CHAPITRE LVI
Les ara^^ecs d£ Tastronome Lalande. — Sa nuuiiie d'athéùme — La comtesse Fanni de Beauharoais, — Ses qualités. — Ses bizarreries. — Description de son appartement. — Encore' le chevalier de Cubières. -«U feit Téloge de Marat. — L'abbé Coarnaud.— Vigée, — Le chevalier de Bo.nfïlers. — M. de Roquelaore, ancien archevêque deMalines. -^ Mercier. — Son livre microscopique. — Son mot sur l'imprimerie. — Diner chez madame de Beaahamaîs -—Mot de cette dame sur luis grands ^agiqnes.
Je dois placer ici une petite anecdote sur l'astronome Lalande, célèbre autant par ses singularités que par ses talents. Je le > rencontrais quelquefois dans le monde^ où il venait quoiqu'il prétendît le détester, et où il s'ennuyait bientôt, s'il ne jouait pas le premier rôle. Une des maisons oùje le voyais était celle de la comtesse Fanni de Beauharnais , dont je parlerai bientôt; là il, se montrait dans toute la bizarrerie de ses systèmes, et il amusait , tandis qu'il croyait surprendre .
l!40 . MÉMOîïlÉS
Un soir je me trouvais à deu^ pas de lui , je le vis porter la main à sa tabatière ou bonbon» niëre; il y prit quelque chose que je ne pus distinguer^ il Téleva à la hauteur de sa bouche^ le posa sur ses lèvres, et se mît à le sucer avec une affectation de volupté qui me parut jouée; je le regardais faire^ mais je ne devinais pas son manège» Monsieur de Courdiamps^ mon voisin, s'apercevant de ma curiosité, sepenche à mon oreille: « Cesont des araignées^ me dit-*il. — Des >^ araignées! m'écriai-je assez haut, 6t de ma- » nière à être entendu.
» Eh ! pourquoi pas, monsieur, me répliqua » l'astronome; elles ont un goût délicat qui » tient de la fraise et de l'artichaut ; je les aime w beaucoup et vous offre de partager mon régal, » si le cœur vous en dit. »
A cette proposition, je m'éloignai par un mou» vement d'horreur involontaire ; j'avais bien*entendu parler de cette manie de M. de Lalande; mais n'en ayant pas encore été le témoin , je la regardais comme une mauvaise plaisanterie dont on se plaisait à le rendre t'objet; mais lui, moins étonné que choqué de mon geste :
u Pitoyable préjugé ! dit-il ; voilà les hommes : w tout cequi est inaccoutumé les effraie. » Puis
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revenant à moi : w Monsieur^ croyea&-vous en )) Dieu ? — Si j'y crois! répondis^je, quel est le » malheureux qui douterait de son existence?
» — Moi, monsieur. — Je vous plains. — J'ai » trop appris pour croire. — Ah! monsieur, lui » répliquaî-je , la science vous aurait-elle feit » tout oublier? »
Il ne m'écouta pas , et bientôt il c ommença ses diatribes accoutumées contre la Providence. Il se donnait carrière, quand madame de Beauharnais , que la fatigue avait un peu assoupie, se réveilla. Oh! alors force fut à Itiî de changer de langage, car la dame lui imposa silence, ce qu'elle faisait chaque fois que ce personnage traitait une thèse pareille. Nous laissâmes là le nouveau Titan, et la conversation tournant vers la littérature^ Lalande s'esquiva sans avoir pu m'inscrîre dans son supplément au dictionnaire des athées.
La comtesse Fanni de Beauharnais avait été jolie femme , elle était restée femme d'esprit, et à toutes les époques de sa vie elle fut femme excellentç; jamais je n'ai vu tant de bonté, tant cVindulgence et de grâce réunies.
