‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france--Chapitre 13 sur 48 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

CampaçQe de IVil«te«^ JOMjpb BottitMMc. -^ la ràile sa fume.— Louis Boiiap«rtei — La reine de HoUaDde* — Panllèle entra ces" deux princesses.— GonTersation entre Napoléon et le comte Fabre de l'Aude. — âtilte de cette conversation. — Beau caractère de Canot. — « TJn« de ses lettres inédites. — Désmtéressemimt da comte Fabre de l'Aude. -— Dissolution du tribunat. -— Les merlettcs du duc de Feltre. — Les lapins du prince de Talleyrand.

Les iûtrîgues^-de l'ADf(leteiTe et rambition toujours croissante de Napoléon amenèrent une rupture avec la Prusse^ qui depuis le commen* cernent de la révoluticm> avait conservé à Tégard de la France une stricte neutralité. Appuyée sur la Russie^ honteuse du désastre d'A]U3terlitz y et jalouse de venger son honneur compromis par cette défeite , cette puis6an<;e voulut tenter à son tour le sort des armes et nous corn» battre seule ^ lorsque l'ÂuibriGhe vaineue n'usait

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s'armer de nouveau. Ou connaît les détails de cette campagne célèbre et glorieuse, où Tem-^ pcreur, servi par son génie et sa fortune, triompha comme Achille , en courant, et où, en dix jours ^ le roi de Prusse chassé de ses Etats, fut contraint d'aller aux extrémités de sa frontière attendre les secours tardifs qu'Alexandre lui amenait. Ces événements signalèrent la fin de 1806 et le commencement de 1807. A la bataille de léna succédèrent les journées d'Essling et deFriedland^ la paix enfin fut conclue, la Prusse accablée perdit le tiers de son territoire , et la Russie se déshonora en acceptant une partie des dépouilles de son alliée.

Avant cet événement, Napoléon avait préparé pour sa famille deux nouveaux trônes , celui de Naples et celui de Hollande ; il avait chassé de la péninsule Italique la branche de la famille des Bourbons , qui n'avait pas craint d'user de ruse à son égard; et Joseph son frère fiit appelé par lui à régner sur les Napolitains.

Joseph, dont il voulut faire un roi , était un

homme bien ordinaire, ne possédant aucune de

ces grandes qualités qui font la gloire des têtes

^ couronnées et garantissent une longue durée

D^lTlf PAIR DB FRANCE. IÔ()

aux empires. C'était vainement qu'on le pla« çait sur un grand . théâtre , la scène était trop yaste pour lui; ses vues portaient le cachet de la médiocrité ; il aimait les femmes sans savoir , par sa galanterie, relever cette passion.

Joseph Bonaparte , ne portait en outre, dans son ame aucun courage moral; on devait à toutes les époques le voir fuir devant le danger , et se flétrir par une lâcheté que les Français ne par* donneront jamais ; il n'était ni cruel ni vin» dicatif, il était au contraire bon compagnon ; peu amateur des beaux arts, détestant le travail, il aurait été plus convenablement placé à Paris, avec quelque fortune, qu'à Naples ou à Madrid sur un trône qu'il éiait incapable d'illustrer et de défendre.

Sa femme, la demoiselle Clary , fille d'un négociant de Marseille, aurait été par un effet contraire, à la hauteur du rang où le destin Tavait amenée; on n'a jamais, à aucune époque y rendu assez de justice à ses vertus qu'on n'apprécia p^s convenablement tant que son front parut orné d'une couronne. C'était sans doute de toute la femille impériale la moins riche, et pourtant cellequi feisait le plus de bien:

