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» les deux tours de Notre-Dame , sur une plan* N cbe pourrie , me cfit-îl ? De quel secours me » serait un tel homme ? Ne serais-je pas flétri , » rien qu'à marcher de concert avec lui ? H a » laissé passer le seul moment favorable; il » doit se rappeler mes instances dès avant mon » dépait pour l'Egypte. Maintenant les choses )) ont changé de face ; il a chuté aussi bas qu'il M^ pouvait tomber^ et je ne suis pas d'humeur » à le relever de la boue sanglante où il pa- » tauge. Il me procurera un commandement en » chef ; je préfère me le donner moi -même.
» Quant à ce qui est de prendre place sur un » des feuteuils du directoire ^ cela ne me con» » vient pas davantage ; si je fais de la besogne , » je veux la fiaîre à ma guise. Que vous sem- » ble au surplus de tout ceci ^ accepteriez-vous » des offres de ce genre ?
» — Non , général, lui répliquai-je avec vi»
» vacité , il ne peut y avoir que de la perte à j> commercer avec Barras; c'est un homme » fini, qui n'est plus bon à rien , et qui , loin de » vous servir, serait très nuisible. — A la bonne i) heure , voilà parler , un sot m'aurait )) conseillé un accommodement \ il ne peut y » en avoir là où les prétentions sont si diver-
>» gentes. — Ainsi ce sera un plein refus que je » lui porterai? — Non, il ne faut pousser per- » sonne au désespoir , fàt--ce le plus imbécile , » et Barras n'est nullement dans ce cas; sa fai- » blesse n'est pas de la bêtise. Dites-lui que , » surpris de ce qu'il me propose , je veux réflé- )} chir sur le parti à prendre ; que je suis las de » faire la guerre, qu'un long repos me devient i) nécessaire , sans que je renonce pour cela au I) service de la patrie j que plus tard nous nous » verrons , et qu'alors , sans doute , il nous sera )) facile de nous entendre, d
On vint prévenir que le déjeuner était servi , et nous fumes nous réunir aux convives; il y avait là , outre les généraux que j'ai nommés , Leffevre, Murât et Berthier. Le premier , ancien soldat aux gardes , en avait conservé les formes guindées , roides et communes ; sa figure était belle , sa conversation assez pauvre , mais il devenait remarquable sur le champ de bataille ; il possédait une bravoure à toute épreuve , et un instinct de commandement qui lui était particulier ; iln'avaitpaspuisé dans son éducation primitive la connaissance des formes de la poljitësse et de la bonne compagnie , et par la suite il ne lui fut.point possible de s'en instruire; dans sa plus
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grande élévatioa, ses propos restèrent conformes à son premier état, et lui et sa femme nous apprêtèrent à rire souvent ; mais que de brillantes qualités étaient cachées sous cette enveloppe vulgairelJamais n'avait battu cœur plus français, plus franc , plus généreux ; il ne cherchait pas à s'en faire accroir<^ ; il n'avait aucune fausse honte ni aucune sotte vanité y et aucun dé&ut essentiel ne déparait les vertus de son ame.
Murât, dont je parlerai souvent plus loin, n'é» tait alors connu que par sa valeur impétueuse , la grâce de sa personne toute chevaleresque, et son dévouement à INapoléon , dont il courtisait une des sœurs. Quant à Bertfaier, je n'en divai rien maintenant, plus tard j'aurai fréquemment sujet de m'occuper de lui ; Cornet , Regnauld-Saint- Jean-d'Angély , Cambacérès , le citoyen Talleyrand-Périgord , nouvellement sorti du ministère des relations extérieures , le peintre David que je retrouvai là , un peu penaud de son fana»
tisme révolutionnaire; Courtois, conventionnel comme lui , et comme lui , régicide , complétaient lé nombre des invités. On rit beaucoup pendant le déjeuner ; on évita de parler politique ; la conversation roula sur les beaux arts.
