‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 41 sur 54 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Rè^e du directoire. — Madame de V...... —Rewbel. —Soirées

chez madame de V — lies deux espions. — Conspiration de

Brottier et de la ViUeheumois.— -Picbegm ; son portrait ; sa statue. — Mes IraTaux législatifs. -*- Le directeur Barthélémy. — Ses opi« nions. — Notre conTcrsation au ï6 fructidor. — M. Ramenon. — Le i8 fructidor. — Traité de Campo-Formio. — ÉTénements de 1 798. — L'expédition d'Ég^rpte. — Barras. — Ses proclamations en 1793. — Il est jaloux de Bonaparte. — Plaintes de celui-ci. — On l'envoie en Egypte.

Le règne du directoire fut celui de Fintrigue, delà rapine, de la débauche et des mauvaises mœurs, jamais ce que Ton appelle en France les gens comme il faut ne montrèrent plus d'amour du plaisir, plus d'avidité d'un gain illicite, plus, en un mot , de tout ce qui pouvait les déconsi« dérer; la bonne compagnie de cette époque était étrangement mêlée.

Les banquiers , les spéculateurs , les fournisseurs de toute espèce, tenaient le haut bout; c'étaient leurs femmes qui donnaient le ton, eUea

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se montraient, au peuple, au milieu d'un luxe effréné et qui outrageait toutes les lois de la pudeur et de la modestie. Elles se vètissaient si légèrement, elles laissaient à nu tant de parties de leur corps , qu'on pouvait facilement se foire une idée de celles qu'on ne voyait pas ; il semblait qu'après le règne de la terreur, celui de l'extravagance était nécessaire , et jamais reine n'avait eu des sujets plus dévoués; les fêteà en plein air , les promenades aux Tuileries ^ au bois de Boulogne, dans les jardins particuliers appartenant à la noblesse émigrée, formaient les points de réunion du matin ; le soir on courait à Frascati^ aux spectacles, aux diverses maisons de jeu.

J'ai connu une de ces maisons , tenue à cette

époque par madame de Vi , néed'A..«...,et

mariée au général G.... ; cette dame avait été fort jolie , elle en conservait de beaux restes, et son esprit était à l'avenant, mais tourné complètement à la malice^ elle n'épargnait personne et tenait un registre exact de toutes les foutes , sottises, imprudences, turpitudes, galanteries, vices et crimes (l'époque fournissait de tout), des personnes qu'elle connaissait directement ou indirectement; et Dieu sait avec quelle abondance

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elle se servait de ces matériaux pour entretenir la conversation ; elle s'occupait des autres avec tant de soin^ qu'elle s'oubliait elle-même^ et pourtant^ si elle y eût songé, elle aurait pu nous raconter des choses trës piquantes.

Elle était liée avec le g^s et épais Rewbel^ le directeur , alsacien renforcé , dont le républicanisme était rempli de morgue et d'insolence^ et qui, au nom de l'égalité, prétendait à une supériorité déposition sociale que la république ne reconnaissait pas. Rewbel, tout en s'occupant d'affaires de l'état, ne négligeait pas les siennes propres ^ il faisait beaucoup de remue-ménage parmi les fournisseurs et les traitants de Tépoque , de telle sorte que les pots-de-vin lui profitaient extrêmement; plus bavard qu'orateur, plus financier qu'habile politique, il avait vu dans la marche des choses un bon moyen de faire fortune, et il en avaitprofité. Rewbel comptait parmi ces datons modernes, qui exploitaient avantageusement leur rigidité apparente; c'était un Fabricius pour la parade, et un Verrfes en action; car à cette époque le vernis du patriotisme recouvrait bien souvent un tartufe de nouveau genre, tous les hypocrites ne le sont pas de la même manière^ il y en a eu parmi les jacobins^

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comme il y en a maintenant parmi les congre» ganistes.

Le directeur savait tirer parti de madame de V , il se servait d'elle pour se mettre en rapport avec ceux qui pouvaient grossir son trésor; le boudoir de la dame était devenu une succursale de la bourse, on y parlait agiotage autant que plaisir^ on y perdait en même temps sa fimrtune et son cœur ; car il ne venait pas là seulement des hommes d'af£aires^ mais des femmes charmantes^ de douces créatures d'une facilité extrême dans le commerce de la vie^ qui jouaient^ aimaient, trafiquaient à la fois^ et cela avec autant de vivacité que de délicatesse et d'abandon. Les hommes de bonne compagnie allaient là ; car où n'allait-on pas dans le temps du directoire? les maisons vraiment respectables étaient fermées, ou ne s'ouvraient qu'à une vieille intimité, et à Paris l'honnêteté est sans doute quelque chose , mais avant tout passe le besoin de se divertir.

