CHAPITRE XUII
J'entre dans Tadministration. — Je deTÎens membre du oonaeil de» cinq-cents. — Le» jacobins. — Les royalistes. — Émissaires de ceux-ci. — lia Reveillière-Lépaux. — Les théophilanthcopes. — Je fais connaissance avec le général Bonaparte. — Notre première conversation. — Son portrait. — Son opinion sur rechange de Madame Royale. — Je dine chez lui. — Mort de Louis XVII. — Mot de Merlin de Douay, à ce sujet. — Bruits qui suitent celte mort.
Délivré de toute crainte pour ma vie^ je conçus le projet de ne plus rester oisif, et pea de mois aprës la cessation du rëgne de la terreur , j'entrai dans l'administration supérieure du département y dans lequel était située la majeiure partie de mes propriétées^ je tâchai de remplir en homme d'honneur les nouvelles foacticms qui m'étaient conâées ^ et bientôt m^ concitoyens me donnèrent une preuve de leur ^time, en me nommant l'un des membres du conseil des cinq-cents, créé en vertu de la nouvelle constitution.
Ce choix si honorable me conduisit sur un
DUiX PAIR DE FKAiNCE. 3^7
plus grand théâtre ; il m'ouvrit la route que j'ai depuis parcourue avec tant de bonheur. Je dois avouer que lorsque je me vis investi d^une partie de la puissance législative, je ne pus me défendre d'un mouvement de vanité ; je quittai le département , accablé de commissions, chargé de placets, de demandes de toutes espëces, tant de la part de mes amis , que d'une foule d'in» connus y il semblait à tous ceux qui m'avaient porté à la législature, que je devais m'occuper beaucoup moins des intérêts généraux , que des leurs en particulier.
Le 4 novembre 1795, les cinq membres du directoire, choisis en exécution dfela constitution de l'an m , sous le régime de laquelle nous vécûmes jusques à la prise de possesion toute militaire du général Bonapaite, entrèrent en fonctions comme les deux conseils, celui des anciens, représentait la chambre des pairs , et celui des cinq - cents tenait lieu d'une chambre des communes. La machine du gouvernement ainsi organisée, nous nous mîmes à la faire marcher de notre mieux, c'est-à-dire le moins mal possible : les principaux embarras nous vinrent du dedans plus que du dehors ; les armées de la république, commandées par lés
meilleurs généraux du monde ^ étaient presque partout triomphantes, tandis que Tintérieur, vivement agité à la suite de tant de rudes secousses, ne se tenait guère en repos.
Les jacobins , furieux d'avoir perdu la direction des affaires depuis le 9 thermidor, tentaient de la ressaisir ; ils nous environnaient de leuss menées ; ils nous circonvenaient de- telle sorte,, que nous avions bien de la peine à leur échapper, car ils étaient également souples, aadacieux, fermes et adroits. Les royalistes, de leur côté, ne se tenaient pas tranquilles, ils. intriguaient cependant plus qu'ils ne combattaient à force ouverte : la Vendée était, de toute la: France, le seul lieu où leur valeur se signalât; partout ailleurs ils se montraient d'une prudence extrême , qualité qui , en général , les a toujours distingués depuis le commencement de la révolution. On les remarquait à leurs murmures à demi-voix, à leur sourdes menées, à leurs petites conspirations bien étroites , bien locales, et jamais dessinées sur un plan assez vaste jpour devenir un jour susceptibles de produire quelque effet. On ne refusera pas de reconnaître avec moi ([ue, par un malheur sans exemple, la cause de l'aristocratie n'a pu, depuis 1789, produire
d'dN pair de FRANCE. 'ijg
un seul homme à conceptions supérieures, et dont le génie ait commandé l'admiration • Tous ses chefs se sont distingués par une médiocrité désespérante, tandis que leur jactance a dépassé toutes les bornes ^ ils aspirent sans cesse à la possession du pouvoir, et, ce pouvoir une fois dans leurs mains, ils ne savent plus comment l'employer.
Porté vers eux par mon penchant et par les habitudes de .toute ma vie, je les aurais voulus plus téméraires ; il me sei&blait que par un mouvement général, ils eussent pu arriver à quelque chose, puisque, à les entendre, ils étaient les plus habiles et les plus nombreux ; mais ils ont tou« jours fait comme s'ils eussent été les plus ineptes et les plus faibles, leurs masses ne se sont jamais mises en avant; il n'y a jamais eu parmi eux que quelques imprudents isolés, qui devenaient victimes d'une tentative folle, et faisaient par là plus de mal que de bien à une cause qui ne paraissait soutenue que par le désespoir.
