‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 7 sur 54 · CHAPITRE XXVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVn

Suite de mes amours arec madame de Land... — La curieuse.. — La pluie et le fiacre. — CooTersation avec M. de ViUeb....— ].lup(ure arec madame de Land.... — Scène de bal masqué. — Talrna ; son portrait. — Mole. — H joue le rôle de Marat. -— Fleury. — Madame Dogaion. -^M. Gustave Dugazon — L'abbé de C^hapt. — lie marquis de Ferrières« — Ma rencontre arec Robespien.*e auprès du petit Luxembourg. — Camille Desmoulins. — Con rersation entre lui » Robespierre » Fabre d'Églantine et moi.

Pour Tiiitelligence de ce qui va sui^vre , je dois apprendre au lecteur qu'une de mes pa« rentes étant venue du fond de sa province pour solliciter en faveur de son mari une place à sa convenance , avait reçu l'hospitalité de femille dans notre bôtel ; elle occupait avec les siens une partie de mon appartement; nous avions chacun notre chambre à coucher , séparée l'une de l'autre par une galerie de dégagement à laquelle communiquaient plusieurs escaliers. &Ia parente n'était plus jeune , elle possédait d'excellentes qualités , mais sa curiosité était

exti'ême et elle cherchait à la satisfaire par tout .es sortes de moyens ; puis ensuite, par bonté d'anae , sans doute , et afin d'éviter aux autres la peine qu'elle s'était donnée, elle se bâtait de conncnuniquer à tout venant le secret qu'elle avait: appris ou dérobé. Elle voyait la même société que moi , aUait chez madame de Fiers.,, et connaissait parfaitement Théodule.

Ou se rappelle que, la veille au soir, j'avais oublie^, dans le délire du palais d'Armide-Contat, le rendez-vous convenu avec madame de Land., et que^vers quatre heures du matin, j'étais venu ensevelir dans un profond sommeil les remords occasionés par mon étourderie. A peine fus-je rentré ^ que le temps, assez beau jusques alors^ se brouilla , il commença à pleuvoir vers la naissance du jour, et à sept heures du madn , l'eau inondait les rues. Je dormais profondément , lorsque l'on vint heurter à ma porte \ le bruit me réveilla, mais irrité contre celui qui , à cette heure, faisait un pareil vacarme , je me tins coi et ne répondis pas, espérant que mon valet de chambre surviendrait me débarrasser de l'importun.

Bientôt j'entends ma parente sortir de chez elle, la chJîre dame se levait de bonne heure, un

peu par habitude et plus encore pour être au courant de ce qui se passait dans la matinée. Ce jour là , elle n'avait pas manqué à sa coutume , et entendant frapper chez moi y elle était ac« courue dans la galerie commune à nos deux chambres. Elle interroge la personne qui est à ma porte , un colloque s'engage ^ on élève la voix .... j grand Dieu ! quelle est ma confusion ! j'ai reconnu la voix de Théodule , c'était elle , c'était cette femme imprudente ; je m'élance hors de mon lit ^ et passant à la hâte quelques vête» ments, je cours auprès de la porte, j'attends avec anxiété la fin de cette pénible conversation^ elle s'achève enfin. Ma parente suffisamment instruite , rentre chez elle ; Théodule se retire , et je puis ouvrir. Je me précipite dans la galerie y je vole vers l'escalier voisin , Théodule descendait f j'appelle doucement cette étourdie , elle se retourne , me voit , revient sur ses pas y et rentre avec moi dans ma chambre.

Alors commença une scène de reproches y à laquelle rien ne manqua y les larmes y le désespoir, les injures^ J'apprends qu'indignée non moins qu'ai jrmée de mon absence , me croyant infidèle ou assassiné dans la rue , elle avait perdu la tête, et ne prenant cons^riilque de son Tome h. 4

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cœur , elle s'était évadée pour ainsi dire , de chez elle, au jour uàissant ; elle était partie à pied sans s'apercevoir du déluge qui tombait et dont elle ne s'occupa guère, aussi la vis-je mouillée jusques à la peau, dans un état à faire peur , et même à m'inquiéter pour sa santé. Elle nie peignit sa douloureuse surprise , lorsqu'au lieu de me rencontrer, elle s'était trouvée en présence de ma. parente ; une foule de mensonges^ plus incohérents les uns que les autres , avaiirât été employés pour détourner ses soupçons. Thé»* du}^ ne se jSattait pas néanmoins d'y avoir comM plétem^ent réussi. ^ < ; ••.;