Elle possédait tant de qualités précieuses, que l'on gémissait d'y trouver mêlées quelques fai-
blesses^ quelques eniantillagfes qui avaient sur» vécu à sa jeunesse , et qui se montraient encore an déclin (Jesesjoars; par exemple elle n'avait jamais voulu vieillir, et elle s'était arrangée en couséquence : elle se coiffait à soixante dix ans cpmme à vingt, elle portait des robes d'une magnificence extrême, en velours ou en soie richemeat brodées et de couleurs éclatantes ; elle couvrait ses joues de blanc et de rouge^ teignait en noir ses sourcils,
Four réparer des ans l'irréparable outrage.
,]M[ais tant de soins auraient été perdus, si la cruelle clarté du soleil avait pu éclairer les jravages du temps ^ pour éviter ce mécompte, madame de Beaubarnais s'était résolue à ne plus se n;Lontrer au grand jour, et elle tenait parole : elle ne sortait de sa chambrie qu'à la nuit tombante, et les salles où elle entrait étaient closes soigneusement et toujours mal éclairées ; elle se plaçait dans un coin obscur, et de ma» nière que les feux des bougies ne donnassent pas sur ses traits, elle prenait pour cela des précautions extraordinaires ; sur sa table à manger, par exemple , il y ,avait des lampes arrangées de manière à la laisser dans ces ténèbres visibles qui lui étaient si. agréables.
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AUiée à la famille inipér ia^e^tante de Joséphine , de la reine Hortense, du vice-roi d'Italie, grand'mère de la princesse Sthépanie de Bade, elle était dans un rang assez élevé pour satisfaire son ambition; ses enfants ou ses gendres occupaient des charges importantes, elle avait peu de crédit; sa bonté excessive Vayant portée à recommander trop de monde, trop de gens surtout qui ne le méritaient pas , était la cause dé la perte de son influence; auss^ceux qui l'aimaient, et j'étais fiu Qoiobre, l'aiinaient pour elle, sans songer à tirer parti de sa protection.
Sa (^arrière HiXèrj^ir^^ quoique brillante, ne fut pas sans être mêlée d'amertume : elle eut des enn^Ani^; le matin de sa carrière fut orageux; elle le paa^ dans un état voisin delà misère, et elle supporta l'infortune avec courage.
I^n homme déplaisant^, maussade , insupportable et surtout ennuyeux outre mesure avait le soin de faire }es honneurs du salon de madame d« BeaMybbarniais ; il dvdit été san ami dès avant la rév^tion^ md proteoceur pendant cette é^qvke firyieljli^; et. depuis, par reconnaifisaoce , 8aii6 âcKiftte, moins que par tout autre sentim^it , dleien;fit.^oninai(:pe de cérémpnies; ie chevalier de Gubières pr,e»ait en vieillissant des mainieres
déjjoiitantes ; il ne restait plus rien en lui de l^homme da monde : sa politesse emphatique, criarde etobséquieuse^loin déplaire désobligeait. Je Fai entendu cent fois, devant vingt personnes porter aux nues la beauté et la fraîcheur d'une femme laide et vieille; c'était devant elle el en hurlant plutôt qu'en parlant, qu'il tenait ce propos saugrenu. Ni l'embaiTas de la victime^ ni le nôtre ne l'arrêtaient ; il continuait toujours, il ne finissait que pour aller raccrocher une autre infortunée, etla soumettre au pareil supplice. \
D'autresfpis le sans-culotte Palmeseauxse réveillait en lui ; car il avait été le compagnon actif de tous les scélérats de 1793, et on lui connaissait trois noms : Cubiëres celui de sa famille, Dorât qu'il avait pris en souvenir de l'amitié qui le lia au poète musqué de ce nom, et Palmeseaux, imposé, je crois, par l'Académie des Arcades dont il était membre. Un soir], que j'étais chez madame de Beauharnais^ un souvenir jacobin lui prit tout à coup, et voilà qu'il nous force à entendre l'horrible éloge funèbre... de Marat ni plus ni moins : nous frémissions tous en l'écoutant , je me rappelai alors de ses poésies anacréontiques adressées à ce monstre ;
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et que même Roland lui reproche dans sesMé* moires. J'en avais douté jusqu'à ce moment; mais ce que j'entendais était pis encore^ lui^ sans se troubler de la terreur universelle, poursuivit et termina en disant : Marat était un très gp^and patriote , lin homme de bien , un citoyen vertueux y et un jour viendra y où son nomsera pro»uoncé avec attendrissement par tous les Français. Il y eut parmi les témoins de cette scëue plusieurs personnages qui s'en expliquèrent vi» vement avec madame de Beauharnais i elle en sentait^ elle aussi , l'indécence, et de plusieurs mois M. de Cubiëres ne reparut plus le soir / dans le salon.
