr le maître de cette habitation qui avait eu Tindiscrétion d'exiger un loyer de sa propriété j Tappartement qu'il occupait était magnifique ; je remarquai dans le salon principal cette inscription singulière : Le véritable républicain ne jouit du luxe que pour le mé^ priser et le faire contraster as^c V austérité de ses principes; et je ne pus m'empêcher de rire en voyant qu'il y avait des Gascons même parmi les sévères imitateurs des Caton et des Brutus. Cette pièce renfermait^ au moment où. je la traversai, une foule de gens de tout âge et de tout sexe ; chacun venait là pour deman— der la liberté d'un être qui lui était cher j les femmes, toujours guidées par Fin^tilict de leur nature, les plus jeunes surtout, rivalisaient de parure et d'élégance , tandis que des larmes baignaient leurs yeux, et qu'une profonde et sincère tristesse flétrissait leurs traits ; on attendait le proconsul, on espérait parlei^ à sa justice ou toucher son cœur ; le cœur et la justice d\ui conventionnel , pauvres gens ! ' i ■
Que faisait cependant l'homme tout puissant? renfermé dans une arrière-salle de l'àppattement avec les quatre ou ôinq jacobins les {)ltts
D^UN PAIH' DE FRANCE. dS^
de la ville y il dressait des listes de proscriptioa et pressait les supplices^ non selon l'ordre des crimes , car tous les accusés étaient d'honnè-* tes gens , mais selon le de^ de la richesse y de la naissance et de la vertu; une table placée près de lui était chargée de viandes froides^ de pièces de pâtisserie^ de firtiits^ de vins et de li« queurs de toutes sortes jtroisoriqftiatre filles publiques embellissaient cettie s^nglà^ûtè orgie , par leurs gestes dégoûtants et leui*s' propos gtossiiers.'
Ce fut au milieu de cette Cdm{)iagnie que je? pards. « Qu'as4*tu'donc à m'apprendre de si » : important^ me dit éeloi de qui- dépendait ttià » destinée? -4* Que c'est par^etreûr qw' Ton » vient de m'arrèter^etttt en agiras la preuve , M citoyen représentant , si* tu jettes les yeux éttt » cette pièce qui mefetfa connaître à toi pour ce » qùejesuis.' «ni '
. Le proconsul prit la lettre et la lut a'tec âti* tentio0 ; cela iait et au lieti de me répondre d'abord , il tira son porte-feûillle de sa • poché , y prit une autre lettré et en souriant ine la don^ua 4 lire : elle était 'dé- l'inâme Robespierre^ et la< voici tçxtuellementj^* car elle ne se grava que trop daps ma mémoire^ . ; » •
4( : Gtoyen représentant >. donne 4M loin»
M dans Tintérét de la république y à £aiire ar- » rêter et couduire à Paris sous le plus bref
» délai posaible'^ le nommé ...^ agent* de
)) Pitt çt de CobOurg , qui doit arriver sous peu »' dé joiii^s daus. la ville où tu es.. Il est muni » d'un UtF^ de mission arlraché à la banne foi de u mon frère. Salut et fraternité , la liberté t)u la ^ mort, » I^a date suivait, ainsi quela signatwie,
Ce t^eprésentant y pendant que je prenais lecture de çett^ abominable lettré, suivait le nptouvement de mes yeux aveo un air de triom* ^er tout-à-fait ironique. Quant à jsioi y fou* (jixqyéh I9 yuç^ de mon ârrét dé mort» jeidëmeurais ^mUiobile et inuet ,. ne sachant plus 'que dire' ni qu^ .faire j. le représentant enfin , prit la par^e : « Tu vois bien, dit>iil , -qu'il n'y rf *pas »,, d'erreur dans ton &it,..}e t'attendais depuis » plus de quinze jours. Où diable "es^tuifoit' ta a :8tatipn?: tu eis j^ans dautè ènqployé ce^t^ps à » parcourir la France pour essayer de la ttiettre )). en çontr^révoltîtiQii ; il iaulque tu en subisses » J^ peine>. Tr partiras demain pour Pa^riSy ainsi: ».:queIedeinaiidérinoorriiptibléKobespiérre.))''
