CHAPITRE XXVIII
Barrère. — Vadier. -~ Conférence de mon oncle avec Mirabeau. — Lettre de la reine. — QuercUe entre Mirabeau et Maury. — L*abbé
de Montesquieu Son portrait. — Opinion de Mirabeau sur son
compte. — La reine et mon oncle. — Ma conversation avec Robespierre ; — avec Mirabeau. — Monsieur cherche à éloigner le roi de ce député. — Ce que lui dit la reine à ce sujet. — Entrc'vue de Mirabeau avec Louis XYI et Marie-Antoinette. — Suites dé cette entrevue. —Mot de Mirabeau. — Bergasse. — Brillât Savarin. — De Sèze.
Je me voyais à regret au milieu de deux sociétés dijEféreutes : dans l'une, on voulait tout l'ancien régime ; dans l'autre , moins que la royauté, et déjà des esprits mécontents appelaient de leurs vœux le gouvernement républicain. C'était certainement une folie ^ mais elle prenait de la consistance , les opinions s'exaltaient par la résistance , et tel homme qui était "entré dans l'assemblée constituante avec de simples idées d'améliorations à l'ordre établi, finissait par partager la furie dont quelques éner-
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gumënes donnaient l'exemple. On nous avait recommandé^ deToulouse, M .le baron de Vieussac, c'était ainsi que se faisait appeler alors Tinfâme Barrère, et le misérable , dissimulant encore, ne s'était montré à moi que sous les dehors les ptus; philanthropiques; il voulait lebi en de la nation, il souhaitait surtout que Ton soulageât les misérables , et je l'ai vu s'occuper d'un travail qui
tendait à l'abolition graduellede la peine de mort. Sa mine douceureuse , son air damoiseau, ses
manières poliea, son éloquence et son instruction , le rendaient trës agréable dans la société. « Mon Dieu, nous disait-il un jour, combien » j'aurais béni là révolution qui s'opère, si une » seuîe goutte de sang ne l'avait pas tachée ! >» Et
trois ans après , cet ami de l'humanité prenait soin d'approvisionner les échafauds de victimes. Barrère conduisait partout avec lui un député du Comté de Fohc: , Vadier , déjà vieux en 1 789 , assez pour oser, en 1794? se vanter de ses soixante ans de vertu ; cruel à froid , faisant du crime par calcul et sans enthousiasme , ret homme avait cependant parfois de bons moments, Vadier était laid, il parlait mal, son accent était par trop gascon, et il n'y avait rien d'agréa-» ble en lui. Je l'ai vu un jour à dîner chez moa
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pncle avec Cazalès , Maury , l'abbé de Montesquiou, Barrera et le sublime MirabeauvC'étaitlà, me dira-t-on ,.un singulier mélange; sans doute^ mais il n'avait pas eu lieu sans dessein, Tousce$ orateurs, si véhéments à la tribune^ étaient au fond des gens de bonne compagnie., et lorsquÇ; la discussion du m,oment ne les exaltait p|as , ils étaient très capables de converser tr^nquille-^ ment , avec çqodération et surtout san^ aigreur.