tlO MÉMOIBES

sa charité ^it iiiépuisab]e ^ mais êàitB avec choix et discernemmt ; renfermée dansTin* térieur de soa palais , ne s'occupant que de bonnes oeuvres ou de ses filles, qu'^e chérissait tendrement } elle ne paraissait presque jamais à la cour de son beau-frëre, et n'était accessible qu'à la veuve et à Forpheliii) die ne dédaig^nait pas d'essayer les larmes du pauvre, et pour obtenir d'elle une audience, il ne fallait point apparu tenir aux premières &milles de l'état ou «voir rendu des services à la maison impériale, il jSufB» sait d'être malheureux ; l'aimable et érudit abbé Lecuy qu'elle avait pris pour le distnributeur de ses grdœs, de ses aumônes abondantes, est eneoi^ plein de vie, il ne me démentira pas daqs tout le bien que j'ai dit de .cette, noble et admirable princesse.

Lpuîs Bongpaite, véritable homnedebien, çt qui eut a^se^ diS supériorité dana l'ame pour abdiquer un sceptre j dès qu'il pe ^t plus indé* pendant , reçut de son frère la Hollande érigée en royaume ; cette terre clasràque de la liberté ne pouvait toq:iber en de meilleure» i|iains. Les goûts de Louis étaient simples , il voulait de l'écoi^omie ^ il . préparait une diminution d'impôts fà la splendeur de saeonr; romaqder cou*

d'un PÀIK DC FRANCE. III

ronné il cherchait dans les lettres cette distraction que les soins du gouverneinent ne loi procuraient point, il aurait vouki tout i la fois le bonheur de son peuple et son repos particulier ; U aspi-» rait à l'amour de ses sujets comme a un bien nécessaire; la gloire n'eut pan suffi à son cœur : nul plus que lui ne pouvait réconcilier les Hollandais avec la royauté ;, qui depuis Vhi^ lippe II leur était insupportable^ et son triomphe avait été de se rendre cher à ses sujets. Sa santé délicatesses manières douces^ la bophommie de ses formes, la grâce de son langage, semblaient indiqner^un être faible ; il parut fort lorsque tout à coup on, le vit abdiquer la souveraiiie puis^^ sande , plutôt que de consentir à opprimer le peuple qu'on lui avait donné , et jamais il ne se montra plus digne de la couronne que le jour où il la déposa.

L'^dicatton de Louis Bonaparte est sans dout$ celle dont les motiis sopt les plus respec» tabler ; il n'était pas , comme Charles-Quint , lassé des grandeurs pour les avoir trop goûtées , il ne possédait pas, comme la reine Christine ^ cette légèreté de caractère, cebesoin de se rendis extraordieatre et de (aire du bruit , cette inqnié» tude naturelle qui la poussaient vers une vie evm

lia ' MÉMOIRES

rante 6t désordonnée; enfin, comme Charles^ Amédée roi de Sardaigne, il n'abdiqaa pas pour se livrer en pleine liberté à ses passions; il se sacrifia à la Hollande, il ne voulut plus la régir des qu'il ne lui fut pas possible de la rendre heureuse, et plutôt que d'appesantir son sceptre sur elle , il le brisa.

Par une bizarrerie singulière y ni la reine de NapleStui la reine de Hollande ne purent se plaire dans les royaumes dont on investissait leurs époux; la première, dégoûtée des grandeurs même avant de lés connaître , ne pouvait souffrir ni la magnificence ni l'étiquette ; elle ne voulait pour courtisans que les pauvres, et préférait s'humilier devant dieu dans le secret de sa demeure, que de recevoir une foule obséquieuse prosternée devant elle. La seconde dont l'exis* tence to^te entière était consarée à ce qu'on appelle la société, la seconde parisienne par excellence, ne comprenait la royauté qu'environnée de plaisirs, defètes, qu'au milieu des artistes, qu'avec toute la splendeur française et surtout ranimée par l'attrait d'une conversation piquante, vive, variée et étincelante de ces saillies, de ces mots heureux , de ces riens séduisants qu'Amsterdam ne lui ofirait pas ; elle ne voyait

d'un. PAIU DE FRANCE. I l3

(le la Hollande que ses brouillards perpétuels, que la parcimonie, la tournure mélancolique de ses habitants^ enfin elle s'imaginait ne pouvoir être reine là où elle ne s'amuserait pas ; le plaisir et le plaisir de tous les jours lui semblait un besoin de son règne; elle ne mettait qu'avec répugnance le pied dans son royaume, et se mou'^ trait toujours empressée de revenir à Paris.

