CHAPITRE LXVni
Ma mission en Italie.— Conversation aYecCambacérès. — Avec Napoléon. — Ma visite à Joséphine. — Je quitte Paris le i5 novembre. — Approche de Marseille. — Ville de Marseille. — Le comte Thibeaudeau. — ^M. Heurtaud de La Merville. — Toubo. Fréjus. — Cannes. — Nice. — La princesse Pauline. — Mon entrevue avec elle. — M. R... — Sospello. — Tende. — Rencontre de trois brigands. — Coni. — M. Le Pelletier d*Anlnay. — Mondovi. — Ceva. -— Montésimo. — • Mi|)é»mo. — Faubourg de Grénes. — Intérieur de la ville. — Ses monuments.
Que devenai-je pendant ce temps]? Un ordre de l'empereur m'avait enlevé de Paris vers le milieu du mois d'octobre i8i3^ et envoyé dans l'Italie. Je reçus le i4 un messag^e de l'archichancelier^ qui m'invitait^ toute afiaire cessante, à me rendre chez lui dans la matinée j je n'y manquai pas. c( Mon ami^ me dit-il, l'empereur » a besoin de vous dans les circonstances ^ré-
» sentes ; il connaît votre mérite ^ il apprécie )) voti'e déyouement ; on lui mande d'au-delà » des Alpes ^ des choses qui lui font une vive » peine ; on lui fait craindre un soulèvement du » peuple et des trahisons de la part des mem- » bres de sa famille même. Gela le tourmente : ». il veut avoir sur les lieu;x une personne sûre ; » il a jeté les yeux sur vous. On ne vous voit » que rarement au château^ vous n'allez que » peu dans le monde , par conséquent ^ en Ita» » lie on ne vous connaîtra guère; vous voya-> » gérez incognito, sans prendre aucun titre et » sous un nom d'emprunt. Votre course aura » pour but ostensible les besoins de votre santé » et le désir de revoir la terre classique des arts. » Je vous mènerai tout à l'heure au château ; » Sa Majesté veut vous parler elle-même, elle » ne doute pas que vous ne soyez charmé de » cette marque de confiance. »
J'avoue que je le fus; je ne voyais aucune objection a faire, je n^étais.pas insensible à la satisfaction de retourner une fois encore dans la belle Italie , et surtout d'y remplir un message au nom du souverain. Ma réponse fut conforme à ma pensée, et Cambacérès s'en montra charmé. i< — Nous sommes à une époque, poursuivit^il.
3oO MÉMOIRES
» OÙ il est nécessaire que les rangs se serrent ; » tout va mal , tout faiblit autour de nous y et » si 9 dans la maison impériale il y a des trai- » très y à qui désormais pourrait-on se fier ? » '■ — Mais^ dis^je , pourquoi l'empereur ne fait-* I) il pas la paix ? — Je ne vous conseille pas y » me fut-il répondu , de lui adresser cette quesa> » tion } sa réponse vous serait peu agréable , il n croit sa gloire intéressée à combattre ; il est à » cheval sur cette idée^ et il rêve la victoù^e )) lorsque peut-4trejune suite de revers aclievej:a » de l'écraser. »
Après ce colloque^ nous nous rendîmes à
Saint-Cloud^ où Fempereur se trouvait en ce
moment et où il était arrivé du 1 1 seulement y
il ne me .fit pas attendre mon audience, c^ Vous
» voilà, me dit-il, pourquoi venez-vous sira-
» rement où l'on vous voit toujours' avec plai-
» sir? — Sire, lui répartis-je, parce qUe Thomme
>• ne foit jamais ce qu'il devrait faire. — Vous
» avez raison y comte y notre paresse ou notre
» amour-propre nous poussent hors du chemin
» que nous aurions i parcourir. Nul ne le sait
» mieux que moi ; mais si vous n'êtes pas dans
» la fdule qui m'obsëde y je sais que l'on peut
^) faire fond sur vos sentiments ; vous avez de
d'un pair de fbamce. 3oi
» l'honneur et vous répondez à l'amitié que » nous vous portons^ moi et une autre personne » qui m'est bien chëre. d
Il voulait parler de Joséphine. Je l'assurai de
mon zèle et de ma fidélité, w — C'est bien, me
» répondit-il y je sais à quoi m'en tenir sur vo->
» tre compte; aussi, veux-je vous donner à
» remplir une mission bien délicate ; vous allez
»> vous rendre en Italie , vous verrez à Turin le
» prince Borghëse , à Milan , Eugène , s'il y est ;
» ma sœur à Florence ^ MIoUis à Rome , et le
» roi Murât à Naples 5 voy^ leur remettrez à
» chacun mes dépêches, vous causerez avec
» eux ; je veusT que vous le fessiez avec fran»
» chise et ténacité. Jamais ambassadeur n'aura
M plus particulièrement représenté ma personne^
» ne soyez arrêté par aucune considération, par^
» lez comme je parlerais moi-même, ne songez
n qu'à moi et point aux membres de ma femille;
» je vous appuyerai lors même que vous feriez
» des sottises. Vous voyez combien je vous donne
ï) carte blanche ,• j'ai bei^oin qu'on me serve
» en cette occasion avec activité et san$ res-
» triction ; il feut que je sache à quoi m'en tenir
» positivement; mandez moi surtout la vérité ,
» il me la feut toute entière et sans aucun mé*