Après m'être humilié , avoir demandé mon pardon presque avec des larmes et rejeté sur mon oncle et siîr uniccourse politique m<!^n crime delà nuit passée, ne songeant pas^ue l-oc^^asioti était favorable pour réparer le temps perdu , «t plus occupé idu Boin de conserver la réputation de madame de Land... que de mies plaisirs- personnels , j'achève de m'habijler; je descends avec.^llç ,,etaw moyen tfipie porte dérobée , jd la conduis y^rs uine^laoe de ^ajenes voisine, nous trouvons» une voiture, elle y monte, elle part, et jq jais 4Qft voBiqE ardents pour que dans sa maison l'on ufi s'apet^çQÎve pasde oette équipée.

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Immédiatement après notre séparation , je t'entre et passe chez ma parente ; elle me reçut avec un sourire de malice , qui me prouva qu'elle n'était pas la dupe de ce qui venait de se passer presque devant elle. Je pris la parole , et abordant la question avec franchise, je la conjurai de ne pas se fier entièrement aux ap^ parenceSk J'ajoutai ensuite que quoi qu'il en fat, la discrétion lui était commandée impérieusement par notre position respective, et je lui fis remarquer combien une parole imprudente de sa part nuirait à une jeune femme, dont tout le tort, ajoutai -je, est d'ignorer les usages du monde, enfin je lui demandai le secret au nom de l'amitié et de la pi^udence.

Ma parente convint sans peine que j'avais raison sur tous les points. Elle me promit de se taire à jamais sur ce qu'elle avait surpris 5 elle s'y engagea même par serinent , et force fut à moi de me fiera ses paroles. Cependant, afin d'éviter la fou- {jue du premier moment , et pour parera ce que la garde d'un secret nouvellement appris peut avoir de f^énible pour une femme , je ne la perdis pas de vue le reste de la journée , et je m'assurai-que personne n'était venu la visiter. Aussi lorsque le soir je fus chez madame de Fiers... je

crus pouvoir entrer dans le salon en pleine sécurité et sans que rien eût transpiré des événements de la matinée.

J^avais compté sans mon hôte. Â peine m'étais-je dégagé des premiers compliments, que M. de Villeb... venant à moi : « Eh bien 1 me » dit-il , vous poursuivez donc le cours de » vos travaux 'sérieux et de vos délassements » agréables ? Heureux mortel l la cour et les » belles vous favorisent également. — Qu'est-ce » à dire? lui répliquai-je, pour moi, je n'avoue w pas cette double faveur. — De la modestie » avec des triomphes , vous êtes un homme » rare ! Par bonheur pour votre gloire , la re- » nommée veille sur vos actions et elle se plaît » à leur donner Téclat auquel vous voulez les » soustraire. Vous ne ferez point un pas doré- » navant sans que les cent yeux et les cent » bouches delà déesse ne soient prêts à faire » leur office; déjà elle proclame vos actes ^ et w ce matin , par exemple .... — Ce matin ? » eh bien ! — Vous devez me comprendre, » je vous en dis assez, et il ne convient pas » que je vous le dise à haute voix.

— » Prenez garde, monsieur, lui répondis-je, » que la renommée ne passe pour une franche

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» menteuse ; elle vit plus souvent de contes » (jue de vérités; ce matin, je ne suis sorti )) de chez moi. — Cela peut être , je tombe » d'accord avec vous que Tinfatigable messa- )i gëre neus donne des faussetés en plus grand » nombre que des histoires réelles , mais ici elle » n'a répété que ce qui s'est passé réellement. » Nierez - vous , je vous le demande en face, )) qu'une jeune personne , sortie de la Chaussée » d'Antin , n'ait descendu leboulevart à 7 heures, » et traversant la rue de Richelieu , ne soit en- » trée,dans votre hôtel? Là, avant de vous ren- » contrer , ne s'est-elle pas trouvée en présence » de madame de Mont. . ., votre parente ? N'ont- » elles pas causé ensemble , et après qu'elles » se sont séparées, n'êtes-vous pas survenu ?.•. » Ai-je besoin de poursuivre? n'êtes-vous pas » maintenant convaincu que la renommée ne » nous trompe pas toujours ? »