La reine,^ s'apercevant que, ceux en q^i elle avait placé sa confiance, par exemple Bertra^4 de Molleville, dont je parlerai plus tard, 0t qud* ques autres, n'étaient pas de force à maitrîs^f* k torrent, avait fini par revenir de ses ipii'éjjigé^ contre Mirabeau y et cherchait à le gagner. îllle commença J' exécution de ce projet en chargeant; mon oncle dç voir le fougueux tribun* Ce ne fut pas cette fois de la part d'une coterie; comme auparavant , mais de la part du roîl '
Afin de ne. pas éveiller les soupçons, mon oncle réunit à dîner les députés ique je viens de nommer ; Mirabeau, à qui il avait ^émoigné à l'assemblée le désir de causer intimement avec lui y s'était engagé à venir de bonne hetire. Il ne manqua pas au xendez-vous '^ j« l'a^tti^udais an salon ^ et je le fis passer au plus vitei^dans le ca-
DUN PAIH UB FRADICE. Jl
binet de mon oncle. Il dit en entrant à celui-ci : (( Noua voici de nouveau en présence , monsieur, » je présume que nous aurons à causer sérieuse*- » ment, et j'en suis d'autant plus charmé que les » obstacles dont je me défiais ne sont plus en » France ; leur éloignement ne leur donnera » pas la facilité de mal conseiUéP.- »
 la suite de ce propos , il demanda si le roi avait le dessein de Temployei'. ■« C'est plus » en son nom encore qu'en celui de ïa reine, M répliqua mon oncle, que je suis^ chargé de » vous parler. — Oh ! répondit Mirabeau , avec » vivacité et en riaat, vous allez au-delà de » mes désirs , j« veux bien que le roi soit dans » ceci pour quelque chose, mais j'aime cent fois I) mieux que la reine en soit aussi ; c'est une » maîtresse femme , il y a dans sa tête seule plu« » de caractère que dans celles de tous les Bour^ » bons ensemble. Je me flatte de réussir isi elle » songe à se raccommoder avec moi , mais elle » m'a traité bien horriblement.
— ^)) Elle vous jugeait d'après vos œuvres, lui )) dit mon oncle, vous avez paru si furieux ! — ») Bon! il fellâît être comme cela ; autrement, » comftiént mb serais-Je fait conhaîtt^e. Au fond, » quoique jé sois un grès iîiàngéut' , jte tke suis
» pas un ogpre ; ce n'est pas du sang qu'il me » faut , mais de l'argent , car j'ai d'immenses » besoins ; quand je dis de l'argent , ce n'est pas » tout, il y a encore la considération publique à » laquelle j'attache un grand prix; mais voyons » ce que vous avez à me proposer , je présume » que vous n'êtes pas ici sans une manière de » lettre de créance. «
Mon oncle en avait deux : une du roi et l'autre de la reine, La première ne contenait que peu de mots, elle donnait au porteur plein-pouvoir pour traiter avec Mirabeau; la seconde plus étendue, et que j'ai eue dans les mains, car ou nous l'apporta sous cachet volant, était ainsi conçue : « Je suis, Monsieur, épouse, » mère et reine; les Français, quoique les en« » fants d'adoption , ne me sont pas moins chers » que ceux donnés par la nature. Si je me suis » trompée dans la voie que j'ai suivie pour faire » leur bonheur, je ne me refuse pas de prendre » un meilleur chemin ; je suis prêtç à prendre » les conseils d'un homme d'état habile, qui > veuille comme moi conserver les droits du » trône et ceux de la nation ; de vous, Monw sieur, par exemple, de vous qui ave^s voulu y nous paraître redoutable ^^ aQn de. vous faire
d'un pair de FRANCE. J^
» connaître, et qui dans votre cœur, conservez, » tout nie l'assure, les sentiments d'un genlil- )) homme et d'un Français loyal ; voulez-vous » nous servir avec autant de franchise qu'on en » met à vous le demander? Notre confiance est » à ce prix; nous voulons tout ce qui sera bien; » mais nous n'entendons pas nous livrer piedjs » et poings liés à des intrigants dont vous ne )i tarderiez pas à vous plaindre vous-même. » Vous savez ce qu'on veut et à qui on en veut; » nous vous apprendrons ce que nous voulons, » et nous n'en voulons à personne , car parmi )» ceux qui nous en veulent, il y en a beaucoup » d'égarés. Je compte sur votre zèle, comme » vous pouvez être certain de notre reconnais^ » sance. »
— «Voilà une lettre charmante, s'écria Mira» » beau y en la portant à sa bouche dans un » enthousiasme respectueux ; ah ! si le roi poi*-
» vait Monsieur, poursuivit-il, vous annon-
w cerez à sa majesté qu'elle n'aura pas désormais M un sujet aussi fidèle et aussi complètement » dévoué, w
Mon oncle , charmé de ce propos , crut ei^ vrai vieillard devoir ajouter en passant , un mot sur les avantages honorifiques et' pécuniaires
qu'on lui réservait. Mirabeau rinterrompaat aux premières paroles : « Ah ! pour aujourd'hui , » dit-Jl, laissez-moi rentrer dans la^chevalerie, » demain nous redescendrons aux vils. calculs » de la nécessité. ».