David tint le dé y et nul plus que lui n'en avait le droit; mais Bonaparte fut son digne émule. J'admirai avec quel goût il parla de la peinture ; la sagesse de ses jugements et le tact exquis qui lui faisait apprécier les plus beaux ouvrages des maîtres de diverses écoles. David, en l'écoutant , ne put s'empêcher de lui dire : « Général^ à vous entendre , on croirait qtie » vous savez aussi bien manier le pinceau que » la plume. — Dans un cas de pleine réforme , » dit Lefèvre à Bonaparte , tu pourrais te faire » brocanteur de tableaux. »
Ce propos nous amusa, et l'on continua sur ce ton. Cependant, dès que l'on eut fini, je m'é» clipsai et me rendis au Luxembourg , de toute la vitesse de mes chevaux 5 j'étais attendu sans doute avec impatien^çe , car on ne me laissa pas me morfondre avec les solliciteurs qui remplissaient le salon. J'entrai de suite , et je dis à Barras ce dont nous étions convenus avec legénéral^ Barras était trop frivole pour ne pas s'accrocher à la première branche, «c Âh ! il veut réfléchir l » Soit , qu'il réfléchisse ; il sentira que son in- » térêt a tout à gagner d'un accommodement , « et tout à perdre d'un refus dangereux. Je vous » remercie^ ajouta-t-il, vous n'oublierez pas
» de demander à votre ami de presser sa ré- » ponse. » Et peu aprës je sortis.
Le général Moulin me rencontra comme j'é»
tais prêt à remonter en voiture. «Où allez-vous, » me dit-il ? — Voir Bonaparte. — Il nous a j oué » un vilain tour. Que diable avaitil besoin de re- » venir pour nous mettre tous en émoi ? je gage » que Barras voudrait traiter avec lui , et que )> vous en savez quelque chose. » Je nie récriai sur ce fait, ne me souciant pas de l'avouer.
Moulin continua : « Ils n'ont pas voulu me » croire , ils en seront les dupes ; on ne doit » point marchander avec un compëre qui dié- )) serte son poste et qui viole les lois sanitaires. » C'est par ces feits seuls un coupable, un » rebelle , et on aurait dû le traiter en consé- » quence. — ^Vous êtes sévère, citoyen directeur, M lui dis-je. — Je suis juste et je vois de loin. »
H ne vit pourtant pas sa déconfiture pro»
chaine , et il tomba avec ses collègues.
Je revins donc où j'étais attendu.Bonaparte s'aperçut avec joie que Barras ne comprenait guëre leur position respective , et qu'il espérait ga= gner tout du temps , tandis que ce serait le temps qui lui ferait tout perdre ; mais si Barras était tranquille , Gohier et Moulin l'étaient moins.
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Derrière eux s'agitaient encore des . hommes dangereux par leur énergie et leur caractère. Je placerai au premier rang Destrem ^ ^e Toulouse. Il possédait une fermeté peu commune y une baine raisonnée du despotisme qu'il avait cru tuer en votant la mort de Louis XYI , et qu'il craignait de voir renaître si un gouvernement militaire s'établissait ; il aurait tenté pour l'empêcher le coup le plus désespéré y car il y avait dans son ame quelque chose de ces inspirations romaines^ si vivement recherchées de nos sombres républicains. Destrem était véritablement ianatique de la liberté ^ il croyait qu'eUe suffisait à la gloire et au bonheur de la nation ; et pour qu'elle pût s'établir en France , aucun sacrifice ne lui aurait coûté.
La plupart de ses collègues aux cinq-cents pensaient comme lui. Us ne voyaient pas sans inquiétude le retour du général Bonaparte ; et soit qu'ils le regardassent comme un autre Monk , ou comme un autre Cromwel y ils ne voulaient point de sa dictature. Il n'en était pas ainsi des membres du conseil des anciens, ceux-ci se montraient disposés à transiger avec lui y pourvu qu'il les appelât au partage de la puissance j nous connaissions leurs dispositions^
et nous nous sentions sûrs de leur appui dans Texécution du coup d^état que l'on allait tenter. En va in pour calmer la disposition des esprits, on chercha à les réunir par des fêtes. Celle qui eut lieu dans l'église de Saint-Sulpice transformée en temple de la Victoire , et dont on fit la salle du banquet national y ne conduisit pas à ce but. Le général Bonaparte^ par un calcul adroit, et voulant jeter sur ses adversaires une déconsidération utile à sa causé , en montrant qu'il les croyait capables d'un crime , affecta de craindre qu'on ne cherchât à l'empoisonner. Il ne parut à ce repas que pendant quelques minutes ^ et il ne mangea que des œuis durs. Afficher une pareille défiance c'était grièvement blesser les chefs du gouvernement ; ceux-ci le sentirent , mais ils étaient déjà si faibles, qu'ils n'osèrent pas s'en fîâcher. Je me trouvai à ce festin à côté de Chénier. w II me semble, me dit-il, que » nous sommes à un de ces repas funéraires » que donnaient les Romains I Qui enterrons- » nous , est-ce la gloire militaire , est-ce la » liberté ? * — Mais ni l'une ni l'autre , lui ré» » pondis-je ; il faut e^érer que c'est plutôt un » gage de réconciliation. — J'ai peine à le » croire. Voyez la contenance péniblement tran-