^e ne songeai ni ià attendrir ni à gagner cette ame pétrie de férocité, je ne lui confiai pâff ce quêi.je savaisifdes iptriguesâu^moDst|^'qtii me
d'un pair JNB FRANCE. iOt
sacrifiait à son inquiète politique^ bien persuadé que ce que j'aurais pu dire m'aurait fiiit plus de mal que de bien ; je persistai dans mon silence , qui lui parut celui de Faccablement et de la frayeur où me jetait la découverte de moi) oom^ plot; il donna Fordre^ par je ne sais quel ég^rd particulier , qu'on me gardât à vue |dans unei chambre de son hôtel, jusqu'au moment de mon départ prochain, et il me fit signe de sortir de sa chambre. . •*
Vers minuit, et tandis que me promenant dans la mienne, où je ne pouvais pas dormir, je me livrais à de pénibles réflexions^ je fus surpris de n^oir venir le représentant; il marcha (iroit à' moi , me demanda si Fon m'avait servi à sou* per; puis ordonnant à Festafier de f^rde de pas* ser dans la salle voisine, u Ezplique&*moi , ma » dit-il, ce qu'il y a d'obscur dans votre af- » faire; vous ne me connaissez pas et je vmis » conna is bea ucoop ; je sais votre lia Uoa intima » avec Robespierre; comment se Êut-^fl qua » vou^ ayez surpris à son hhre le papi/^ tftm » vous m'avez r^ois? comment Im^ ^mAÏ pu »> vous abandon ner et vous pourmvre ;SV^ Uéut » de rigueur? Je votts ^rai^ ua }m)mme Uif'* )) rible : si îe le iMitf ^ wmfm^'^m }m ^«CMI«>
» Stances; mais qui êtes vous et pourquoi vons » trouvezrvous ici? «
Un pareil changement dans le ton et daps les manières de cet homme me surprit : était-<^ xol piège qu'il me tendait ^ ou bien le désir d'arriver à la vérité lui dictait-il sa démarche? ce Ait la première question que je me fis; maisy répondant aussitôt intérieurement^ je me promis de ne lai révéler que les choses dont il ne pourrait pas abbser contre moi; alors je lui contai quel'aispect de Paris devenant plus sinistre de jour en jour ; j'avais cherché les moyens d'en sortir ; que fto» bespierre jeune, instruit de mon projet ^ea avait &cilité l'accomplisseinent en me donnant la mission que je ne pouvais plus remplie. .
« Il y à dans ceci une apparence de 'Vérité, » mje répliqua le représentant, d^ailleurs votre » récit est corroboré par une lettre de Ro- » bespierre jeune , certifié en outre pav un » autre de mes collègues, votre ami: ils me va maiident de vous accorder secours et protec- » tion , et la date de cette pièce est postérieure ♦) à celle de la lettre du frère aîné : ce dernier ne » vous aurait-il pas confié des menées dont U » voudrait foire perdre la trace : avouea^^moi ce I) que vous savez , j'ai le désir de vous obliger, m
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Je Peu ren^erciai viyemept , et je lui dis d'uue manière générale ^ que dan^ l'intimité il pouvait souvent échapper des choses qu'on regrettait d'avoir avancées, mais que je ne me rappelais rien de cela, Robespierre aîné y ayant sans doute mis plus d'importance que moi . — (c Vous saves » au moins, me dit-il, quel est le second de » mes collègues qui s'intéresse à vous? — ^ Je le » devine, répliquai-je, mais je nevous le nom« )) merai pas , car jç ne; veuX risquer' de compro» » mettre personne. — Âllctns , vous êtes un « homme d'honpeur, c'est dommage que vous n soyez aristocrate : c'est de Ghénier qull est » question , voifô son apostille et sa signatureiini
ËipL disant c^ mots , il me montra la lettre en original d'Augustin Robespierre; j'admirai com«f ment ce dernier, avec qui j'étais peu lié, prenait soin de me sauver., tandis que son frère, dont je n'avais cessé d'être l'ami,, en voulait à ma vie; mais je reconnus Famé noble de Joseph Chénief à la générosité de son procédé. « Sarez-voufj » me dit le représentant ^ que je ne nomme » point à cause de sa famille, et parce que lui- » même m'a supplié de n'en rien Êiîre; savea^ » vous mon projet? c'est de d^béir momeD* ly . tanément à l'ordre que l'on rn^à envoyé , et
