‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 44 sur 54 · Tome ii · texte numérisé non relu

Tome ii

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par cet incident de ma conversation avec le général Bonaparte^ j'y reviens. Je suivis son propos sur Talma ; et puis au moment de nous séparer y je lui renouvellai l'assurance de mon amitié, et surtout la promesse que je saurais me taire. « Vous ferez bien, me dit-il, le silence » estl'ame des affaires. » Et depuis lors^ nous nous entendîmes parfaitement.

Malgré le profond mystère qui couvrait l'expédition préparée à Toulon à cette époque^ des esprits pénétrants devinèrent vers quelle partie du globe cette masse d'bommes devait débarquer un jour. Napoléon , car ce nom vient souvent au bout de ma plume , quoiqu'au temps de la repu* blique il ne fut pas encore employé pour désignar le héros, Napoléon, dis-je, ne pouvait sonfirir que l'on traitât ce sujet devant lui ; si bien que lorsque des imprudents se permettaient quelques allusions sur ce point, il les rembarrait d'importance, les prenait en aversion, et leur gardait une rancune dont ils eurent à souffrir dans la ^te ; car il était toujours fâcheux d'avoir été noté, défavorablement dans une des cases de sa mémoire étonnante. Il est plusieurs individus que , lors de son élévation à Fempire, il a toujours repoussés , et cela à cause des indiscrétions commises

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pendant les derniers mois qui précédèrent son embarquement à Toulon. Parmi ceux qui portèrent ainsi le poids de l«ur étourderie malencontreuse, je signalerai un homme de beaucoup d'esprit , le poète comique Cailhava, dont on a trouvé le nom dans plusieurs pages de ces Mémoires ; il ne put obtenir presque aucune faveur du gouvernement impérial ; et , à une certaine époque, il fut le seulhomme de lettres distingué, âvecSicard et Delille , qui ne portât pas la croix de la Légiond'Honneur, voici l'origine de cette disgrâce.

Je donnais un jour à dîner à plusieurs de mes amis : Cailhava était du nombre ; j'avais invité le généralBonaparte , qui refusa parce que ce jourlà il avait une conférence avec le directoire ; il vint pourtant passer chez moi une partie de la soirée, conmie il me l'avait promis. L'autélir comique, bon compagnon s'il en fut jamais, était rempli d'admiration pour notre héros j il ne trouva seul un instant adossé contre un meuble; charmé de rencontrer une circonstance qui lui permettait de lui parler, il accourut et, croyant bien faire: «Général, lui dit-il, vous » partez pour la terre des Ptolémées , ainsi nous » ne sommes encore de l'histoire de César qu'à » son expédition dans les Gaules. »

Ce propos, fort bien tourné, et prononcèà haute voix y de manière à attirer l'attention de quatre ou cinq des assistants, n'eut pas le don de plaire, il donna de l'humeur à celui à qui on l'adressait, le général ne put retenir son mécontentement 5 et, du ton le plus sec, répondit tout de suite : « Je ne sais, citoyen, où je vais, et, dans )) tous les cas, je ne suppose pas qu'on mêle » demande sérieusement , c'est le secret de l'E- » tat; quanta César que vous faites intervenir » ici , je ne sais trop pourquoi , il eût dû tei*- » miner sa carrière , dans l'intérêt de sa gloire, » après la campagne des Gaules; alors il serait )) mort en héros , tandis qu'en asservissantsa pa** » trie, ilpérit justement du trépas des tyrans, ii Ces jnots aigres furent entendus mieux en» <;oreque le compliment qui les avait motivés; on les répéta, on les commenta , et mon.pau« vre ami en fut tout décontenancé. Deux ou trois minutes après, le général vint à.-mor, et me prenant par le bras, me dit avec. chaleur : « Ces gens qui se mêlent de ce qui ne » les regarde point, sont vraiment insuppor» » tables : à quoi bon me comparer à César , cela » peut foire songer à des choses qui me nui- ;) rai ent si l'on s'en occupait trop. »

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Je voulus excuser Cailhava^ Bonaparte répliqua : (fOui^ l'intention n'était pas mauvaise) » mais à quoi sert qu^elle soit l)onn€ ^ si elle » amené un fâcheux résultat. On a tort de se» )> parer les deux parties d'un même tout; je n n'excuse pas une miakdresse dont je suis at- » teint , parce qu'on n'aura pas lancé précisé-^. 7) ment contre moi la flèche qui m'a frappé. »* «

Gefut en vain queje tâchai der^parer une iita« prudence bien, pardonnable^ le coup était porté/ et Cailhava, des ce moment'^ devint pour Bona» parte un objet d'antipathie sur lequdil eut ton-» jours de la peine à £aire reposer la plus légëret iaveur. Deux ou trois jours avant son départ pour Toulon^ le général me fit appeler (diez lui à ônz^ heures du soir; je le trouvai daiis une petite chambre d'entresol, où il venait travailler lors» qu'il ne voulait pas être dérangé ; c'était son sanctuaire, et nul n'y pénétrait qu'avec sa permission expresse , et donnée seulement pour une fois.

« Mon cher législateur, me dit-il, voilà que )) je m'en vais , je me recommande aux soins de- » mes amis , pour me soutenir pendant mon » absence ; puis-je compter sur vous ? »

Je lui en donnai l'assurance.