Mirabeau ajouta qu'on pouvait s'adresser  lui par l'intermédiaire d'un de ses amis qu'il 4ési« gna.Il me (it l'honneur de dire à mon oucle que si l'on m'envoyait en message, vers lui , ilne me repousserait pas ; mais il insista fortement rar lui point, celui d'avoir promptement une. audience de la reine. « Qu'elle me la donné où elle vouf» » dra, je me hâterai de me rendre à ses ordres- »
La conférence finit là. Mirabeau , sèitant du cabinet de mon oncle, rentra dans le ealon par l'antichambre, comme s'il ne faisait que d'arriver. Tous les convives" que j*ai désignés plus haut étaient déjà arrivés : il parut devant eux , non comme leur égal , mais avec cette bu*périorité incontestée d'un talent et d'un génie créateur. Il salua Cazalfes avec estime , fi témoins de feçons avec l'abbé de Montesquiou^ dit à Bat^ rère, à Vadier, un mot familier, et s'approclïanft de Maury : Ki Saint hoÀime> lui dit-il j* bom- ^> bien dé fois m'excommùmez-vous eï> dilsalttt « la messe? " . , ;.
d'un Pàm DE FRANCE. j5
— » Pas autant que vous le méritez> mais as- » sez pour vous rendre sec comSne un ]pendu y » si Dieu entendait ma voix, — Il est sourd pour » vous , riposta l'interlocuteur. — Eu ce cas , » je ^m'adresserai à la Vierge. — Non, Monsieur » l'abbé ) elle aurait peur de vous , elle vous M coimalt |îi^|i que vos œuvres. »
La société se mit à rire , et la conversatiop se tourna bientôt sur une thëse générale.- Il faut avoir assisté aux dîners dont de tels convives faisaient le charme y pour avoir une idée 4u plaisir que l'on y trouvait. J'aimais à entendre Cazalës , on reconnaissait qu'il agissait par sentiment et non par ambition ; son éloquence partait du cœur, celle de Maury venait delà tète. Quant à l'abbé de Montesquiou , il faisait preuve d'un beau talent , mais c'était tout ; sa parole mielleuse, ses expressions châtrées, l'élégance de ses phrases, faisaient dire : voilà un discoureur agréable ; mais il soutenait froidement la cause qu'il avait embrassée , et cela parce qu'il n'y avait rien dans 3on ame.
L'abbé de Montesquiou était à la fois prâtre et philosophe : Je caractère de l'un nuisait aux opi^ nions die l'autre.C'étaitlà Je cas de dire qu'ilfallait être chair pu poisson^ sacerdotal dans .U force du
terme^oii complètement sans préjugés; rélrangeté d'un mélange de principes si divergents sautait aux yeux et faisait une singulière dissonance. Tout prêtre ne peut être que prêtre, sans cela il se déconsidère et ne fait rien gagner au parti qu'il embrasse; s'il yaun avantagedansceltedéfedtion, il le donne à son .adversaire. Je préférai Maury quoique coureur de filles , parce qu'il était firan» chement de son ordre à la tribune, et que nous n'avions que là le droit de le juger. Mirabeau avait sur ce point d^s idées très arrêtées ; il disait un jour à mon oncle , en parlant de révêque d'Autun et de celui dont je m'entretiens ici, « Ce sont deux p qui veulent
» conserver tous les vices de leur robe et mordre I) à nos vertus de citoyens ; par ma foi l ils ne » mâcheront que de la m....» Mirabeau , il faut en convenir , avait une singulière façon d'expri»mer sa pensée.
