Tome m
Saa MÉMOIRES
elle perdait ses journées à des futilités qu'uu cœur vraiment rempli de hautes idées repousse toujours. Elle voulait singer Catherine de Russie, ou Marie-Thérèse d'Autriche, mais elle ne . trompait que les courtisans.
L'empereur et elle avaient pris à tâche de déconsidérer son mari, le prince Bacchiochi; ce dernier , homme de plaisir^ sans instruction , paresseux, débauché, eût été brave, peut-être, sur un champ de bataille, mais, partout ailleurs, il se montrait incapable de se maintenir dans le rang incertain qui lui était accordé. Simple général de division à Florence , où il commandait militairement, grand-duc à Lucques sans y avoir aucune autorité, sa position était non moins bizarre que désagréable; il n'était enfin , ni sujet ni maître ; le commandement et l'obéissance ne lui étaient pas plus naturels l'un que l'autre ; c'était un grand enfant , un sous-lieutenant de bonne mine, et rien de plus. L'empereur n'avait pas été heureux dans ses alliances.
Ses beaux-fr ères ne valaient pas mieux que les hommes dé son sang ; il restait seul au milieu de ces nullités couronnées dont il n'avait aucun secours à attendre.
d'uW PAIH DE FRANCE. 323
Elisa me deiâanda ce qne je venais faire en Toscane ; je me gardai bien de lui avouer que j'avais la mission de surveiller sia conduite; je lui dis que l'empereur m'envoyait examiner l'état des affaires pour lui en rendre compte 3 elle me paru t inquiète de ma présence y ses questions embarrassées non moins que ses réponses ^ me firent craindre aussi qu'elle ne jouât pas un franc jeu. Usant des moyens que je tenais de la puissance de l'empereur, je l'environnai de plusieurs agents chargés de veiller sur elle , sans entrer néanmoins en rapport avec M. de Lagarde , directeur-général de la police en Toscane ; je n'avais ni confiance en ses lumières, ni désir de pactiser avec lui, je savais qu'il jouait à Florence iin rôle assez ridicule, et qu'il y était plus occupé de ses plaisirs que de ses travaux ; ce n'était cependant pas l'heure de négliger ses devoirs.
L'Italie, mal éclairée sur ses yéritables intérêts, formait des vœux pour la chute de la France^ Je ne sais ce que les Italiens pouvaient se promettre de notre abaissement, ils en attendaient leur grandeur et leur indépendance. C'était principalement dans les Etats du Pape et dans la ci-devant Etrurie que l'on rencon-
.3a4 MÉMOIRES
trait les plus ardeots ennemis de l'empereur ; mais , et comme c'est l'usage , ces mêmes hommes le flattaient avec une bassesse déboutante. Dan3 toutes les classes on adressait a Dieu des vœux pour amener le complément de nos revers,; il feut tout dire aussi , la Toscane avait beaucoup perdu à la déchéance de ses princes; ce beau pays, accoutumé aux douceurs de la paix, aux avantages du commerce, s'en trouvait privé depuis sa réunion à l'Empire français j la population de Livourne , par exemple, avait décru dans une progression effrayante , et le nombre des malheureux s'y était accru considérablement; sur ^cinquante mille âmes environ , qui y restaient de quatrevingt-dix mille , vingt-deux , à la fin de i8i3, étaient inscrits sur les registres de charité.
On ne conservait non plus aucune tranquillité dans le Piémont; une partie de ses habitants regrettait l'ancienne dynastie. Au mois d'octobre d,e la même année, le canon du fort Montalban ayant annoncé à la ville de Nice l'arrivée de la princesse Borghëse, le bruit se répandit dans les montagnes que le roi de Sardaigne venait d'effectuer un débarquement sur la côte de Villefranche , et plusieurs communes s'insurge-
d'un pair de FRANCE. 3^5
rent aussitôt de telle sorte , que durant quelque temps y le passag*e du Gùi de Tende et du Mont- Genèvre ne furent pas sans dangers. Lorsqu'on apprit à Gênes, le 7 novembre, les détails désastreux de Leipsick, une tecreur universelle saisit les Français et leurs adhérents , tandis que les anciennes familles génoises applaudirent à une calamité qui semblait leur promettre le retour de cette indépendance dont ils ne devaient plus jouir.
Plusieurs jours â'écaulërent dans une fermentation dont les suites pouvaient être funestes. De nombreuses patrouilles parcoururent la ville; il fallait contenir le peuple, toujours avide de pill^^e et pressé de répandre du sang. La frayeur que les administrations françaises éprouvèrent dans le Piémont et la Ligurie, fut encore peu de chose auprès de celle à laquelle les Français s'abandonnèrent en Toscane»^ Dès le commencement du mois de novembre on songeait à prendre la fuite, plusieurs même se retirèrent, et les femmes, en cette circonstance, ne furent pas celles qui montrèrent le moins de courage.
