CHAPITRE LXXIV
Portrait (lu prince de-Talleyrand. — «- L'abbé d^Pradti -«-. Audieno» que m'accorde monseigoeurle comte d'Artois. — Bruits répandas sur mon compte. — » Mot du maréchal de ▼illeroy. — Joséphine me fait appeler. — Jje comlie C. — Ce qu'i} aie dit. »^ Royaliésa de sa femme.-^Mot de lui touchant les Bourbons. — ^ La comtesse C... Tarie dans les déé6ratiotas de son appartement. — ta duchesse de. BagiBse. — Son propos. — Je Tais à la- MahMiqia* r- Mat couTersation aTec Timpératrice Joséphinç. — Un secret d'État.. — Quelques courtisans et hommes de lettres.— Mademoiselle Le- DormaDd. — Àudienœ que m'aecorde Loois XTlri. -^ Set paroles mémor^les. — H ^'occupe de Fouché. — ^ pç.qii'il dit suc Cambacérës.
I2 prince de Talleynmd venait de remporter la victoire. €'itait« le troisiëme gouvefnement qu!il renversait sans, compter cdniide l'Eglise gidlicane^ dont^ certes^ il fiit le premier dëstruo» teur. N'estHce pas un personnage, bien extr^or» que celuî^cpi paarvint à. fondée son cré»
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dit sur tout ce qui peut contribuer à discréditer parmi lea hommes? Déserteur de son caractère sacerdotal 9 ministre du directoire, grand-offi* cier de la maison impériale , il sembla , en i8i4» que le prince de Talleyrand n'avait trahi les Bourbons en tyj^l fue pour las replacer plus tard sur le trône.
Occupant toujours l'attention publique; jugé par les uns le plus fin, le plus subtil, le plus spirituel dés âiplomâtes; dédaré par les autres ^ps lionne fci.y 9f^^$ ftigiftQhi^e, ei; même s^as tttlents supérieurs ; poursurri avec acharnement par ïçs ^mé^ austères j biew vejim à U cour, qù Fon ne tpàîtepas toujours le plus mal ceux «quW n'^iqie pas j accusé d^ayoir tout feît, meaé ou détpait^ Jbiié/ At^UiAiméieii mémetemps^ hier vanté pour son esprit, <lemain déclaré traître à la patrie dont le jour suivant on l'en proclamera le libérateur; tel a été aux diverses époques de sa vie , Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord , . îpi3În€B obfiéuénAeqti Hinous^ a tofujours 9«Rpirifi:par<69 mobilité imioftcevable; irvai^feu foiiçf'jxditiqiie, ;il 3'éeeiiit au ^momeM ^û'i) brille Je piùs ,' et se vallume ^juattd^on' cesse de songera laii^gl^se Àqiii proitie teair; se joua cfe.xe qut ^r^iént k pkis Ic^ boibmes pt sus :voît
d'un PAIA OE FRANCE. /^QQ
que spn poiqt de mire, vers lequel il iiiar<;heen sautant , volant , rampant , en ligp^ df oite ou qq zig-<Kag, peu l^i importe , pourvu qu'il ar<iv rive.
Comme la sçasitive,, il semble recevoir les impre^ons diverses qu'où di^ercbe à Iw doui* ner; il est de l'avis de tous; parait approuver avec un fin sourira y h pensée la plus diéraisonnable^, çt laisse toujours partir , enchanté de ses mamères, le feiseur de prqjçts^ la femme à hau):es prétentioifts^ le diplomate a qui il donne le (^bapge, et le plus. Jubile courtisan auquel il ^^ revendrait. Le prijfice df Talleyrand^ dans spn bi;)in t;emp3, accueillais chaque individu aveq une affabilité ei^tr^me ; il était presqqe caressant ; mais aucun geste ^ aucune pensée intérieure n'é^ chappait à l'attention de son bel <9Îl bleu ^ n bien qu'à la fin de l'audience donnée , il vous savait par co^ur des pieda à la tète ; il ne lui resN> tait plus Tifio.à apprendre, et ce n'était pas dan§ votre iDl4r£t qu'il vous avait écoutée H possédait y et sans d^ute possède encore ce tajOt exquis, cette urbanité délicate , ce tpn {)arfait » i?fttt^ gi4t^ ftpe ; ce pçrsifBage piquapt et gracieux i la fois qui l^pt i^uive. dans la b^fî^e con^a** gnie. Vous cr^y«5 qu'il yQus^^cai:«Be^rîe8ardear.y
de prfes et vous verrez le sang couler. Enfii»^ c'est un assemblage de mille contrastes les- pins opposés. Il est certain qa^on parlera de lui long-temps et qu'on ne le jugera jamais parfaitement^ car il s'arrange de manière qne^ de quelque côté qu'on l'envisage, on ne le voit que sous un faux jour. '
Ce prince , au moment de la première restau»
ration , pouvait se reposer dans son ouvrage. C'était à lui que les royalistes devaient l'accomplissement de- leurs espérances ; il leur avait véritablement rendu leur roi , car , sans lui , le jeune Napoléon aurait succédé à son père; mais il joua dans cette circonstance tous ceux qui se méfiaient dé lui ; il renversa leurs projets et détruisit, à force de finesse, un trône que toutes les fbrces de l'Europe avaient à peine ébranlé sur sa large base. Il en fut médiocrement récompensé : il conserva son titre de cbambellan , perdit sa principauté italienne, gagna le cordon bleu et entra au ministère ; ce fut tout. Plus tard on l'envoya ate congrès de Vienne, où, une seconde ibis', il Renversa Napoléon .