Je ne fus pas long-temps à Paris sans être circonvenu par des émissaires , prétendus ouvrais, des princes de la maison de Bourbon, qui cher-» chèrent à me faire parler ; je me débarrassai d'eux a.vec politesse , sans leur donner ma confiance :
38o MÉMOIRES
leur seule vue me déplaisait ; je ne pouvais croire au triomphe d'une cause confiée à de pareils agents : il faut les avoir vus de prëspour se faire une idée de leur médiocrité et de leur jactance imprudente. L'un d'eux me remit néanmoins une lettre de Monsieur : je la reçus avec respect; mais^ dans ma réponse^ je déclarai à son Altesse Royale qu'elle ne devait pas se flatter de réussir tant qu'elle emploierait de pareils agents.
Chaque paiti cherchait à nous gagner : je fus aussi le point de mire des jacobins y et cela parce que j'avais eu le malheur d'être lié avecRobes- ])ierre. Ces terroristes, employant des formes moins polies que celles de leurs adversaires, ne tardèrent pas à vouloir me faire peur , dès qa'ik curent reconnu que je n'étais pas de leur bord; ils me montrèrent le peuple pour eux y la puissance prête à tomber dans leurs mains^ et me prévinrent en même-temps que si je voulais les servir, je m'en trouverais bien, et me menaçant de toute leur colère, si je me refusais à m'onir avec eux. Ils ne réussirent ni à me gagner, ni à m'effrayer; ils m'étaient en horreur , et pour aucun prix je ne me serais rallié à leur sanglante bannière.
n n'y eut pas jusqu'à Laréveilliëre-Lépaux,
d'tJN pair de FRANCE. 38 1
Yun de nos cinq directeurs, qui ne se mît en tête de m'enrôler sous l'étendard dé; ses rêveries théocratiques. Le pauvre homme Vivait rêvé d'abord qu'il était en état de conduire un grand empire , et ensuite qu'il lui fallait créer une religion. Il avait cette apparence de raison, cette abondance de paroles diffuses que certaines gens prennent pour du talent et même pour de la profondeur. Illuminé à sa manière , glacé ce« pendant jusqu'au fond du cœur, il sebattailjcs flancs pour se procurer cet enthousiasme qui fait les prophètes et les législateurs sacrés ; il v avait dans ses manières exaltées quelque chose do si commun , qu'il glaçait d'ennui et de froid :
c'était peine perduede lui demander delà chaleur et du sentiment , il parlait toujours de la na« ture, et il n'y avait rien de naturel en lui; au demeurant , c'était un assez mauvais régulateur de la chose publique ; ^es intentions pouvaient être bonnes, mais il était impossible de s'ert contenter. "'
Chacun sait que ce fou d'une nouvelle espèce avait imaginé un culte dont il cherchait à pri>* pag^r la doctrine. Il donnait à ses sectaires lé nom de Théophilantropes j nom que le peuple de Paris, toujours porté à plaisanter, même de»
choses sérieuses ^ ne tarda pas y sans motif réel cependant, à parodier par celui de tousJUous en troupe. Leâ Théophilantropes ne reconnaissaient qu'un seul Dieu y à qui ils ofiraient les prémices des moissons et des fruits. Leurs autels avaient pour ornement une corbeille richenient dorée y remplie de fleurs et de végétaux de toutes espèces. Les prêtres de ce culte étaient vétos de longues tuniques de mousseline blanche^ at* tachées par des ceintures bleues à franges d'argent. Les sectaires se réunissaient le dimanche, ils chantaient des hymnes en commun ^ et leurs orateurs prononçaient des discours^ dans lesquels une morale pure étaitdégagée de toute théologie. Â la même époque , je fis la connaissance du général Bonaparte^ le héros du i3 vendémiaire; ses exploits dans cette journée ne lui attirèrent pasVamour des Parisiens. J'étais chez le directeur Barras, et comme on parlait de cette aflhire mémorable, je pris la défense de celui qui avait procuré à la convention rhonneiir.-4e k victoire.; je me fondais sur ce système , qu'un militaire ne doit pas raisonner , mais obéir. Le général Bonaparte était derrière moi; je ne le savais pas, d'aiUeurs^ je ne l'avais jamais vu. 11 attendit la fin de la conversation ^ qui
d'un pair de FRA.NCE. 383
avait lieu entre Benjamin Constant^ Carnot, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Grohier et moi ; et lorsqu'il vit que je quittais les autres interlocuteurs, il vint à moi, et me remercia vivement.