C'est chez madame de V. . . , logée alors rue Richelieu, dans son hôtel, qu'arriva cette aventure que l'on a si souvent racontée depuis, de ces deux espions qui ne se connaissaient pas, et qui à un dîner, s'étant poussés de paroles imprudentes, l'un et l'autre, à dessein de compromettre

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leur interlocateur, s'arrêtèrent réciproque» ment sur Tescalier, et terminèrent par de grands éclats de rire un acte commencé du ton et dans^ le but le plus sérieux ^ cela fit du bruit et nuisit beaucoup aux soirées de madame de Yi*..., qui fut obligée de les interrompre pendant quelque temps. Je l'avais connue avant la révolution , je la voyais encore quelquefois, et sa société m'au-^ rait été très agréable, sans sa méchanceté froide et caustique tout ensemble , qui avait quelque chose d'infernal.

Nous approchions du 18 fructidori jour femeux dans les annales de notre histoire m0f> derne. Le directoire avait beau hire, il ne jouissait d'aucune considération; on né voyait dans ses membres que des hommes placés au sommet de la machine administrative, pour faire plus rapidement leur fortune. Carnot dont encore j'ai à peine prononcé le nom , parce que j'espère le retrouver plus tard , Garnot, faisait tache par son intégrité, ainsi que Barthélémy, son collègue, au milieu de tous ceux que la roue du destin avait amené à la royauté quintumm ifirale du Luxembourg; car c'est là que se tenait le siège du directoire. Carnot , républicain dans l'ame, méprisait l'avidité de ses collègues. Barthé-

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lemy, peut-être au fond royaliste^ aurait voulu parvenir au rappel du roi; l'un et l'autre travaillaient dans un sens opposé^ et cependant s'étaient rencontrés sur la même route. Il y avait alors dans les deux conseils des gens qui conspiraient, Pichegru était à leur tête.

Pichegru comptera parmi ces hommes qu'une inquiétude d'esprit indéfinissable entraîne sans cesse hors de la sphëre du devoir ; il devait à la république une grande gloire militaire^ il avait rendu son nom célëbre en la servant^ il aurait dû la chérir en fils reconnaissant, mais il se forma d'autres pensées; les hochets offerts par la royauté égarèrent sa vaniteuse ambition; il ne lui suffit plus d'être général illustre , il aspira aux décorations du courtisan. Il y a toujours, m^e dans les âmes les plus élevées , de certaines cordes qu'on ne peut toucher qu'à leur désavantage. Le grand Pichegru consentait, pour un peu de fii^ mée, à renier ses Dieux.

La nature l'avait fait homme de guerre, eUe lui avait donné ce coup-d'œil d'aigle qui fixe la victoire sur les champs de bataille, mais elle lui refusa toutes les qualités d'on homme d'état; c'était un véritable enfont en politique, il s'avisait de conspirer à livre ouvm,

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en ikce du directoire^ et ne s'imaginait pas que les directeurs pussent le prévenir : « Ils n'ose- » raient^ disait-il^ violer la constitution; m et il s'exprimait ainsi tandis qu'il s'apprêtait à la violer lui-même. Singulière confiance , piège dans lequel ceux qui complotent tombent trop sou« vent! la première chose qu'ils font dans l'intérêt de leur paresse ou de leur jactance^ c'est de supposer leurs adversaires sourds et muets , et d'agir en conséquence. Cette fente peut être signalée dans toutes les conspirations connues^ et Pichegru ne sut pas l'éviter. Je sais positivement que parmi les conditions qu'il avait faites à la maison royale^ se trouvait celle d'une statue, 'qu'on lui érigerait^ de son vivant, comme au restaurateur delà monarchie. Louis XYIII a exécuté fidèlement cette clause de leur contrat , non point il est vrai , pendant la vie du général , mais après sa mort. Nous avons vu , dans la cour du Louvre , ce bronze sans gloire. La légitimité d'une cause n'enlève jamais la tache de la trahison ; j'en appelle à la mémoire de Moreau et de Pichegru !

Je voyais autour de moi se nouer ces diverses intrigues ; je voulais y demeurer étranger^ ^^ÏJ réussis, aussi eus-je le bonheur d'échapper au

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coup d'état du i8 fructidor ; ma conduite modérée et prudente ne m'avait mis en évidence ni dans un sens ni dans un autre ; je m'occupais beaucoup de finances, j'étais toujours employé dans les comités qui avaient rapport à cette partie de l'administration ; on faisait là force chifiFres , et on politiquait peu ^ j'étais néanmoins lié avec le directeur Barthélémy, homme d'honneur , de mœurs douces , naturellement porté au bien , et royaliste non moins par sentiment que par conviction ; cette affection, qu'il ne s'avouait peut-être pas dans toute son étendue, occupait le fond de son ame, et lorsqu'il croyait ne travailler que pour son pays , une arrièrepensée lui montrait la monarchie constitutionnelle comme la seule qui pût assurer l'indépendance et la liberté de la France.