A mesuré qneM. de Villeb., . me parlait, je me sentais confondu devant lui, et je tâchais de me contraindre demonmieux,afin de ne paslui lais« ser lire sur mon visage tout l'étonnement que je ressentais. Décidé, quoi qu'il pût me dire, et quelque preuve qu'il m'en donnât, à ne jamais avouer la démarche imprudente de madame de Land. . . ;

d'une autre part , assuré comme je Tétais de la discrétion forcée de ma parente , je ne poivais m'imaginer par quelle voie un pareil secret avait été si promptement dévoilé. M. de Villeb... qui étudiait avec attention le jeu de ma physionoïnie, demeura piqué de l'immobilité de mes traits et du soin que je prenais à ne lui donner sur moi aucun avantage. Il me poussa plus vivement encore^ etitra dans d'étranges détails et alla jusqu'à me répéter les paroles que j'avais prononcées et celles de Théodule. Il me raconta remporte»! ment de celle-ci , le sot respect que je lui avais montré, et qu'il qualifia de froideur outrageante ; bref , il m'en dit tant que je ne pus comprendre comment il avait pu connaître par des moyens naturels ce que je taisais avec tant de soin. Nous nous séparâmes mécontents l'un de l'antre, lui fâché de ma discrétion, et moi intrigué au plus haut degré par ses révélatiotis. Ce ne fut que long-etemps aprës qu'il me fit connaître de quelle manière il avait été instruit de ces particularités. Qui pourrait le croire ? il tenait tout de Théodule ello-même. Revenue chez elle dans un état de colère et d'exaspé» ration dont je ne me faisais pas une idée , furieuse de mon manque de parole au renc(e?4

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VOUS de la veillé , de ma retenue du matin , de ce que je ne l'avais pas accompagnée jusque à son hôtel, et dans un accès de démence véritable y elle avait tout à coup cédé au besoin de soulager son cœur. M. ^e Villeb... qu'elle connaissait beaucoup y ami intime d'ailleurs de sa Êimille , étant venu la voir y elle se hâta de le choisir pour confident , lui révéla toute son imprndeoce y et le conjura de m'en parler afin d'éveiller mon indiscrétion de manière à ce qu'elle eût un prétexte plausible de rompre avec moi : cette satisfaction lui manqua. Instruite de ma retenue le soir même par M. de Yilleb... , elle m'écrivit le jour suivant que tout était fini entre nous , et lorsque je me présentai chez elle pour m'expliquer en homtbe d'honneur, sesgens me dirent qu'elle venait de partir pour les pays étrangers. Ainsi, un caprice amoureux conduisit cette folle à une émigration qui n'était point dans ses principes.

Pendant les beaux jours de notre amour, j'eus une rude frayeur au sujet de cette liaison. J'étais au bal masqué, lorsqu'unefemme, grande, bien faite , m'aborde et prend mon bras familièrement. Nous causons de choses et d'autres, et peu à peu elle arrive au chapitre de Théodule

sans la nommer y mais en la désignant de ma» niëre à ce que je ne pusse m'y méprendre j elle me raconte sur notre intimité des choses à faire frémir ; des détails tellement intérieurs que je ne savais où j'en étais y tant ma surprise était grande ainsi que mon embarras. Tout à coup le malin domino me dit qu'il a soif ^ je le conduis vers le café voisin de la salle; là ^ au moment où je vais lui demander ce qu'il dé-* sire , il s'adresse au garçon : a Un verre d'eau à » monsieur^ il en boit un tous les soirs. » Après ces mots, le masque s'échappe, s'enfuit et se perd dans la foule , me laissant stupéfait , car chaque soir chez Théodule, je buvais un verre d'eau. C'était, pour le coup, désigner madame de Land... , de façon à ^n'étourdir de surprise. Je demeurai plusieurs jours fortement intrigué j je racontai à mon amie cet incident et nous nous perdîmes en conjectures. Dix ans après , je reçois un jour la visite d'une femme dont les traits m'étaient connus, et que cependant je ne pouvais nommer. J'apprends qu'en 1790, elle était au service de Théodule, et elle m'avoue que s'étant déguisée pour venir au bal masqué , elle n'avait pu résister au plaisir de m'intriguer^ à coup sûr elle y était bien parvenue. A l'époque

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OÙ elle me fit cet aveu^ elle sollicitait une place dans la maison de madame Bonaparte ^ et mon crédit pouvait lui être utile; je m'employai pour elle ^ et je la fis entrer aux Tuileries , sans rancune pour le tour qu'elle m'avait joué.