La terreur universelle gagna aussi la princesse Ëlisa; on voyait ses agents à Livourne char* ger sur des bâtiments neutres ses effets les
plus précieux, son argenterie et sea bijouic, pour les faire transpprter dans les il es d'Elbe ou de Corse. La grande-duchesse avait cherché à se rendre favorable les peuples soumis à son auto» rite ; mais ses efibrts ne forent couronnés d'aucun succès. Une représentation maladroite et trop fe^ueuse, des torts intérieurs révélés par cette malignité qui environne les grands, des mariages forcés entre des Français çt des filles des premières maisons de la Toscane , avaient aigri contre elle la noblesse du pays et le reste des habitants.
Chaque jotir il arrivait de Paris à la cour de Florence des demandes exorbitantes d'hommes et d'argent. La grande-duchesse voyait le mécontentement universel sans con« naître aucun moyen d'y remédier ; à peine trouvait -on dans la contrée quelques feîbles troupes composées de jeunes conscrits, de sol» dats italiens, manquant tout à la ibis de gêné» raux et de munitions. C'était là le cas, sans doute, de déployer, pour suppléer à des res=» sources si précaires, les talents qu'on lui attribuait; mais en réalité, elle était hors d'état de rien entreprendre ; les entraves mises a son pouvoir l'avaient réduite à une nullité entière; d'ail»
d'un pair de JfJlANCE. 327
îeurs , qu'aurait-elle rencontré dana son cœur ? delà jactance^ delà bouffissure, mais rien de ce qui constitue une femme supérieure. Elle avait de l'esprit et manquait d'^ergie , elle parlait beaucoup et h'agissait'pas; die dépe|i«> sait eu belles phrsises tqut le feu de san imagi-* nation , tout le . sublinàe de son aine , ' de soi;te que quand il fallait agir elk' était incapable de le iàire.
On essaya cependant de remonter Topiliion publique en annonçant la prochaine arrivée d'une armée imposante; on la portait à plus de quarante mille hommes^; elle cheminait, disait-' on , à marches forcées, et chaque Frapçai» qui aboi'dait en Toscane, devait, pour complaire à la grande-duchesse, affirmer cette nouvelle^
Bsi seconde mesure employée fut la plus utile
à la paix intérieure; on org^anisa dans toutes les villes des gardes nationales ; aucun des habitante ne se refusa à ce service , tous s'y adonnèrent avec zèle , convaincus que c'était le seul moyen de contenir la populace toujours empressée à porter la confusion et l'alarme' au milieu des cités abandonnées à ielles-m^es. M. Lagarde', 4irecteur-gfe^ral de la police en Toscane, crut faire un coup de maître en répandant la nou»
velle que l'empereur ne tarderait pas à descendre lui-même en Italie. Ce feux bruit produisit un efiet momentané très satisfeisant; la seule pensée que l'empereur pouvait venir en imposa à la multitude; le souvenir de ses victoires la frappait encore; elle se rappelait l'avoir vu parcourir avec la rapidité de la foudre la Haute^ Italie^ chassant devant lui les plus terribles adversaires. Livourne n'avait pas oublié qa6 le général Bonaparte , arrivé devant ses murs , accourut au galop, et traversant sur la chaussée toute la longueur du môlej alla pointer luimême les canons du port contre les vaisseaux anglais qui prenaient la fuite à pleines voiles. M. Lagarde était possédé du démon de la police, c'est-à-dire de l'empiétement sur les pouvoirs des autorités diverses. Les préfets avaient beaucoup à feire pour le contenir et pour maintenir leur indépendance. Il poussa son investigation si loin envers celui de la Méditerranée, que M. de Goyon se vit contraint de lui signifier la rupture de leur correspondance , et de défendre à ses subordonnés d'avoir la moindre relation officielle avec le directeur de la police; celui-ci avait sous ses. ordres à Livourne , le baron de Lapparent, fils du sénateur de ce nom.
D^Va PAIR 0£ FRANCE. SnQ
Ce jeune homme ^ très doux et fort poli ^ n'a* vait pas la manie de son supérieur^ il se disait aimer et bien voir de tout le monde ; sa femme fort gracieuse , était spirituelle et naïve tout à la fois j vive et passionnée y elle faisait le charme de la société^ et ses amis de cette époque ont toujours conservé d'elle un précieux souvenir.
Presque en même temps on apprit que les Autrichiens sous le commandement du généi*al Bianchi , étaient sur la côte orientale de l'Italie à Rimini. Ra venue etFerrare, disait-on^ étaient en leur pouvoir et ils cherchaient à pénétrer à Bologne. A cette nouvelle incertaine d'abord , les Toscans dissimulèrent mal leur joie> les employés français songèrent à la retraite plus que jamais, et comme on n'avait pas des troupes suffisantes pour repousser matériellement les, ennemis^ on tenta de les battre d'une manière officielle, c'est-à-dire qu'on répandit des bulletins annonçant leur retraite honteuse et prÀ* cjpitée; je crois même me rappeler qu'on chanta à Pise à ce sujet un Te Deum auquel assista la grande-duchesse. Cependant^malgré ces ruses, le \langer n'en augmentait pas moins^ la princesse se hâta de demander des secours à son
33o MÉlfOIAËS
beau-^frère le roi de Naptes^ dont la polilique tortueuse commençait à se développer.
