CHAPITRE XI.V
Madame Bonaparte. — Je retrouTe madame Campan.-^Comment elle parle du passé. — Son pensioMnat. —' Comment on y élerait ies jeunes filles. —' Bonaparte me parle de mes rapports ayec la famille royale. — Je me lie arec lui. — Ses idées sur la forme à donner au gouvernement de la république. — Sa liaison arec Talma. — Sa lettre inédite à celui-ci. — Son mot sur la discrétion. -— Cause de son éloignement pour Cailhava. — Sa sèche réplique à ce poète.— Notre entrerue arant son départ. — Le général Maximilien CaRshrelly. — Départ pour l'Egypte. — Prise de Malte. — Débarquement à Ali'xandrie. —^ Parseral Grandmaison. — Ses distractions.— Sa rencontre arec Chazet. — Il oublie son nom. — Les bas de soie. <"- Kléber. — > Ses manières.
Ma liaison déjà ancienne avec la vicomtesse de Beauharnais ne cessa pas après qu'elle fut devenue madame Bonaparte; et pendant l'absence de celui^, depuis sa nomination au commandement en chef de l'armée d'Italie, jusqu'à son retour, je fus admis dans Tintimité de ses cercles : nous parlions du passé, nous formions des plans pour l'avenir, et j'étonnerai peut-être une partie de mes lecteurs , en leur disant que les châteaux en * Esj>a^nc de cette dame avaient alors pour but
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principal le retour des Bourbons : elle les aimait de toute son ame , et ses regrets pour eux étaient sincères.
Je retrouvai chez elle une personne que j*avais vue dans un lieu bien autrement éminent : c'était madame Campan, femme de chambre de la reine , et que déjà la voix publique, qui se trompe peu, accusait d'avoir abandonné les intérêts de cette princesse, pour se livrera ceux de la révolution. Il m'est prouvé qu'il en était quelque chose, je crois pourtant quel'on a exagéré; mais au moins , lorsque je l'ai revue après de grandes catastrophes, elle me parla de son ancienne maîtresse sans beaucoup d'émotion , et la satire sortait de sa bouche plus souvent que l'éloge. Elle avait une foule d'anecdotes piquantes et mali* gnes à nous raconter , je n'en ai pu retrouver une seule dans ses très peu véridiques MémôireSi qui sont entièrement fondus et remaniés , conune je l'ai dit et prouvé ailleurs. Je regrette que la combinaison qui a présidé à leur nouvel esprit nous ait privés de tout ce qu'elle avait écrit , tant sur la république que sur l'empire ; ri nous les avions obtenus dans leur intégrité, tels que le fils de madame Campan me les a communiqués en r8i4 9 on y aurait lu avec
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])laisir des détails bien curieux sur la iamiile Impériale , pour laquelle elle éprouvait un amour plus positif que celui qu'elle aurait dû avoir pour la malheureuse reine.
Madame Campan , ruinée par les événements politiques^ se fit maîtresse de pension à Saint- Germain en Laye ; elle établit une maison dont le but était de remplacer, pour l'éducation^ les couvents détruits. La mode accueillit son projet : toutes les familles de parvenus se hâtèrent de lui confier leurs filles, espérant qu'elles prendraient les belles manières de l'ancienne cour, auprès de la femme de chambre de Marie Antoinette ; et en effet , cette dame donna aux jeunes personnes qui lui furent confiées , les habitudes de Versailles. Ce n'étaient pas peut-être les plus propres à foire de bonnes mères de famille, mais cette éducation était excellente à produire d'élégantes créatures, tout occupées du soin de briller dans un cercle , ou de parler aux cœurs dans la mystérieuse solitude d'un boudoir.