Je me liai à cette époque avec un homme de« venu depuis bien célèbre, et qui était alors à l'aurore de son admirable talent, c'était Talma. D venait de jouer vei*2 la fin de l'année précédente (1789) le rôle de Charles ESL dans la tra« gédie de Marie* Joseph Chénier. Il y déploya une profondeur^ une connaissance de l'art dramatique auxquelles on n'était pas accoutumé depuis la mort de Lekain. Talma, dès son apparition sur la scene^ détrôna pour ainsi dire Larive qui y régnait alors sans partage. La nature s'empara delà tragédie sous les traits de Talma : peut-être dans sa jeunesse il s'abandonnait trop à la chaleur de son ame, il outra l'expression de plusieurs rôles, et dut à ses cris des applaudissements qu'il aurait pu mieux mériter ; mais il ne demeura pas long-temps dans cette route d'exagération. Des études opiniâtres , des réflexions prolongées , un vif désir d'atteindre à une supériorité incontes*^^ table, le conduisirent à un changement total dans son jeu j il comprit que le simple, le naïf, le na»

turel sont le comble de l'art, et, depuis cette découverte , Talma s'élevant au-dessus de luimême, marcha de succès en succès jusques au jour de sa mort. Il est peut-être le seul acteur dont on puisse dire que son dernier rôle a été celui qu'il a le mieux joué.

Talma ne se bornait pas à être excellent ac» teur, il était encore homme instruit; un goût particulier le portait vers la science de l'archéologie et des médailles ; il lisait avec fruit , sa coq« versation était à la fois agréable et instructive. Bon ami^ bon parent, excellent camarade^ il portait dans la société un abandon , un laisseraller qui en faisaient le charme; il aimait, la bonne chère, les plaisirs de la table , les daines surtout ; il était toujours jeune pour leur plaire^ et ces derniers goûts ont certainement avancé sa mort. Il a laissé des regrets dans tous les cœurs , et au théâtre une place qui restera long* temps vide.

Ce fut Chénier qui me fit faire sa connaissance; je m'empressai de l'attirer chez moi où venaient Mole , encore excellent acteur, et Fleury, ^ui commençait à le devenir; le premier portait dans un salon les grâces qu'il se donnait sur le théâtre : c'était dans toute la force du terme , un

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grand seigneur de la fin du règne de Louis XV ; gété par les hommes et les femmes de la cour , il avait contracté des habitudes d'impertinence, qui nous réjouissaient fort. H essayait , dans sa décrépitude, de se donner encore les façons d'un homme à bonnes fortunes , et il avait toujours à raconter quelque histoire galante et mystérieuse, dont il était le héros. La manière dont les gens de qualité Pavaient traité aurait dû lui inspirer de la reconnaissance, il ne leur en témoigna point ; il embrassa , au contraire aVec chaleur , les principes de la révolution. Je le vis en 1798, aprës la mort de Marat , prendre dans une tra« gédie le rôle de ce monstre. J'étais dans le foyet* da théâtre , à la première représentation , Mc4é vînt à moi , et me serrant la main , il me dit d'un ton pénétré : « Plaignez-moi aujourd'hui. » Je crus qu'il éprouvait quelque honte à représenter Marat, il en avait en effet, mais elle provenait de ce qu'il lui avait fallu se grimer pour se rendre aussi laid que ce scélérat. Je me montrai peu touché de cette sorte de chagrin , et d'autant moins que celui qui le manifestait était rempli d'enthousiasme patriotique ; le beau , l'élégant Mole était alors un parfait sans-culotte; quel contraste !

Ffeury , son émule , et non son imitateur , me

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