‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france-- (volume 2)Chapitre 8 sur 54 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

plaisait davantage , non peut-être sur la scène , mais dans Fintimité. Il excellait à représenter la £atuité impertinente des hommes de cour , et avec lui s'est perdue la tradition de ces roués de bonne compagnie , dont par bonheur les modèles manquent maintenant. Fleury conserva toute sa vie des opinions royalistes , il fiit persécuté avec mademoiselle Contât et plusieurs de leurs camarades , pendant le régime de la terreur. Mole, son antagoniste, ne s'était pas bien conduit à son égard à cette époque ; aussi plusieurs années après, Fleury saisit-il adroitement l'occasion d'en tirer une petite vengeance. Ils dînaient tous les deux chez le minisire des relations extérieures, Talleyrand Périgord; quelques convives vantaient le jeu de Mole , Fleury prenantla parole leur dit : « Eh ! messieurs, il a » sans doute montré un talent supérieur dan» » tous ces rôles que vous citez , mais qui ne Fa |)as » vu dans celui de Marat, n'a pu l'apprécier à sa » juste valeur : allons, mon ami, tu te rappelles » peut-être encore quelques tirades , répète-les ; » ces citoyens serons charmés de t'entendre. w Mole ne répondit que par une laide grimace , et le silence général qui régna pendant qud*» ques moments lui prouva que la malice de Fleury avait porté coup. J'avoue que je ne

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pouvais plaindre le premier de ces acteurs, il s'était toujours si mal conduit à l'égard des gens de lettres, et en particulier de mon ami Cailhava^ que cela me rendait peut-être injuste envers lui. J'ai vu également dans l'intimité , madame Dugazon, aussi éloquente par les gestes que par la parole : le ciel l'avait douée d'une ame sensible, qui se manifestait dans tous ses mouvements , c'était la nature personnifiée ; elle arra« chait des larmes aux yeux les plus secs. H faut l'avoir vue jouer Nina , pour savoir jusques où peut aller Fexpression théâtrale. Madame Dugazon , royaliste impétueuse , ne dévia jamais de ce chemin ; elle ne suivit pas son mari dans les extravagances démagogiques parlésquelles il gâta un beau talent , en voulant faire l'homme public. J'ai revu cette aimable femme à ses dernières années , chérie de ses nombreux amis , et toujours la même. Elle avait prodigieusement grossi, mais sa figure était demeurée charmante. Elle causait bien et revenait avec plaisir sur le passé. L'amour pour la maison de France était l'idolâtrie de son cœur, et nous respections ce sentiment honorable. Elle a laissé un fils qu'elle adorait , et qui la chérissait de même , M. Gustave Dugazon, musicien gracieux, homme

aimable et amateur éclairé des arts , qu'il cultivé avec succès : il reconnaîtra peut-être avec intérêt la main qui trace le portrait de sa mère.

Je ne sais pourtant comment en 1790 nous avions le loisir de nous distraire. L'horizon cha-»» que jour devenait plus sombre; le peuple soulevé brûlait les châteaux , rassemblée nationale se lançait dans une voie de désordres , et de secrets ennemis travaillaientàla brouiller avecleroi.On continaità calomnier la malheureuse reine ; on prétendait qu'elle dirigeait seule son aveugle époux , et plût à Dieu que la chose eût été vraie ^ et surtout qu'elle eût pu lui céder une portio:pde sa propre énergie! la révolution n'aurait pas été aussi sanglante. En attendant ^ les esprits s'exaspéraient , il y avait de part et d'autre une irritation extrême, augmentée par les intrigues naissantes de Témigration et par les fautes mnk tipliées des maladroits partisans de la royauté.

J'allais quelquefois avec mon ohçle chez Fabbé de Chapt, son confrère à l'assemblée. Il y avait là des hommes très modérés sans doute, eh bien ! le plus calme ne rêvait que supplices, que châtiments prolongés, en punition des actes hostiles de la majorité; le maître delà maison était seul raisonnable.

Chez madame de Fiers..., je vis pour la première fois le marquis de Ferrieres , qui nous a laissé dans ses Mémoii*es le meilleur ouvrage que nous ayons sur l'histoire de la constituante. Il n'en est pas de plus sage , de plus impartial ^ de plus modéré; c'est celui dans lequel les hommes^ les événements , les actes sont appréciés le plus convenablement. Il ne dissimule pas les torts de la coury il n'exagère pas ceux des démocrates > et pourtant cet homme si calme dans ses écrits n^e l'était pas dans les actions de sa vie. Il fit partit d'abprd de la majorité de son ordre , lorsque les état^^géaéraux existaient encore ^ et aprës la vérification de^ pouvoirs, il passa dans la mi^ norité royaliste.

Maintenant que je le lis , je me rappelle son courroux contre les novàteui*8,son aigreur à leur égard , la haine qu'il portait aux deux Lameths^ à Lafeyette , à l'abbé de Montesquiou, il en délitait. Mirabeau ne lui inspirait -pas les mêmes sentiments , il avait au contraire pour lui une sorte de vénération qui lui' était importune , mais dont il ne pouvait s'affranchir. D y avait dans le marquis de Ferrieres deux personnages bien distincts , c'était le gentilhomme féodal aux prises avec l'homme sans

passions ; la lutte fut longue , la raison enfin l'emporta , et il avait cessé d'être un personnage de parti lorsqu'il se mit à écrire l'histoire de cette époque célëbre; il n'émigra pas et fit bien y il pensait que le devoir appelait la noblesse auprès du roi et non hors de la France.