On devait croire que Murât n'oublierait point que ses intérêts étaients liés à ceux de la France. Des courriers lui furent dépêchés ; il donna de bonnes réponses , et effectivement il fit arriver quelques troupes vers la Marche d'Âncône^ mais avec une lenteur extrême , tandis que lui passait son teiiips à discuter le traité qui était sur le point de le lier à la icoalitioo. La grandeducfa^se rassurée par ces démonstrations appa» rentes croyait pouvoir gauler quelque repos, lorsque le lo décembre i8i3 , on vit en face du port de Livoqrne se déployer une escadre an»
glaise composée de quatre vaisseaux de ligne , de quatre frégates et de plusieurs parencelles et autres, bâtiments de transport; On crut. que les ennemis m^iaçaient la ville ^ et l'on se prépara à les recevoir; mais ils p'oursuivirent leur route et: débarquèrent sur la plage de Viaregfgîo , à quelque distance de Lucques. Un petit fort commandé par un officier Toscan aurait pu les gêner dans leur descente^ il n'en fut rien ; le chef et ses soldats prirent honteusement ja fuite. *
Les troupes anglaises commandées par le co-
d'un pair D£ FJUNCE. 33 1
lonel Schmit , apr^ avoir pris possessioa du port et du bourg de Viareggio se dirigèrent sur Luoques où elles arrivërent sur les (nize heures du soir. Les dispositions de l'ennemi étai^it connues du conseil-d'État luoqaoiB^ d^argé par Ëlisa du gouvernement de sft principauEté^ néan» moins ^ loin de se m^tre en mesure de te dé* fendre , il se contenta de fermer les portes et de se déclarer en permanence afin de pouvoir mieux délibérer sur les événements subséquents.
Un coup de canon tiré contre une des portes dç Luçques par les troupes anglaises , annonça le commencement des hostilité ; aussitôt^ dans la ville^on oiïrit de capituler, Un officier anglais entra en parlementaire > et tandis qu'il discu« tait les articles de la reddition, le colonel Schmit, pressé d'en finir, fit tirer un second coup de canon chargé i poudre. Cette ibis, la terreur fut complète; les Anglais, voyant qu'on évacuait la ville 9 s'y pré<%itèrent comme si elle eût été enlevée d'assaut, et ils en prirent possession au nom du roi de la Grande^retagne ; ils y trouvèrent une artillerie nombreuse, un corps de cavalerie, des munitions de gueiTe^ une portion du trésor de la princesse.
Dès que Ton sut a Livourne et à Pise le dé»
33a MÉMOIRES
barqaement des Anglais, on se hâta d'eb donner connaissance à la grande-duchesse qui, dès la veille était revenue à Florence. On fit partir pour cette ville sa fille, la jeune princesse Na» poléon qui était à la campagne aux environs de Pise , et on la pria d^envoyer de prompts et d'utiles secours. Je l'y avais suivie voulant de suite poursuivre ma course jusqu'à Naples où je voyais qu'il était urgent d'arriver; je reçus avec peine cette fetale nouvdAe, et je partis pour me rcndre.à ma destination .
On passa le jour suivant dans de vives inquiétudes, h Pise, à Florence et à Livourne; dans la première de ces villes , le peuple courait çà et là, sur les quais , s'excitant à la révolte et appelant par ses cris les Anglais dont il attendait sa délivrance. Le commandant d'armes de Pise, brave militaire, se préparait à se défendre avec une noble énergie; son corps était mutilé, mais dans son cœur tout français, rien ne manqait de l'amour de la patrie et du désir d'en conserver la gloire. On sut par des espions, qu!une députa» tion secrète du commerce de Livourne , avait été trouver en mer le commodbre sir Rowly , chef de l'escadre ennemie, pour l'engager à se porter sur Livourne même , l'assurant qu'à son
d'un pair de FRANCE. 333
approche , la campagne et la ville s'uniraient à lui pour chasser les Français.
La grande-duchesse, instruite enfin du péril que couraient ses Etats et les départements de la Toscane, essaya d'opposer des obstacles à une attaque hardie dont les conséquences l'é» pouvantaient avec raison. Elle fit rassembler le peu de troupes disponibles ; elle dirigea sur Pise une partie de la garnison de Florence, qui dans la nuit , descendit l'Àrno : deux pièces de canon partirent de Livourne , et l'on se prépara avec de bien faibles moyens, à soutenir une attaque qui aurait du être prévenue , parce que tout l'annon^it.