‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Monsieur pendant les journées des 5 et 6 octobre. — Robespierre me fait connaître le danger que je cours en m'uuissant au marquis de Farras. — Démarche de Moksisur pour se justifier d'avoir mis ]SaTras en avant. — Son discours à la commune. — Patriotisme de ce prince. — Réponse de Bailly. — Mes amours avec madame de Land.... — M. de Villeb.... — Son portrait. — Une scène de somnambulisme.

Je n^étais pas à Versailles pendant les affreuses journées des 5 et 6 octobre; je n'en dirai donc rien , je n'aurais d'ailleurs sur ce point aucune particularité secrète à révéler. Une affaire qui m'était personnelle, jointe à celle qui regardait le marquis de Favras, me retint à Paris; je n'en fus pas fâché, je n'aurais pu commander à ma sincère affection pour le roi , et peut-être aurais-je compté au nombre des victimes des assassinats , exécutés par le peuple , mais commandés par des personnages éminents. On connaît les suites de ce mouvement insuiTectionnel qui amena la famille Royale aux Tuileries j^ et

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rassemblée nationale à l'archevêché j où elle tint ses premières séances jusqu'au moment où elle se transporta dans la salle du manège , située entre la rue Saint-Honoré et le jardin des Tuileries.

Mon oncle arriva à Paris révolté des atrocités qu'il avait vu commettre , il ne pouvait comprendre l'impassibilité du monarque ni la fer«> meté dlrifoN SIEUR ^ ce dernier^ me dit-il , durant ces longues heures d'agitation, a conservé son sang froid d'une manière inconcevable. Le 5 au soir, lorsque le château, investi par la multitude déchaînée , était sur le point d'être forcé d'un moment à l'autre , il chantait le vaudeville du maréchal ferrand : .

Tôt , tôt , tôt , battez chaud ;

Bon courage , Faut avoir le cœur à l'ouvrage.

U paraît que le tumulte de cette épouvantable nuit ne troubla pas son sommeil , et qu'il n'eut pas autour de lui un ami assez dévoué pour l'en arracher et le conduire où son devoir l'appelait, auprès de son frère, Il dormit jus=qu'à huit heures du matin, s'habilla avec, sa recherche accoutumée, et puis ensuite demanda.

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toujours avec le même calme , des nouvelles de ce qui s'était passé. Mon oncle qui avait souffert toutes les angoisses de l'inquiétude , se deman» daiit comment il pouvait y avoir tant de courage dans Tame de Son Altesse Royale.

Je m'empressai d'aller chez Robespierre ; son premier mot en me voyant fut celui-ci : « Eh w bien ! les saturnales du premier ne leur ont » guère servi ; où sont maintenant les iMIes qui I) me forcèrent ce soir là à prendre leur infôme » cocarde? ai-je tardé à me venger ?

— w Vous êtes trop exaspéré , lui réplîquai- » je; j'espëre que vous n'avez pas trempé dans n cette conspiration , car c'en est une véritable.

— » Pas plus que vous dans celle que l'on » ourdit ailleurs et dont vous êtes en sous or- » dre l'agent dévoué.

— » Voilà une inculpation que je ne mérite » pas , vous ne me l'adressez point sans motif ^ » et vous me direz sans doute ce qui vous porte » à me croire factieux.

— » Je ne puis m'expliquer davantage et cela » par un motif de la plus haute importance , » cependant je suis trop votre ami pour hési- » ter à vous donner un bon conseil , ne vous » mêlez en rien de ce qui concerne le tripotage

» du marquis de Favras avec un grand per-

» sonoage Vous me regardez avec des yeux

)i surpris, je n'ai pas besoin de répéter ce que N je viens de dire^ maiis tenez-vous pour averti; n au reste 9 il faut tant pour vous que pour moi n un profond silence sur tout ceci y même à B l'égard de votre oncle; tâchez de le dégoûter » d'une intrigue qui ne lui vaudra rien de bon , M ne me nommez pas ^ de peur de me compro» » mettre 9 et ne me contraignez pas à me décla- » rcr votre ennemi.