L'éducation dirigée par madame Campan eut toute la légèreté et l'irréflexion de l'époque ; on éleva les pensionnaires de l'établissement de Saint-Germain , non dans la retraite et aux ver** tus paisibles, mais au milieu du bruit, et comme
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si elles eussent du , en sortant de là , ne devoir leur existence qu'à une coquetterie fdndée sur le secours des talents agréables. On vit pour la première fois, dans un tel lieu, des bals ^ des fêtes, des réunions brillantes 3 ou donna en spectacle celles que^ jusque là, de sages règles avaient renfermées dans Fobscurité du cloître , et de jeunes cœurs mis en présence de toutes les passions se formèrent à Tart de Tintrigue , à un âge ou de telles impressions ne peuvent que faire germer des idées bien dangereuses. On jouait la comédie à Saint-Germain ; les hommes étaient introduits aux soirées de la maison ; le plus léger prétexte leur en facilitait l'entrée: c'était un désordre , une imprévoyance inconcevables , et tout le monde trouvait cela bien 1
Madame Bonaparte confia à cette institutrice sa fille Hortense , ainsi que la sœur cadette du général Bonaparte , devenue depuis reine de Naples , et qui porta sur le trône cette £aicilité de manières qu'elle devait à son éducation. Je dois croire que madame Campao ne cacha pas au général mes anciens rapports avec la reine et Monsieur , car il fut le premier à m'en parler : un jour me prenant à part , il n^e demaiida si je correspondais avec le comte de Lille (c'était
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le titre d'incognito de son Altesse Royale dans l'étranger ). Comme rien ne me portait à dissimuler^ je répondis négativement, et je lui disais la vérité 3 je déclarai surtout que j'étais bien déterminé à ne point me mettre en rap*i porta vec des intermédiaires que je méprisais ou que je suspectais.
« Et vous ferez sagement , me dit le général ; » c'est un crime que de communiquer avec les » ennemis de la patrie, et les princes de la » maison de France doivent être considérés » comme tels , tant qu'ils la menaceront de leurs » armes. — Que feriez-vous pourtant, général , » si vous étiez à leur place , repliquai-je , aban* » donneriez- vous la possession d'un aussi beau » royaume? — Non^ sans doute; mais je tâche- M rais de n'avoir pour uniques auxiliaires que » mes vertus et mes partisans dans l'intérieur. » Une guerre civile , quoique affreuse, est res- >i pectable; mais c'est un sacrilège lorsqu'on » appelle l'étranger. »
Je conservai dans mon souvenir ces divers propos , et je commençai , des cette époque, à prendre l'habitude d'écrire chaque jour, sur un cahier préparé à cet effet, tout ce que j'entendais dire de remarquable ; souvent je le faisais
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en rentrant chez moi^ lorsque la chose que l'on venait de m'apprendre ou la conversation que je venais d'avoir, me paraissait intérè»* santé. Lie gfénéral Bonaparte se plaisait à causer avec moi ; il n'avait pas tardé à s'appercevoir qu'il était placé trës haut dans mon estime y et , par conséquent , que je ne balancerais pas à lier ma fortune à la sienne. J'étais si épouvanté des horreurs du rfegpae conventionnel, j'avais tant de mépris pour les concnssions et les turpitudes du directoire, que j'étais prêt à me rallier à celui qui saisirait d'une main ferme les rênes du gouvernement , et dès le retonr de Campo-Formio , et pendant les préparatife de l'expédition d'Egypte, je dévoilai librement ma pensée à madame Bonaparte , qui se hâta d'en parler à son époux.
Le général avait pour moi quelque bienveillance ; j'étais d'aiUeurs du nunibre de ceux dont il croyait la coopération utile à ses desseins se* crets -y aussi, pour achever de me ranger parmi ses fidèles, il employait à mon égard nne foule de petites coquetteries qui, je l'avoue-, me flatté" rent infiniment. Il y a tant de charme à se voir l'objet des attentions d'un héros,' qu'on se laisse aller facilement à une séduction aussi glorieuse.