Mon oncle se hâta de rendre compte à la reine de son entretien avec Mirabeau; elle pa^M flattée de l'enthousiasme qu'il avait manifesté j puis faisant un retour sur elle - même ,- w Le » croyez- vous sincère, demanda-t-elle?-^-Oui, » Madame, tout me répond de lui , sa vanité ^ n son ambitioni et son orgueil nobiliaire , non
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» moins que son amour delà dépense et du jeu. ïi — Il tiendrait aux privilèges de son ordre ? fl — - Beaucoup plus , Madame y que ceux qui » les défendent contre lui. »
Marie-Antoinette dit qu'elle parlerait au roi et qu'elle ferait connaître la décision de Sa Majesté. Je rapporterai plus tard la suite de cette intrigue si légitime.
Robespierre, le lendemain du dîner de mon oncle, vint me voir de grand matin, je me levais, « \ous voilà de bonne heure, lui dis-je? — » — Jamais assez tôt quand on peut servir I) son pays, me répondit-il ^ vous avez eu hier j) nombreuse compagnie ? — Quelques députés* >) — Oui, Cazàlës et Mirabeau,Maury et Vadier, » l'eau et le feu, le soleil et la nuit. Votre oncle M serait-il alchimiste par hazard , et voudrait- )> il faire sortir de cette fusion la pierre philoj) sophale ? — Je ne le pense pas. Les uns sont » ses amis , les autres lui ont été recommandés. » — Mirabeau est venu ? — Le dernier.
— » Mon ami, poursuivit Robespierre, je » vous le répète, n'intriguez pas, vous vous en )) trouverez bien. — Moi ! intriguer à mon âge. » — On dirait que vous avez quinze ans. — M J'en ai vingt-six. — Mais voire oncle en a
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« soixante-dix peut-être , il pense pour vous et » vous marchez pour lui ; je vous veux du » bien, tenez-vous tranquille. — Il me semble » qu'on vous a bien vite parlé de ce dîner. — » Oui , on surveille Mirabeau, et on ne veut pas )) croire à l'innocence de ses démarches. »
Je compris' que nous avions été dénoncés par un de nos convives , peut-être par trois, mais il me fut prouvé qu'on' n'avait pas soupçonné que Mirabeau était arrivé avant eux. Je fus lui conter , dès que Robespierre m'eut quitté , ma conversation avec celui-ci. « Le drôle , me dit- » il, voilà un beau métier ! veut-il seul se mêler » de cabaler; qu'il ne me fasse pas monter la )) moutarde au nez ; car je pourrais bien lui )) demander en face de toute l'assemblée ce qu'il )) va faire nuitamment au petit Luxembourg. — » Vous croiriez, m'écriai-je ? — Mon jeune ami, » me répliqua Mirabeau avec gravité , le roi est » bien malheureux , et si une main puissante » ne le tire de là , il est perdu ! ce pauvre » prince est seul , oui seul avec la reine. »
Après avoir ainsi parlé , il se promena à grands pas , et s'appuyant sur la tablette de la cheminée , il se mit à refléchir profondément, puis se tournant vers moi . « Alles^
d'un pair de FRANCE.
» dire à votre oncle que je me dévoue plus que » jamais à mon nouveau parti ; il n'y a que moi » qui puisse venir utilement au secours de cette » famille. »
La reine 9 qui appréciait sa position , demeu« ' i*ait convaincue que l'assistance de Mirabeau lui était nécessaire; elle parla dans ce sens à Louis XVI ; ce dernier ne partageait pas entièrement son opinion , beaucoup de gens avaient cherché à le prévenir contre cet homme extraor^ dinaire qu'il avait redouté d'abord, et qu'alors il méprisait^ ce qui était pis. Monsieur, à qui le roi, sans le mettre dans toute sa confidence , s'était contenté de faire part de son désir de se rapprocher du député ; Monsieur, dis-je , avait fait de son mieux pour porter son frère à changer de résolution , il lui parla même un jour à ce sujet avec tant de chaleur, qu'il surprit la reine présente à la conversation ; elle lui demanda s'il avait des motifs personnels d'eu vouloir à Mirabeau , et si celui-ci Favait offensé particulièrement.