— » Vous auriez droit de l'être, lui répondis- H je^ si je vous trahissais lorsque vous cherchez à M m'obliger ; mais vous me dites des choses si

M étonnantes^ ^^^ j^ ^^ ^^^ pl^^ ^^ j'^^ suis^ » et vous me faites presque peur quoiqu'enfin je » ne sois employé qu'à une opération de finance.

— » Vous êtes un enfant que l'on joue , si M vous n'êtes pas un fin compfere qui jouez votre D jeu à part; laissons ce propos et parlons » d'autre chose. »

Les sujets ne manquaient pas , la conversation fut variée. Nous nous séparâmes enfin , et je rentrai à l'hôtel , intrigué au-delà de toute expression de ce que Robespierre venait de me dire ; en rapprochant son avertissement

de cdui de Chénier, je m'imaginai d'abord que le premier était ce député que le second m'avait affirmé se moquer du marquis de Favras^ je me trompais^ c'était de plus haut lieu que. Robespierre tenait son instruction.

Deux jours après, M. de Favras.arrîva , je lui appris ce que je savais, il ne put deviner par qui il était trahi, car il avait eu des conférences^avec plusieurs membres de la majorité de l'assemblée , cependant il me promit de prendre ses mesures de manière à découvrir le traître, il me demanda ensuite si j'avais l'ordre de le conduire chez Monsieur , ma réponse fat négative y il alla trouver mon oncle-, celui-ci n'en savait pas plus que moi, le prince ne lui en disait mot, mon oncle conseilla au marquis de Favras de s'adresser au comte de la Châtre , il suivit ce conseil, et depuis lors mon oncle ni moi ne sûmes rien de cette aflaire que lorsqu'elle éclata ; notre inquiétude alors fut extrême pendant quelque temps ; nous redoutions non sans quelque sujet, d'être compromis , nous ne le fumes heureusement pas.

Robespierre , à qui j'en parlai , me recommanda de me taire, ainsi que mon oncle ; il m'assura qu'on ne songerait pas à nous si, par une agitation dangereuse , nous n'attirions sur nous

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les regards des personnes chargées de poursuivre ce procès. On en connaît la sui^e^et on sait comment l'infortuné Favras fut la victime de son dévouement. Pour en finir/ je ne puis m'empô* cher de rapporter ici ce que fit Monsibua à ce sujet pour se laver de toute coopération aux projets de ce malheureux gentilhomme : la voix publique s'opiniâtrait à voir dansS. A. R. Fauteur et l'instigateur de ce complot ; ce bruit prenait une consistance capable de! compromettre la tranquillité du prince, celui-ci n'hésita pas à le combattre par une démarche éclatante : il se rendit à l'Hôtel-de- Ville , et en présepce de tout le corps municipal assemblé à cet effet , sous la présidence du maire Bailly , il s'exprima en ces termes :

« Messieurs, le désir de repousser une calom-

« nie atroce, m'appelle auprès de vous

» Vous n'attendez pas sans doute que je m'a- » baisse à me justifier de crimes aussi bas.... M Quant à mes opinions personnelles j'en par- I) lerai avec confiance à mes concitoyens ; de*» » puis le jour où . dans la seconde assemblée » des notables, je me. déclarai sur la question » fondamentale qui divisait encore les esprits , » je n'ai pas cessé de croire qu'une grande

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» révolution était prête ; que le roi par sies înrt tentions , des vertus , son rang suprême , » devait en être le chef, puisque cette révo» » lution ne pouvait'être avantageuse à la nàtiofi » sans l'être également au monarque; enfin que » Fautorité royale devait être le rempart de la ». liberté nationale, et la liberté nationale la » base de l'autorité royale ; que l'on cite une i) seule de mes actions, un seul de mes dis« » cours qui ait démenti ces principes et qui » ait démontré que dans quelque circonstance n où j'aie été, le bonheur du roi, celui du peu- » pie a cessé d'être l'unique objet de mes vœux, )) jusque là j'ai le droit d'être cru sur ma pa- » rôle; je n'ai jamais changé de sentiments ni » de principes. »

Ce discours applaudi par quelques - uns , parut obscur et embarrassé à beaucoup d'autres, on se demandait pourquoi Monsieur par un acte de popularité qui n'était pas nécessaire à raison de sa dignité , donnait un exemple dangereux pour la famille royale , et semblait provoquer le roi ou la reine à se justifier par eux-mêmes devant leurs sujets, des inculpa^' tions personnelles qu'on pourrait leur adresser. La démarche de Monsieur déplut généralement