Barthélémy avait suivi avec distinction la cap» riëre diplomatique ; il s'y était acquis une reputation méritée, par l'urbanité de ses formes et la supériorité de ses talents ; il portait la franchise d'un homme de bien , là où l'on ne montre presque toujours que l'astuce delà mauvaise foi. Ambassadeur en Suisse , il se fit aimer et estimer à une époque où , en général , on ne foisait que craindre nos diplomates; il quitta Bâle pour

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monter au feutéuil de directeur, et à son départ il fut accompag^né hors de la ville par les auto» rites civiles et militaires du pays ; sa réputation l'avait devancé à Paris, et toutes les personnes qui aimaient la patrie, espérèrent beaucoup d'un si digne magistrat.

Nous nous occupions souvent , dans nos conversations privées , du moyen d'assurer la tranquillité publique ^ et nous étions forcés, aprës avoir épuisé la matiëre , de convenir que la paix ne peut exister long « temps que dans un état gouverné par un roi héréditaire, ap» puyé sur un pacte librement consenti par les citoyens ; il y avait alors presque du danger à s'avouer des choses pareilles , aussi n'en trai^ tions nous que tête à tête, ou avec Cambacérës, jurisconsulte habile, jacobin un instant par frayeur, parce que le courage moral ne se com» mande pas, et qui ne pouvait jamais assez dé« plorer la part qu'il avait prise au meurtre de Louis XVI. Cambacérès voyait plus loin que le directeur, et peu de temps avant le i8 fructidor, il cherchait à éveiller l'attention de notre ami commun, sur ce qui se tramait à son insu par les révolutionnaires. «'Vous vous en» » dormez , lui disait-il , dans votre sécurité, et

» VOUS VOUS réveillerez perdu, le danger s'accroît » et vous enveloppe : prene«-y garde , vous ne » reconnaîtrez son imminence que lorsqu'il ne » vous sera plus possible d'y remédier. »

Barthélémy, quelque peu nonchalant, et craignant d'être forcé de se soustraii^ à sa paresse habituelle, fermaitles yeux à l'évidence; quant àmoi elle me frappait et je n'étais pas sans inquiétude, je prenais des mesures de sagesse y des précautions prudentes , afin d'être prêt à tout événement. Le i6 fructidor, venant me promener dans le jardin du Luxembourg , je rencontrai le directeur Barthélémy. Nous jasâmes quelque temps de la situation des afiaires ; mon ami , dans un mouvement de confiance, épancha dans mon cœur ce qu'il avait gardé jusque-là au fond du sien ; il m'avoua que depuis long^temps on le pressait de s'allier à la cause royale; peut-être que son aveu ne fut pas tout entier , du moins me parut-il être enveloppé de beaucoup de réticences. Nous fumes interrompus dans notre conversation par la venue de Chénîer et d'un M. Ramenon , sorte de personnage mystérieux, dont la vie brillante était un phénomène, qui tenait un grand état de maison et recevait tons ceux qui voulaient venir chez lui , sans que Ton

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sut de quel pays il était , à quel parti U appari* tenait > ni quelles ressources fournissaient à ses folles dépenses.

Cbénier me l'avait feit connaiti^ j et Chénier pourtant s'en méfiait* Ce jour-là , M. Ramenon fit un grand étalage de l'annonce d'une fête somptueuse qu'il voulait donner le 19 fructidor^ et à laquelle il eut soin d'inviter Barthélémy* : celui«-ci accepta sur nos instances 9 ne se doutant pas de l'obstade que la journée du 18 devait ap« porter à l'accomplissement de la promesse. H nous quitta peu aprës; et, d'après ce qu'il m'avait dit, je fus beaucoup plus £lché que surpris, lorsque le surlendemain trois membres du directoire ^ Barras , Rewbel et Laréveilliëre-Lépaux , atten» tërent à l'inviolabilité de leurs deux collègues et de plusieurs membres des deux conseils : Carnot, plus leste ou plus heureux, s'échappa; Barthélémy fut arrêté , on le déporta avec ses compagnons d'infortune , Merlin de Douay et François de Neufchâteau prirent les places que les deux proscrits laissèrent vacantes dans la magistrature suprême.

Ce grand coup d'état , dont le succès fut assuré par le dévouement d'Augereau, qui ne craignit pas d'arrêter de sa propre main Pichegru, obtint

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