Monsieur, surmontant son embarras , répli- (£ua que non ; mais qu'il ne pouvait s'empêcher de se méfier d'un personnage dont la conduite était si peu en rapport avec sa naissance , que
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d'ailleurs il le croyait vendu à la maison d'Orléans. « Eh bien ! dit la reine , puisqu'il se » vend^ on peut espérer de l'acheter une autre » fois, et il nous serait facile de le payer à un » tel prix, que nul ne nous le disputerait^ au » reste, il faut avant d'en venir là, ajouta-t-elle )) avec beaucoup de prudence , savoir si une fois » acquis il n'y aurait pas de danger à l'em- » ployer, car vous conviendrez que ce n'est pas » un homme de petite capacité. »
La conversation finit à ces derniers mots, et Mirabeau parut être oublié , mais la reine revint à*la charge auprès de son époux, elle lui fit parler par M^ de la P.... dont il estimait la probité; on lui montra si bien la nécessité de surmonter un éloignement qui n'était plus de saison, qu'on parvint enfin à le décider; il consentit à ce que le député fût admis en sa présence; mon oncle reçut par M. de la P.... l'autorisation nécessaire , je fus chargé de la transmettre à Mirabeau ; mais où pouvait avoir lieu cette entrevue importante, comment s'y prendre pour que les espions des ennemis de la royauté n'en fussent pas instruits ? il fallut chercher le moyen de les tromper, et voici ce que l'on imagina.
DVV PAIR DE FRANCE. 8ï
Quand la nuit arriva y on laissa ouverte une grille du jardin des Tuileries; Mirabeau enveioppé d'un immense witschoura, vêtement de saison , car nous étions dans les derniers jours du mois de janvier, rôdait^i Pentout dans une voiture de place ; il mit pied à terre sur le quai de la Terrasse , et s'introduisit furtivement par un passage qui donnait du côté des cuisines ^ il fut conduit ensuite à travers plusieurs corridors dans une sorte de chambre ou plutôt de cave dépendante de l'office , c'est là qu'il attendît la venue du roi , qui arriva bientôt avec la reiae. A la vue de ces augustes personnages, Miii^ rabeau y se mit presque à genoux , Louis XVI le releva ^ en lui disant : u Monsieur, ces marques » de respect sont de trop, j'aime néanmoins » à croire qu'elles partent de votre cœur. — » Sire , répliqua Mirabeau , mon cœur vous » est dévoué ainsi qu'à S. M. ( il montrait la » reine) et à la monarchie. Je voudrais vous » servir tous également, mais pour le faire avec » succës et surtout avec conviction , souffrez » que je vous fasse une qu^tion. Est-ce avec » franchise que vous adoptez la constitutiqn, » ou bien prétendriez-vous reconquérir votre » ancienne autorité? dans ce dernier cas, je dois ^— 6
8a MÉMOIRES
» VOUS d^pe que 9 comme je crois impossible que I) vous y parveniez jamais^ je né me hasarde- » rais point à me jet^ dans une route où nous » nous perdrions toitô.
: — » Monsieur'; répliqua le roi , je pense de » même ; je vois, au point où en sont le& cho- » ses, que je ne puis régner que constitiition<- » nellement, et û le pacte que je formerai » avec mes sujets est bon , de manière à ne pas » compromettre ma sûreté personnelle , celle }) d,Q n^jfisimille, et à me donner assez de force }} poviyJbîen gouverner, je m'y tiendrai, je vous 1^ l'affirme.
-^ Il En ce cas , Sire , j'appartiendrai doréna* » vant sans réserve à V. M. , je me flatte de lui » offrir des conseils utiles et de la diriger^ de »- telle sorte qu'elle puisse arriver, à bon port.
( — » Monsieur, dit alors la reine , on nous fait » craindra qu'il n'y ait un parti pour porter ». au trouçy une autre brancbe de notre famille.