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en France , j'entendis une femme de beaucoup d'esprit et qui certainement se trompait sur les intentions de Son Altesse Royale^ dire à ce sujet : « Monsieur s'imagine peut-être que la » couronne est en dépôt au greffe de l'Hôtel- » de-ViUe. »

C'était de l'injustice , mais on en a eu toujours à l'égard de ce prince. Voici une anecdote qui a couru dans le temps ^ je voulais la raconter lorsque je me suis aperçu qu'elle était consignée dans l'histoire de France de l'abbé de Montgaillard ; elle me fut répétée par Gailhava et par le prince Ferdinand de Rohan , dans une longue conversation , à un dîner que nous fîmes ensemble en 1808 , chez la comtesse Fanny de Beauharnais; je copie l'anecdote dans l'ouvrage que je viens de citer : « Quel- » que temps après le 5 octobre 1789, on » vint avertir M. le garde des sceaux Cham» » pion déCicé, que Monsieur devait se rendre » leleiidemain vers midi ^ a rHôtel-de-Ville, » pour y faire hommage à la commune d'un dra- » peau tricolor, brodé par Madame^ ainsi que » d'un discours éloquent en faveur de la révo- » lution. Il était onze heures du soir et M. de » Qcé ne pouvait aller à cette heure au châ»

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» teau , il s'y rendit le lendemain à sept heures ». et demie du matin ^ et insista fortement pour » parler au roi, quoiqu'il ne fut pas levé; I) Louis XVI en pantalon et en robede chambre » de molleton blanc, ouvrit la porte de sa cham- » bre à coucher. C'est vous (dit-il) monsieur » l'archevêque, quoi, de si boiine heure ! et qu'y » a-t-il de nouveau, que venez -vous m'an- » noncer de sinistre , vous avez l'air bien em» » barrasse ? Sire ( répond le garde des sceaux) » j'ai été informé hier au soir très tard , que » Son Altesse Royale Monsieur , votre auguste » frëre , se propose d'aller ce matin à la ville , » offrir un drapeau tricolor et prononcer un » discours révolutionnaire. Quoique je pré- » sume que Votre Majesté est instruite d'une » aussi étrange démarche , j'ai cru de moB » devoir de me rendre auprès d'elle , ppur » l'informer des détails qui me sont parve- » nus et pour prendre ses oi:dres. Mon Dieu , M dit Louis XVI avec un accent de douleur et en » élevant les mains , il sera toujours le mèifié. n « M. Champion de Gcé a rapporté ce faitplu- » sieurs fois devant nous , ce iait a été répété » plusieurs fois depuis 1814^ par M. Joly, mé« » decin de M. de Cicé , et depuis 1784 son con«

» fident intime^ qui a vécu sans désemparer M pendant vingt-sept ans auprès du prélat , et » lui a fermé les yeux à Aix , dont Napoléon » l'avait nommé arcbevêque. M. Joly accom- * » pagnait le garde-des-sceaux aux Tuileries , » il était chargé du portefeuille et se trouva » placé derrière la porte , que Louis XYI tint M entr'ouverte , la reine étant au lit et le roi ne '.

» jugeant pas à propos de laisser entrer le mi- » nistre dans l'appartement. M. Joly est connu »> par un inviolable attachement à la royauté. » Il réside à Paris depuis i8i4. » Histoire de France de Vahhé de MontgaiUard y tome II y pages 206 et suiv.

Je me suis singulièrement écarté du fil de mon récit , pour placer d'une manière convenable cette anecdote assez remarquable ; je m'empresse d'y revenir. Bailly écouta Son Altesse royale avec dignité et lui répondit en ces termes : « Mon- >» sieur, c'est une grande satisfaction pour les M représentants de la commune , de voir parmi » eux le frère d'un roi chéri , d'un roi le restauw rateur de la liberté française. Augustes frères, M vous êtes unis par les mêmes sentiments : » Monsieur s'est montré le premier citoyen du » royaume , en votant pour le tiers-état dans

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