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)i voici de quelle nianiëre : je vaî» écrire à Paris )ï que vous êtes ici, mais cpe Tétat de votre n santé ne permet nullement qu'on vous fesse »! voyager; nous gagnerons du temps, vous »; : l'emploierez à spHieiter vos amis et peutr-être n- vous tirerons--noùs de cette fôchéuse afiEaire. » Le représentant me quitta après avoir reçu mesremercîments; je me couchai alors, et quàiqu'encore bien agité , je passai une nuit plus tranquille. Je ne revis plus ce franc révoluttobnaire qui , avec tdus les vices de ses pareils, avait cependant de bons intervalles. Yôulait}-il m'oibliger personnellement?: j'en doute , je Ibrois plutôt qu'il avait le nez fin et qu'il prévoyait ^one catasUx>phe prochaine ; je passai ainsi '<}iSrilklize jours qui me parurent duvet un siècle. Lé àr juillet dé* grand matin, uD'' doméstiqilè entra dans ma chambre , et me remit un paquet Se gazettes de là part du représentant j' je ne savais pas trop ce que cela voulait dire, et j'y jetai kft yeux d'abord preèqùe machinalement^ mais tout à coup un cri perçant m'échappe : ces joununx renfermaient le récit des événements des g et lo thermidor. Robespierre était tombé >'fto* bespierre avait jpéri du supplice qu^ilme réservait. Ma joie fot grande je l'avoue; la nouvelle tdu
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courage héroïque avec lequel Augustin . avait voulu partager le soçt de son incligne frère ^ tempéra mon contentement.
Le proconsul parut peu aprë3 lui-même, il ne pouvait reveni^r de la promptitude de cette heureuse révolution ^ il m^ai^nonça que dès:lx)rs j'étais libre et que je pouvais disposer de mon temps et de ma personne. Tyop d'intérêts me rappelaient à Paris pour que. je voulusse proi^* longer mon séjour e^proviaOej je renouvelai l'expression de ma gratitude à celui qui avait tenu ma vie dans ses mains ^ et quatre heures après je courais la poste sur la grande route' ^ je trouvai partout sur mon passage la population dans l'ivresse de la joie^ les larmes étaient taFries y on paraissait avoir oublié ce que l'on avait perdu, pour ne se rappeler que ce que l'on conservait j on changeait d'imprécations les jacobins, et les anarchistes sentaiept leur chute dans celle de Robespierre-
A mon arrivée à Paris , ma première visite fut pour Joseph Chénier; il se jeta tout en pleurs d^ns mes bras, et je vis cette ame romaine en proie au plus violent désespoir : son frère André, mon ami et le sien , avait péri sur l'échafeud, le aS juillet , l'a vant-veille de la chute de Robespieinre-
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« Âh! me dit Marie- Joseph : croyez que je » n'ai pu le sauver , et que je n'ai point eu le » temps de le venger, ma douleur, mon déses- » poir ne m'en ont pas laissé la force ; mais en- » core quelques jours et j'aurais péri 'fcomme » lui , car il m'eût été impossible de m'asseoir à )i côté de son bourreau sans le frappei*. »
Je ne reviendrai pas sur les absurdes accusations dirigées contre lui , par la niéchanceté et la jalousie ; Chénier était trdp grand pour ne pas avoir des ennemis ; sa vie , qu'une seule erreur a souillée d'un crime , fut irréprochable avant et après son régicide; je ne l'excuse pas de ce for&it, dont je proclame au contraire l'atrocité ; mais je déclare que l'auteur de Charles IX ne se rendit coupable d'aucun des excës de la révolution, et que certes, lui reprocher la mort de son frère est le comble de l'injustice et de la déraison.