Napoléon, de retour dans cette ville, après sa glorieuse campagne de Prusse , supportait avec impatience les discussions du tribunat ; il ne voulait: plus être contredit. Ce qu'il avait surtout le plus en horreur était cette publicité de la discussion, si insupportable à la tyrannie ; dans ces dispositions il imagina de supprimer le tribunat lui-même , que déjà il avait diminué dans le nombre de ses membres , ce qui était formellement porter atteinte à la constitution. Toute puissance avait disparu devant la sienne , il pouvait iaireimpunément sa volonté ,* il exprima donc sa pensée au conseil-d'Etat, où il ne trouva que des hommes prêts à le satisfaire, et la mesure complètement décidée, il envoya chercher le comte Fabre de l'Aude, qui depuis six ans pré«» sidait le tribunat.

« Mon intention, lui dit-il, est dedétruire une Tome m. 8

1X4 MÉUOIRES

» institution qu6 je crois inutile^ et qui^ dans

» tons les cas,est dangereuse parce qu'elle accou-

» tume le peuple à penser que Ton peut résister

» à l'autorité et à discuter quand il ne faudrait

» qu'obéir. Je sais le tort que je vous fais ;

« il est juste que je le répare , je suis prêt à

» vous accorder tout ce qui personnellement

» vous sera agréable^ et en outre ce que vous » demanderez pour les autres.

» — Sire, répondit M. Fabre de l'Aude , je » n'ai rien à demander pour moi , et je ne puis » que remercier Votre Majesté de la bienveil- )) lance qu'elle me témoigne ; mais je la supplie » de ne pas oublier mes collègues ; ils peuvent » servir utilement TEtat. — Eh bien î répliqua » l'empereur^ inibrmez-vous de ce qui convien- » drait à chacun d'eux, je les placerai tous, puis= » que vous le croyez nécessaire à la chose publi» » que; quant à vous, je vous nomme sénateur , w et vous prie eu même temps de recevoir ce M papier. »

C'était un bon de cinq cent mille francs accordé comme récompense nationale au prési»

dent du tribunat.M. Fabre de l'Aude ne balança pas à refuser cette somme considérable avec tant de vivacité et d'insistances , que Napoléon

DUJN PAin DE FRANCE. Ii5

demeura confondu d'un désintéressement au»

^tiel il n'était pas accoutumé. Il voulut can-« traindre l'honnête homme qui se montrait su»

périeur au reste des courtisans^ de s'avilir à leur exemple : mais il ne put vaincre sa résistance ^ toute la vie du comte Fabre vient à l'appui de ce beau trait. On sait qu'après avoir occupé de très hautes fonctions , il eii est sorti avec une fortune suffisante y mais modeste. C'est une justice que je me plais à lui rendre quoique j'aie personnellement à me plaindre de lui.

M. Fabre à la suite de cette conversation , dressa la liste générale de ses collègues^ inscri» vant dans une colonne d^observation la désignation de la place que chacun d'eux pouvait remplir avec le plus d'avantage pour l'Etat. Un seul refusa toute faveur impériale : ce fut Carnot; et voici ce qui se passa dans cette circonstance. Cet ancien directeur était rentré au moment du iSbrumaire^ et avait été nommé ministre de la guerre; sa sévère franchise et son intégrité républicaine ne convinrent pas long-temps à Napoléon , qui lui retira son portefeuille 5 membre du tribunat y il s'y distingua par une opposition constitution^ nelle et il repoussa l'érection d.e rempire tant

Il(i MÉMOIJUES

qu'il put. M. Fabre de rAucic, au moment Je Tabolition du tribunat , le prit à part, et lui demanda ce qui pouvait lui être le plus agréable.