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)) quille de Barras ; la gaîté affectée de Sieyes, » ce fourbe dont je me défie par cela «eUl qu'il » est abbé ; remarquez la confiance dé Roger- Ducos ; l'eitibarras de Moulin et l'agitation » de Gohier. Tenez, voilà le général qui se Ifeve, » il ne se^ène pas morbleu ; nous resterons à )) table aprës lui , ne fut-ce que pour lui ap« » prendre qu'il n'est pas le maître ^ et que ce » n'est pas à lui à donner le ton. »
Chénier dès ce moment commença un système honorable d'opposition* Il avait l'instinct de la liberté et une aversion insurmontable pour la tyrannie^ il aurait voulu que les soldats fussent citoyens avant que d'être les séides de leurs chefs; il demandait l'impossible, et parce qu'il possédait de grandes vertus , il s'imaginait que les autres devaient suivre son exemple. Âpres le repas , je le quittai pour me rendre chez Bonaparte.
Je fus reçu par Joséphine ; son époux n'était pas visible. Elle l'avait aperçu à peine; elle me demanda oe qui s'était passé au festin , je le lui contai, et alors son inquiétude commença à di» minuer, « Je crains, me dit-elle, qu'on ne nous » joue quelque mauvais tour ; ces hommes de n la république sont 6i méchants ! il me semble » toujours qu'ils vont mettre le général hors la
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» loi. — Rassurez - VOUS ^ luidis-je, ses amis » sont noiobreux et ne souffiriraient pas cet » attentat* n
Regnault entra sur ces entrefaites; sa figure était rayonnante; il nous conta qu'il venait d'entendre la conversation de deux hommes du peuple ; l'un disait à l'autre : « Yois^tu , il £aut » en finir ; cinq directeurs , ça ne vaut pas le » diable ; un seul comme le général Bonaparte^ » remettrait la république sur un bon pied. — )) Oui , mais s'il se fait roi ? — H ne sera pas » si béte , les rois ne lui vont qu'à la ceinture; )) et s'il se faisait roi y nous le tuerions ^ mais » s'il reste grand citoyen y alors nous le pous- » serons de notre mieux. »
Regnault riait ; madame Bonaparte et moi ne partageâmes point sa gaîté; nous trouvions dans ces paroles quelque chose de trop férocement républicain ; car nous sentions tous les deux que son époux , s'il commençait par être grand citoyen pourrait finir par être roi et par conséquent ne plus aller quà sa propre ceinture*
Toutes les particularités du i8 brumaire sont connues. On saitcomment le conseil des anciens, en transportant à Saint-Cloud le lieu de ses séances^ et en y conduisant nôtres conseil des
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cinq-cents.conime la constitution lui en donnait le droit, facilita la révolution nouvelle. Sieyes et Roger-Ducos abandonnèrent leurs collègues ^ force fut alors à ceux-ci de se soumettre. En vain le parti républicain tenta un momentde prendre une attitude menaçante , la force des baïon^ nettes rut là pour le contenir. Les gfénéraux sur qui il comptait l'abandonnei^nt ; Augereau fit comme les autres , il accduriit près de Bonaparte en se plaignant de ce qu'on l'oubliait au moment où on voulait faire quelque chose pour la république ; Bernadette se tint tran-^ quille , ou fut pris au dépourvu , et Moreau ^ avec une docilité sans pareille , courut s'emparer du Luxembourg. On sait comment le reçut le directeur Moulin ; les reproches humiliants qu'il lui a^dressa , et avec quelle dureté il lui dit que puisqu'il faisait le métier de gendarme ; il n'avait qu'à attendi'e dan§. rantichambre:
Il est une observation importa ntequ'pn à souvent faite suple cœur humain, c'est que le courage moral est biqn plus l'apanage de ce qu'on appelle les bourgeois que des soldats. Il est rare que parxni les militaires il s'en trouve d'assez fermes pouf tenir tête au pouvoir, tandis que l'on compterait beaucoup de magistrats qui n'dnt pas craint