(( Mais de toute maniëre , me dit-il, pactiseir

» VOUS avec moi comme on feitavec le diable? — i » Oui, répliquai-je en riant, de corps et d^ame. M — Eh bien ! alors , voyez souvent Lucien , » prenez le veut ensemble; concerte^^vous tous » deux. Songez que dorénavant mes intérêts » seront liés aux vôtres. Je pars , je ne sais pour » combien de temps; je vais ajouter peut-être » quelques lauriers à ceux que j'ai déjà eu le » bonheur de cueillir , et ce sera , croyezr-le » bien, pour Favant^ge de mes amis autant que » pour le mien propre ; les événements hâte- » ront ou retarderont mon retour. Je ne veux » revoir Paris que lorsque ma présence y sera )) nécessaire ; sans cela, qu'y ferais-je , le peuple » m'oublierait , à force de m'y voir inutile : ce- » lui-là est le plus habUe qui sait se montrer à » propos. »

Il ne m'en dit pas davantage, on annonça le général Caffiurelly , qu'il avait envoyé chercher, et je me retirai. Ce nouveau venu était un homme de mérite supérieur, et destiné par la nature aux plus hautes fonctions. Offi-* cier du génie en 1789, il embrassa les opi* nions nouvelles , et ne crut pas devoir émigrer. Cependant en 1792,. à l'armée du Rhin, où il était employé, il refii^ de reconnaUre les.

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décrets de rassemblée l^slative, postérieofsaii lo août^ par lesquels on déclarait la déchéance du roi. n ne balança pas a dédaier qu'il élaU prêt àmardber contre lestictieiPBhuiiypriniaicDt la représentation nationale. Sa ilNlitiHimi fat la suite de cet acte de dévonement; mais son hen» reuse étoile le sauva de la mcnrt; airècé , et pois mis en liberté ^ il se réfugia aoua Je» drapeaux de la victoire , et se rendit illuaCre par une suite de hauts faits^ quise termina enÉgypte où il fut tué. La venue du général Maximilien Caffiurelly m'ayant fait quitter Bonaparte^ je ne revis phis ce dernier qu'après son retour ^ et peu avant le i8 brumaire. H quitta Paris à Pépoqne dont je parle , se rendit i Toulon ^ prit le commandement de Farmée, et mit i la voilele igmai I79&. Malte investie, capitula le 12 juin suivant. Bonaparte fit en quelques heures^ par la seule terreur de son nom y ce que tontes les forces de Tempire Ottoman avaient plusieurs fois tenté sanssuccës. Cette république de nobles disparut à la première sommation , et ceux dont le devoir était de se battre toute leur vie , ne surent pas soutenir une attaque d'un quart d'heure. Les chevaliers en masse manquèrent d'énergie, sans doute, mais le grand-maître fut surtout un lâcha y il devait ,

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au lieu de capituler y s'ensevelir sous les ruines de l'ordre. Jamais tant de faiblesse ne fut ex* posée à une pareille épreuve ! oii étaient les d'Âubusson^ les. La Yallette, les de Pins^ et tous ces héros de la religion? Il n'était demeuré d'eux que leurs armoiries \ voilà tout ce que leurs successeurs en avaient conservé. Les chevaliers firan* çais^ toujours avides de gloire, et pour se laver de l'afBront dont leurs camarades les avaient souillés^ accompagnèrent presque tous le yain» qneur dans son entreprise^ l'Egypte revit encore les soldats de la croix, et plusieurs d'entre eux vengèrent, à la journée des Pyramides , le grand désastre de la Massoure.

Bonaparte, après cette prise de possession^ qui ne fut pas une conquête, poursuivit sa route, et débarqua devant Alexandrie le i^ juillet. Je ne le suivrai pas dans cette expédition^ je n'y étais pas , et je ne me soucie de parler que de ce que j'ai vu^ j'en ai cependant connu quelques particularités par l'un de mes anciens amis^ Parseval Grandmaison, membre de l'Institut d'Ê* gypte , et depuis de l'Académie française ; il faisait partie de cette course aventureuse en qualité (l'homme de lettres^ car on avait voulu que toutes les notabilités fussent représentées an Caire.

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Qui 11 'a pas connu Parseval ne peut se feire une idée de ses distractions ; c'était le héros de Regnard confondu avec celui de Labruyëre f que n'a-t-il pas oublié? dans quelsy^wig^ers ûctàm dents son humeur distraite Be r&^-e-elle pas jeté ? négliger les rendez-vous de plaisir oudi'afKsiires, les invitations faites ou reçues ; mettre poui* adresse sur une lettre : à Sa Majesté fempermi^ et roi y tandis qu'il écrivait à son apothicaire i courir tout Paris pour chercher Isl rue dont il venait de sortir , tout cela n'était pour lui qti€ des actions journalières. •

Un jour, dans ses courses, il rencontra' le chansonnier censeur Chazet, surnommé si plai* samment, par l'abbé Féletz, Vlnéi^Uable, et qu'il connaissait beaucoup, ce Bonjour, Parseval. — » Bonjour, monsieur. — Yousnereconnaissezpai^ » Chazet. — Ah! vous venez de quitter Ghazet, » je vous en félicite; ma crainte est de le renconn trer j il me fait rire quand il singe le gentil* i) homme, et il m'endort quand je lis ses ouvra* » ges. — Mais vous êtes aimable, Aiirseval,deme » dire ces duretés en face, à moi, Ghazet. — Ah! » vous êtes Chazet; ma foi, mon ami, pardon* » nez-nioi ! que diable ne vous nommiez-vous ? )) on ne sait pas toujours à qui on parlc^ »

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