« Le rétablissement de la république, repli- » qua^ celui-ci, — Cest exiger Timpossible, lui » fut-il répondu ; mais pour vous, que souhai- M teriez-vous du chef de l'empire. — Rien. — » Vous n'êtes point riche. — Il n'est pas néces- » saire de le devenir pour être hounéte homme. » — Il est des fonctions que vous honoreriez. »• — Je ne les occuperai pas tant que durera le » nouveau système. Remerciez le général Bona- » parte de ses bonnes intentions, mais je ne » veux rien accepter. »

M. Fabre ne pouvant rien obtenir de ce franc républicain, m'en parla. Je voulus tenter quel» que attaque et j'écrivis à Carnot dont j'appréciais le grand caractère. Voici sa réponse , elle ne peut que lui faire honneur.

fc Vous me voulez du bien, je vous en suis » obligé; mais ne me poussez point à faire un » acte qui me dégraderait à mes propres yeux. » L'empereur viole la constitution en faisant 4 disparaître le tribunat , je m'associerais à son » usurpation si j'acceptais une faveur de lui. Je » dois protester par mon refus contre une me-

DU:î PA.m DE FAÀNCE. H^

M sure illégale 9 comme j'ai protesté à la tribune M contre le retour delà royauté cachée sous les » guenilles impériales. Il est bon que de temps n à autre 9 il y ait des gens qui disent à l'ambi- » tion , en lui montrant leur cœur : Tu n'iras » pas jusque-là. On nous chasse , je me laisse » chasser, mais je ne ferai pas une cote mal » taillée avec celui qui nous renvoie ; ce serait » trop si tous les battus passaient de son côté ; » j'ai l'orgueil de vouloir demeurer en feoe de » lui comme une protestation vivante, et je » pense que cet amour-propre vaut celui qui » tire vanité de lui servir de marche-pied. Il ne » se servira pour monter ni de ma main ni de

» mes épaules. Adieu ^ tput à vous^

» Carnot. »

Je ne commupiquai pas cette répoxise au comte Fabre ; elle ne lui aurait pas convenu; mais je lui fis entendre que Carnot était intrs^itable. Son nom omis sur la liste des tribuns à récompenser , amena un vif dépit sur la figure de Napoléon 5 et je tiens de Regnauld de Saint- Jean-d'Angely que l'empereur en lui en parlant, ajouta : n Carnot, qui n'a jamais voulu )ï vendre sa voix, n'a pas voulu feire ache- » ter sa retraite. » On pourvut au sort de tous.

Il8 MÉMOIRES

366 autres coliques qui passèrent au conseil d'État , à la cour de cassation , à celle des

comptes créée en ce moniien t,au conseil des prises,

aux préfectures, aux diverses magistratures, dans

1^ places de finances , enfin partout où on put

]«$ isiaser. M. Fabre de PAude poussa jusqu'au

bout le désintéressement doni^ il arait déjà donné

une preuve si: édatante, i) refusa le mobilier du

.palaisdu tribusat 4jae l'empereur lui accordait

lén put don : il ]m fit vendre aux enchères publi»

ques ainsi que Fargenterie , puis réunissant cette

somme à oe qtii restait dans la caisse du tri"

bunat j il k distribua à ^es collègues sans se faire

une part meilleure que la leur. Je crois que l'on

trouverait difficilement depuis la restauration ,

par exemple, des traits aussi honorables, et que

plus d'un grand seigneut se moquerait bien de

eette délicatesse du comte Fabre de l'Aude,

L'empereur rempli d'estime pour lui) outre

le titre de sénateur qu'il lui donna, le nomma

procureur-général près du conseil du sceau des

titres.

d'un pair de FRANCE.

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