t( Ceux (jui ne m'aiment pas , disait-il , font * » de moi un Caïn ; je ne lui ressemble guète^^ D je suis innocent de la mort de mon Âbel, et » pourtant je m'en accuse avec plus d'amertume » qu'ils n'en mettent à me la reprocher; j'aurai^ « dû mourir avec lui ; au reste , je fiis trompé » par Fouquier-Tainville, il me promit un sur- » m , et deux heures après , mon frère était
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f) condamné. Ceux qui ne savent point ces dé« » tails me blâment et ne prennent pas la peine » de s'éclairer ; on est bien malheureux d'avoir » quelque réputation , la médiocrité nous la feit » payer bien cher. »
Je respirai enfin dans Palris^ lorsque les assas>* sins en eurent dispara ; je me rapprochai dé madame Tallien et de la vicomtesse de Beauhar^ nais ; cette dernière était dans le désespoir > son mari , l'un des membres les plus dignes de l'as«« semblée constituante^ et l'un de nos plus braves et de nos plus habiles généraux^ venait de périr, pour ainsi dire, la veille du supplice de Robespierre. Cette dame , qui me voyait avec amitié^ me permit de mêler mes larmes amc siennes. Je fus touché surtout de la douleur naïve et profonde de son fils et de sa fille , Eugène et Hortense. Le premier me dit un jour , en cachant entre mes genoux sa belle tête , rouge d'indignation : « Je garde l'épée de mon përe » pour en frapper un de ceux quil'ont égoi^..»
— Aimable enfant! déjà plein de sensibilité et d'énergie , il annonçait par ces paroles ce qu'il devait être dans l'avenir. Le chagrin de sa jeune sœur était plus calme , mais non moins senti. Je les voyais souvent ; ils ne quittaient pas leur
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mëre^ et celle-ci ^ quoique fort avide des plaisirs de la société^ ne connaissait pas déplus douce jouissance quede se trouver avec ses deux enfents.
Âpres le 9 thermidor, Paris prit une npUi* velle physionomie ; des que . l'on ne vit plus la mort en permanence, ceux qu'elle avait éparg^nés se, lancèrent avec une fureur scandaleuse dans les fêtes et les plaisirs de tous genres j les idées les plus folles dominaient alors dans la sociM : on aura de la peine à croire qu'il y eut une réunion qu'on appela le Bal des J^ictimes , où, pour avoir le droit d'être admis et de danser , il fallait prouver par actes patens que l'on afvait à pleurer un përe , une mère, un frère, uïie^sœur ou un proche parent»
Jamais les mœurs ne furent plus dissoluéH, jamais les femmes ne se montrèrent plus étourdies, plus inconsidérées et moins soigneuses de leur réputation. Un délire de volupté s'était emparé de toutes les têtes ; il y avait un oubli complet des devoirs les plus sacrés^ on divorçait avec autant de facilité que si on n'eût eu à signer qu'une séparation de vingt - quatre heures. La société se trouva comme envahie, et fut représentée par des créatures sorties de ses derniers rangs , ou descendues des premiers. On nfe se
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reconnaissait plus au milieu de ce fracas éni« vrant ^ on entendait un langage tout particu* lier , des mots , des phrases du moment , que la cour de Louis XIV et même celle de Louis XV , n'auraient certainement pas compris. La fortune publique était au pillage, les ducs et pairs de Tépoque étaient les fournisseurs, les agioteurs , les meneurs de la bande noire.
Les modes étalèrent un luxe éblouissant ; les assassins et les victimes se donnaient la main pour danser des rondes licencieuses, tout se montrait bouleversé ; c'était un chaos véritable où les cléments les plus disparates étaient: mis en présence, et tourbillonnaient pèle-mèle.
Parmi leà dames alors à Tapogée de leur beauté et de leur célébrité,' on comptait mes* damés Hamelin, Hinguerlaud, Gai, Réoamier, Tallien, Beauharnais, etc., toutes attirant les yeux du public, et s'efforçant de mériter une distinction que, dans d'autres temps , elles auraient voulu acquérir d'une manière différente. Madame Tallien , vrai modèle de grâce et de beauté, n'avait pas été heureuse dans ses rapports avec l'opinion ; épouse d'un scélérat (car Tallien n'a pas été autre chose , et ses actes sont là pour le prouver ) , elle fut enveloppée en partie