Je rencontrai chez la comtesse de Beauharnais plusieurs hommes de lettres : Yerninac de Saint-Maur, ancien chargé d'affaires à Constant tinople^ un instant préfet de Lyon^ et disgracié je ne sai^ trop pourquoi; c'était un politique en vacance, un diplomate de salon; il parlait avec mesure et bien, montrait de l'esprit, de manière à nous faire croire qu'il en connaissait l'étendue; il mesurait ses propos et ne se hasardait pas à vous diredès l'abord comment vous portezvous, mais il y venait peu à peu et en véritable ambassadeur. Il était beau garçon , avait des for-
mes très agréables ^ causait bien quand il vou» lait s'oubUer; mais si par hasard il se ressouve« venait de lui, aussitôt l'homme ^acieux et spirituel disparaissait, et il nous mettait en présence d'une dignité froide , gourmée et compassée , que certes nous ne préfârions pas.
Conmand , ancien abbé et traducteur mal»
heureux des Géorgiques de Virgile, père de cinq filles et contemplateur perpétuel de l'abbé Deiille, que nous aimions mieux que lui. Le ver> sificateur Yigée, sur qui Dorât en mourant a%'ait £ait reposer son esprit : froid jusqu'à la glace , il ornait ses petites poésies de petits agréments ; c'étaient des rimes faibles cousues à des lignes sans chaleur, restes du mauvais goût du dernier siècle. Viçée s'indignait qu'on ne lui dressât pas des autels^ il est trépaséé de douleur de n'avoir pu entrer à l'Âcad^ie, contre laquelle chaque matin il faisait une plate épigramme.
J'avais perdu de vue le chevalier de BoufBei^s; je le retrouvai chez la comtesse de Beaubarnais; mais hélas 1 où était l'autenr du poème des cœurs , l'élégant militaire , le poète gracieux et léger d'autrefois ! il ne restait aucune trace du passé; M. de Boufflers, méconnaissant alors le genre véritable de son talent, cherchait une
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gloire plus contestée : il ne citait pas Ânacréon, qu'il imitait dans sa jeunesse; mais il parlait longuement de notre physique, il ans^lysait la philosophie de Kant, de manière à nous endormir; et pour dernier coup de grâce, il venait de nou-s donner son Traité du libre arbitre. En l'écoutant disserter sur de telles matières, tandis que je me souvenais du passé , je croyais voir un papillon avec des ailes de plomb, et je demeurais confondu de cette manie de Phomme, qui le porte toujooi's à sortir du cerde ^tie ?a nature a tracé à son génie; ait demeurant le marquis de Boui¥lei9( c'était alors son titre), avait conservé son tact exquis^ sa politesse parfaite^ ce n'était pas un vieillard chagrin ou morose, il excusait les fautes d'autrui et avouait les siennes avec une naïveté charmante.
J'aimais à le voir auprès d'un autre vieillard, qui plaisamment l'appelait petit garçon; c'était M. de Roquelaure, ancien archevêque de Malines, commandeur du Saint-Esprit. Celui-ci , plus
encore peut-être , avait conservé toutes les formes de la vieille cour: connu par son esprit, par ses vertus douces, par son amour du bien, il a joui dans sa longue carrière de l'estime et de l'amitié de tous les contemporains ; il avait un