« Votre suffrage, dit-il, m'est d'autant plus » agréable , que la voix universelle m'accuse ; et » c'est à tort : que voulaient les sections? le sa- » vaient-elles ? avaient<»elles un plan médité et »> possible à exécuter ? qui se serait emparé du n pouvoir après la réussite? les jacobins ou les » aristocrates? ni les uns ni les autres n'au» » raient servi la cause de la nation. J'ai fait ce fi que j'ai cru devoir foire, et je recommen» » cerais demain s'il le fallait; l'intérêt des » masses doit passer avant tout. D'ailleurs, 1) où a-t-on appris qu'un parti, qu'un pou= » voir, ou qu'un homme qui a le sens com« » mun se laisse accabler sans se défendre ? La » résistance est de droit naturel : malheur à » celui sur qui elle frappe. »
Il me fut facile de reconnaître à ces mots un esprit ferme dans ses résolutions. Bonaparte , âgé alors de vingt-six ans , avait là mine et la parole austères; sa tournure était peu imposante, '•ses grands yeux bleus lançaient des flammes; 'Sk bouche possédait un sourire gracieux qui donna
.'^84 MÉMOIAES
depuis tant de charme à Texpression de sa tigure. Je ne parle point d'aprës l'événement ; mais il est certain qu'à cette heure, tout annonçait dans le général Bonaparte un de ces personnageis destinés à paraître avec éclat sur la scène du monde. Une femme superficielle , un élégant de l'époque auraient levé les épaules de pitié, rien qu'à voir sa coiffure, ses cheveux plats et pendants, coupés eu oreilles de chien, et cachant son visage jaune , qu'ils faisaient parJiître encore plos-long et plus maigre ; mais il s'appuyait aveic taqt de grâce sur son sabre, il y avait un tel aplomb dans la pose habituelle de son corps, et de tels éclairs de supériorité dans tous ses' gestes et dans les mouvements de la tête , qa'un observateur n'aurait pas balancé à lui prédire une brillante carrière.
L'amitié de Barras, que lui avait mérité l'amour delà vicomtesse de Beauhamais, devenue bientôt sa femme ^ le plaça dans le chemin delà fortune ; on saitcombien il fiit habileà y marcher, et si, une fois lancé, il perdit l'occasion des'avancer sur la route de la gloire et des grandeurs.
J'aurai par la suite beaucoup à dire snr cet homme prodigieux , avec qui je ne cessai pas d'être en rapport, depuis le 1 8 brumaire jusqu'au
d'un pair de FIIA.NCE. 385
jour où il alla expier sa gloire sur le rocher de Sainte-Hélène. Je reviens à ma première conversation avec lui , conversation dont toutes les particularités sont gravées dans ma mémoire. Lorsqu'il eut cessé de parler, je lui répondis ; je fus sobre de compliments , ne pouvant point en prodiguera un succès qui avait feit couler le sang français, et je mécontentai de le louer sur ses manœuvres savantes et sur leur prompt résultat.
(( Oui y me dit-il , elles ont fini avec éclat le » règne de la convention. Un nouveau gouver- » nement commence , je ne voudrais pas avoir » travaillé à le consolider s'il exposait jamais » l'indépendance de la patrie. — Le pire , gé- » néral , serait de le renverser. — Oh ! pour » cela on ne doit pas le craindre de ma part ; je M ne dis point comme la chauve-souris de la » fable, vwe Vun , vive Vautre. » Je trouvai bizarre qu'il ne citât pas le vers tel qu'il est : vis^e le roi^ vive la /^g-we; et n'est-il pas singulier qu'il ait pris en ma présence un pareil engagement , cet homme destiné parla forcedes choses, d'abord à renverser la constitution de l'an m , et ensuite à museler la liberté française? Nous continuâmes de causera demi-voix; puis, par une brusque transition , que je ne m'expliquai pas sur le