. — » Un parti ? Madame , répliqua Mirabeau , ji^. il y en, a deux. — Deuxl s'écrièrent le toi et la » reine* t-r* Oui, Sire, oui Madame, dei|x, i'un » dépense^beaucoup d'argent po]ir vous nuire ». et pr^pairer les événements , l'autre est ihé- » nager r du sien et se flàù» de profiter des
d'un pair de FRANCE. 83
» circonstances; le premier agit presque ou«
I) vertement ; peu de gens soupçonnent le se*«
» cond, au reste^ moins dangereux que l'autre^
» parce qu'il est peu nombreux ^ et timide , il
}y y en a un troisième qui s'amuse à rêver la
» république comme si là belle couronne de
» France pouvait tomber de votre tête sans
» qu'il se trouvât une main [n*ête à la retenir
M avant qu'elle se brisât; nous avons trop dlia*
M bitudes de salons pour devenir jamais répu«
» blicains^ l'absence d'une cour consternerait
Yi le dernier de la populace , il nous faut queU
» que chose à voir passer de temps en tempt^
» et en vingt^qùatre heures ^ on ne déshabitue
» pas une nation de ce qu'elle a aimé pendant
» des siècles. »
Après ce début y Mirabeau entra plus avant dans la matière y il fit connaître à leurs Majestés ceux qu'elles pouvaient investir d'une partie de leur confiance, ceux dont elles devaient se méfier, les députés faciles à gagner , ceux qui seraient incorruptibles ; non que parmi ces derniers il n'y en eut pas de sincèrement attachés à la royauté, mais ils voulaient qu'elle existât débarrassée de l'inflaence du favoritisme. L'orateur déploya dans cet entretien toute la supériorité de ses
vues , toute l'étendue de son génie , de telle sorte que la reine enthousiasmée , ne put s'empêcher de lui dire : a J'entends enfin parler politique », ^ppur la première fois, non que j'adopte toutes » vos idées, mais vous êtes, monsieur, un vé- » ritahle homme d'état.
— » Madame , répliqua Miraheau , nous » sommes tous perdus si je n'ai pas entière- » ment votre confiance ; je vois les chosesysans » préjugés, et je crains que les vôtres ne vous » trompent. »
Ici s'engagea une longue discussion où cha« cun des deux interlocuteurs , la reine et Mira* beau , soutinrent leur thèse en présence du roi , ]a première termina en disant : « Au reste , » monsieur, comme nous vous avons appelé, ce » n'est pas pour nous méfier de vous , et nous I) tâcherons de nous conformer à vos avis , au- » tant qu'il sera en nous de le faire.
— » Au moins. Madame, répliqua Mira- » beau avec vivacité, pas de correspondance » étrangère, et ne demandez pas au-delà du M Bhin ce qu'il convient de faire à Paris. »
La reine ^ à ce propos hardi se prit à rou* gir, un éclair brilla dans son œil et laissa voir ce qui, se passait dans son ame; le député
s'en aperçut , et continuant de parler : « Oui , » Madame^ je vous demande de ne point pren- » dre d'avis de gens qui n'étant pas sur les M lieux , ne pourront juger de la gravité des » circonstances; songez qu'ils sentent autre-* » ment que nous ne sentons , leur maniëre de » voir n'est pas la nôtre, et la crainte de perdre M votre feveur peut les porter à exposer le repos » de la France. »
Marie- Antoinette en répondant, prît avec chaleur la défense de ses amis , le roi alors pre« nant la parole : « Je pense comme monsieur , » on nous a donné de bien méchants conseils, » et ceux qui ne sont pas ici ne peuvent que » mal voir les choses , d'ailleurs il faut nous dé-^^ » cider entre nos anciens et nos nouveaux con- » seillers. — Je ferai, répondit la reine , tout ce » qui vous sera agréable, tout ce qui sera utile.
— » Et alors, dit Mirabeau, nous marcherons « droit au succès. » La conversation touchait à sa fin , le député , avec une liberté respectueuse, s'adressant à la reine, la conjura d'imiter Marie-Thérfese, son auguste mère, qui n'admettait pas un de ses sujets devant elle , sans lui accorder la faveur de baiser sa main royale. L'auguste princesse lui tendit la sienne avec grâce