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Uu matin qu'après un déjeuner hit en fitmille chez lui , nous nous promenions 4mis son jalrdin de la rue de la Victoire , il s'airéta tout à ooup^ et me prenant par un des boutons de mon habit ^ geste qui commençait à lui devenir £unilier« ce £h bien I mon cher , me dit-il en me r^r*- » dant fixement y aimea^-vous beaucoup notre » constitution actuelle? la jugez--vous propre à » faire complètement le bonheur de la nation ? i»'
Je vis où il en voulait venir , et comme je pensais ainsi que lui sur le fond de la cAiose, je pus lui répondre vite et sans embarras : « La » constitution , telle qu'elle est , renferme un » grand vice : cinq membres sont trop^ pouF » former un bon pouvoir exécutif. — N'eslril » pas vrai , répliqua le général charmé de mon » aveu y que deux consuls , deux grands pté« » fets y deux tribuns majeurs , chefs de la repu» it blique^ n'importe au fait leur titre ^ auraient p une force bien plus énergique pour diriger* la » marche' des affaires, et un moyen plus efficace » pour centraliser les pouvoirs? je l'ai dit cent » fois à Barras , mais il ne me comprei^ pas ou^ » ne veut point me comprendre; il aséure que » tout est pour le mieux, et il*setrompeb;
— )) Jugez -vous à propos que je lui en
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» parle , lui cUs-je ? — Non , non , une telle » démarche serait inutile ; si elle ne devenait » pas dangereuse , elle le mettrait au moin» de » mauvaise humeur ^ ceci doit dçmeurer entre » nous, n'en soufflez mot à personne^ Je te» » nais à connaître votre opinion : elle se rap« I) porte à la mienne , cela me suffit. » Et nous changeâmes de propos. Nous parlâmes de Talma, singulièrement aimé du général Bonaparte, et qui avait joué la veille le rôle de Néron dans Britannicus, avec un talent extraordinaire. Cet acteur avait été lié avec le héros de Tltalie pen-^ dant la mauvaise fortune de celui-ci , après le siège de Toulon. J'ai vu dans ses mains un billet conçu à peu près en ces termes :
« Jemesuis battu comme un lion pour la répu- » blique, mon bon Talma, et en récompense elle » melaisse mourir de iaim. Jesuis auboutdemes » ressources ; ce misérable Âubry ( le ministre » delà guerre) me laisse sur le pavé lorsqu'il » pourrait faire de moi quelque chose ; je me » sens de force à primer les généraux Santerre et » Rossignol ; et l'on ne trouvera pas un petit » coin dans la Vendée ou ailleurs^ pour. m'em« » ployer I Tu es heureux, ta réputation ne dépend » de personne. Deux heures passées sur des
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» planches te mettent en présence du public, qui
» dispense la gloire; nous a utriâl militaires, il
» nous la feut chercher sur une plus vaste scène,
») et on ne nous permet pas toujours d'y monter.
» Ne regrette donc pas ta position ; reste sur ton
» théâtre, qui sait si je reparaîtrai , jamais sur le
» mien ! j'ai vu hier Monvel ; c'est un parfait
» ami. Barras me feit Je belles promesses;
» les tiendra-t-il? j'en doute. En attendant, je
» suis à mon dernier sou, aurais-tu quelques
» écus à mon service? je ne les refuserais pas,
•) et je t'en assure le remboursement sur le pre«*
» mier royaume que je conquerrai avec mon
» épée. Mon ami, que les héros de FArioste
» étaient heureux 1 ils ne dépendaient pas d'un
» ministre de la guerre. Adieu, Tout à toi.
» Bonaparte. »
J'aurais depuis payé l'original de cet écrit une somme considérable; mais Talma n'y consentit jamais , et , dans une circonstance où je le suppliais de m'en faire cadeau ou de me le vendre , il me dit que la reconnaissance lui feisait un devoir de le conserver précieusement et pour lui seul. On l'aura trouvé sans dotto dans ses papiers à l'époque de sa mort. Je me suis laissé éloigner