J'allais de temps en temps me promener au Luxembourg , et souvent je rencontrais Robespierre , rôdant dans ce quartier. Un soir que j'allais faire une visite au comte d'Echérny, je vis ce député en lévite , en chapeau rond, s'introduire presque furtivement et d'un air mystérieux , dans la cour du petit Luxembourg , cette circonstance me surprit , je me promis de tirer la chose au clair , et pour cela je demeurai dans la rue. J'eus la constance de foire ^însi le guet pendant près d'une heure , enfin celui que ^attendais sortit , je marchai droit à lui , comme si j'avais passé là par hasard.

i< Eh 1 d'où venez-vous donc ? lui dis-je , je ne » vous savais point en accointance avec les gen^ » de cette maison. » Il parut fâché de la rencoh*tre, et peu disposé à me dire la vérité ; il prétendit être venu au Luxembourg pour parler au comte d'Avaray en feveur d'une pauvre femme d'Arra» qui solicitait une pension de Monsieur. « Je ne

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» puis rien obtenir , poursuivit-il y et il me » feudra reparaître devant ce monde là dix ou » douze fois peut-être encore. »

Je compris que je le désobligerais en ayant l'air de ne pas le croire. Je lui dis où j'allais , il voulut m'accompagner , et nous nous sépa-à rames après avoir parlé longuement dans la rue. Je fis à part moi , mes réflexions , et je ne fus plus étonné que Robespierre m'eût engagé , avec connaissance de cause , à ne pas me mêler aux intrigues du marquis de Favras. Ceci avait lieu au moment où ce malheureux gentilhomme venait de périr ^ indignement abandonné. Je vis que la trahison veillait à côté delà duplicité, et je pris la résolution de ne point me compromettre ; il sufBsaitpour cela de garder un profond silence. Le lendemain, je revis Robespierre, il n'était pas seul. Deux acolytes dignes de lui l'accompagnaient. Fabred'Eglantine était l'un, et Camille Desmoulins l'autre. J'ai déjà feit connaître le premier; le second, Picard d'origine, comptait au nombre des amis les plus intimes de Robespierre; il avait une figure agréable, de l'esprit, quelque instruction, mais une tête extravagante; il était en proie à la fièvre révolutionnaire. L'exaltation de cet homme en avait (ait un scélérat, il Tome ii. 5

rédigeait un journal intitulé les Réi^olutions de France et de Brabant , dans lequel il insérait une foule d'articles incendiaires et démagogiques, et ne rougissait pas de prendre par allusion à ses déclamations furibondes, Fhorrible titre de Procureur- général de la Lanterne. Séide de la liberté, il ne la voyait que nageant dans le sang, et sans cesse il appelait la mort sur ceux qu'il croyait n'être pas ses amis.

Camille Desmoulins bégayait , et pourtant il haranguait la multitude sans lui paraître ridicule, tant il savait l'exalter par la fureur de ses propos. Il aimait en même temps la joie , les festins , les amusements de tous genres, et pirofessait une admiration sincère pour Robespierre, qui alors paraissait avoir pour lui de l'amitié. Je ne le voyais qu'avec peine , nos principes n'étaient pas les mêmes , et il me paraissait un véritable enragé.

Robespierre ne m'évita pas^.il vint àmoile sourire sur les lèvres, tandis que son œil sévère me recommandait de me taire sur notre rencontre dp la veille^ je le rassurai aussitôt par un regard, et nous entamâmes à nous quatre une singulière conversation. Ils voulaient forcer la reine à sortir delà France. Camille Desmonlins préten-

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dait foire signer à cet effet une pétition par un nombre immense de citoyens.

« Et pourquoi ne ferions-nous pointpartir avec » elle, dit ensuite Fabred'Eglantine, Monsieur, » dont la présence à Paris ne me convient pas? » celui-là, croyez-moi, donne aussi de mauvais M conseils à Louis XVI, et comme il est plus i> habile , il sait mieux cacher son jeu. — Mais, M s'il quittaitle royaume, répliqua Robespierre, » le duc d'Orléans en profiterait ; le veux-tu » pour roi ? — Je n'en veux d'aucune espèce , » dit Fabre , et je voudrais voir pendre tous » ceux qui entourent les princes, sans oublier » ceux qui leur donnent des conseils en secret.»

Ici je vis Robespierre tressaillir; une sorte de rougeur parut sur sa figure , il lança sur Fabre et à la dérobée un regard qui me parut significatif, et qu'il reporta ensuite sur moi , mais ce regard scrutateur ne put lui rien apprendre , j'avais eu le temps de me préparer à le soutenir . Je quittai peu après ce trio , déjà voué à l'échafeud , l'un de ses membres devait bientôt envoyer les deux autres au supplice et ne pas tarder lui-même à les suivre.

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