Le gouvernement provisoire, dont il fît partie en i8i4> prit une singulière mesure en donnant à la Légioil-dllonnenr, pour son grand-chance-
d'un PAin DE FRANCE. /^îl
lier, un abbé, M. de Pradt, archevêqae de Malines et aumônier de l'ex-empereur. Trois prêtre^i furent alors en évidence, l'abbé de Montesquiou, le prince de Talleyrand et M. de Pradt. Ce dernier est bien connu ; c'est un tourbillon , un ouragan d'esprit, de vivacité, d'étourderie, dfe
profondeur et dMnconvenance; tantôt il écrit en
homme d'Etat, et puis en véritable Scapin ; élo« quent par boutade, penseur quelquefois^ dérai* sonnable presque toujours , il n'a du prêtre que la superbe , et cette vanité qui ne souffre ni d'égal ni de contradicteur. Âpres avoir été tour à tour royaliste furibond â l'assemblée Gonstituante, plus tard ennemi juré de toute liberté, puis , champion zélé de l'empereur , et presque convaincu d'avoir joué un rôle peu honorable dans les afiaires d'Espagne, on l'a vu tout à coup insulter Napoléon , dont il avait mal rempli les intentions pendant son ambassade de Po^ logne^ et contre lequel il se déckra chaudement au 3i mars i8i4- H donna un coup de main à la restauration et prit le soin d'amplifier la part qu'il avait eue à cette révolution s c'était à ces hauts faits qu'il borna son rôle. Nous le retrouverons encore. E aime à parler et parle iden. Il conserve une haute opinion de sa ca-
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pacitéy et n'écrit pas une ligne quMl n'en fasse unepensée. Girouette de haute volée , il ne tourne qu'avec les grands vents ; mais , enfin , il tourne , et sa manie est de vouloir prendre rang parmi lès immobiles. Il ne put s'accommoder longtemps avec le prince de Bénévent^ et entre eux commença bientôt une guerre où ce dernier remporta la victoire. Le plus rusé joua le plus itnpétueuK.
L'entrée du comte d'Artois, qui vint en qualité de lieaténant-général de la couronne, fit cesser de iiiit le règne du gouvernement provisoire. Je ne fiis pas des derniers à venir présenter mes res" peots à cet. excellent prince. Je ne lui étais in« GOiiiia ni de ndm ni de figure. Il m'avait aperçu lit Coblentz^ aussî je n'eus qu'à me louer de la .grâce de son accueil ; ses paroles bienveillantes #Q gravèrent dans mon cceur* J'étais seul avec lui pendant l'audience qu'il me donna , nous l'em» ployâmes uniquement à nous rappeler les souvenii» de l'aqoien régime. Ces quelques mi»
nutes parurent de longues heures à ceujL qui attendaient ; aussi ne tarda^^-t-on pas à répandre le bruit au château , qiie , dès le retour du roi , je serais él&vé au ministère des finances. Jb savais qu'il n'«n devait rien être, et pourtant, je ne
d'un pair de FRANCE. ^ï3
détrompai pas le public. Il est toujours avanta-' geux pour les personnages en évidence^ ipie Fou s'occupe d'eux , n'importe de qudle ma«* niëre.
Le bruit de ma faveur attira auprbs de moi des gens qui se bâtèrent de me prodiguer toutes sortes de marques d'amitié. H y eut surtout un duc de l'ancien régime , M. de D.... , qui voulut me remémorer une liaison , datant^ à l'en croire y des temps antérieurs à la révolution. Je ne m'en souvenais |)lus ^ et loi, plus tard, ne s'en rappela pas davantage lorsqu'il fut bien constaté que je n'entrerais pas au ministère. Je ne me fôchai point de ceci. Je connaissais la cour, je savais que quiconque la fréquente se conduit d'après la maxime du maréchal de Vil* leroi, lorsqu'il se déclarait à V avance Vami^ le semUeur et même le parent de chaque contrat leur des finances.
Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu l'impératrice Joséphine à laquelle j'étais demeuré fidèle malgré les événements, lorsque le 34avril, je reçus une lettre d'ellie par l'entremise du comte
& , attaché à sa personne par leà nœuds du
sang. E^leme priait de venir le lendemain déjeu» ner à la Malmaison ^où elle avaità m'entretenir de
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choses qu'elk ne voulait pas oonfier au papier. Je répondis que je serais exact au rendez-vous , et je sortis pour aller voir un de mes collèges ^ le comte C... Je lui appris dans la conversation où j'allais le lendemain.Ce cher ami^ qui ne bougeait pas d'auprès de Joséphine tant qu'elle était puissante^ qui l'avait beaucoup moins vue à dater du divorce y et point du tout depuis le 3i mars, me représenta y avec un véritable intérêt y qu'un gouvernement qui s'établit regarde toujours avec méfiance ceux qui conservent des relations avec la puissance expirante; que si je voulais parvenir à la pairie , une&usse démarche pouvait m'en priver y et que dans tout ce qui touchait à la politique , il falbit feire taire le cœur pour n^écouter que la raison %
Je le laissai dire. Je me croyais prudent^ et pourtant j'avais l'orgueil d'imaginer que ma frayeur n'allait pas jusque-là. Dès qu'il eut achevé^ sa femme continua la thèse. Elle était devenue tout à coup d'un royalisme excessif, à tel point qu'elle surprenait son mari^ quoique celui-^cl le fut d'une belle fidrce, lui qui s'écriait À la même époque : « Les Bourbons ne se dou- >» teront jamais combien je les aime; voilà » vingt ads passés que je ne m'endors jamai
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» sans peaset à eux» >i Tendresse assurément très honorable^ mais si bien cachée qu'il n'en avait fait part qu'à son bonnet de nuit.
La comtesse C..w ne parlait plus que de la royale famille; elle employait les expressions du plus entier dévouement ^ qu'elle accompagnait de véritables et grosses larmes : c'était une merveille. Elle avait^ dès le premier moment de la révolution nouvelle , £ait monter au grenier, les portraits de Napoléon et de Marie-Louise y ainsi qu'un buste en marbre de la princesse Pauline et une statue du roi de Rome en biscuit de Sèvres^ qu'un mois auparavant^ et pour orner son salon^ elle avait achetée très cher à la vente après dé-^ ces d'un évêque. Des gravures représentant nos anciens rois; des peintures détestables^ et où^ par prévision sans doute y on avait cru représenter les traits de Louis XVIII^ de la duchesse d'Angoulème et de son époux, remplaçaient déjà ^ chez elle les effigies impériales; Les cheminées étaient ornées de lis artificiels dans, des vases de porcelaine^ et ses robes du matin étaient fleurdelisées ni plus ni moins que si elle«^méme eût été une princesse du sang.
Tandis qu'elle me catéchisait , la duchesse de Ragttse vint la voir. Ces deux dames s'em»
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brasserait aux cris de wi^e le Roi! et la surve*» nante ajoata : u Eh bieot ma très chère amie, 1) nous voilà ODmceaseetdachessetOQt de bon. >) Tant le prestige de l'antiquité égarait les têtes!
La eointesseC... rerenant à m(n me conjura, puisque je voulais courir le péril d'aller chez eeUe femme, de ne pas prendre ma voiture ar« menée, maia Ae me contenter d'un simple cabriolet avec un jockei en veste grise. Je ne suivis avcune partie de ce conseil.
J'arrivai le lendemain à ce séjour d'une splendeur qui achevait de disparaître. Une garde nombreuse et firançaîse ne l'environnait plus. Il n'y avait plus là qu'un piquet de cosaques envoyé par l'emperenr Alexandre y dont la conduite envers Joséphine fut admirable. H ne cessa point d^aller la voir en grande cérémonie ; il pouvait le faire sans danger^ car lui n'avait rien à demanda à la nouvelle oour de France. Je vis autour de moi , lorsque je mis pied à terre, une solitude complète. Les flatteurs avaient déjà oublié le chemin de la Malmaison , et la majesté cpie rehaussait la bonté et la grâce, ne trouvait guère d'autre distraction que dans la cukure des fleurs qu'elle aimait passionnément.
L'huissier de la chambre y resté fidèle à son poste y parce que , sans doute , ses gages étaient payés exactement ^ m'annonça. Joséphine m'attendait : elle était seule. Mes yeux se remplirent de larmes , et je lie craindrai pas de dire qu'un mouvement spontané me fit tomber i ses pieds. L'émotion de l'impératrice couronnée fut égale à la mienne. Elle versa des pleurs en me relevant ^ et ses premières paroles furent :
c( Eh quoi! mon' cher comte, vous n'Ates donc » pas de ceux qui 9 dès le premier de ce mois, » ont perdu la mémoire?
» Madame, répondis^je, la force des choses i> et la volonté de la France viennent de décider » une grave question. Mais lorsque j'ai cru de- » voir foire, comme l'unanimité du sénat , ce n'a » pas été en renonçant aux affections du cœur » et aux inspirations de la reconnaissance. ^ — » Je vous crois, me dit --^ elle, car vous êtes » ici, et il n'y a que les actions qui prouvent » quelque chose. J'ai fait témoigner à beaucoup » de vos collègues le plaisir que j'aurais à les » voir ; tous se sont excusés avec lâcheté ou » maladresse. Vous êtes mon ami et celui des i> miens, dès que vous n'avez pas fait comme » les autres. »