‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france--Chapitre 6 sur 48 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Les trots consuls. -^ Gambacérès. -9- Motife de la batne que Sfont-f gaillard lui portait. — Lebrun , trobième consul. — Napoléon aimait à s'entourer des gens de mérite — Le sénat conserrateur. -— Le tribunal. — Le corps législatif. — Le premier consul m'enroie en mbsion. — Instructions qu'il me donne. /— Mai tournée. — !« concordat. — Conseil donné à Napoléon. — Marengo. -— La macbine infernale. «—Effroi de madame Bonaparte. — Ce que me dit le premier consul. — ? Son opinion sup le cardinal de Ricbelieu. — Et sur l'ambassadeur d'Angleterre à Paris. — La légion d'honneur. — Le roi d'Élrurie à Paris. — Mot de Napoléon sur lui. •— Ija reiive d'Élrurie. ^ Le code ciyilt

Trois consuls : le général Bonaparte , le jurisconsulte Cambacérës ancien conseiller à la cour des aides de Montpellier , et Thomn^e de lettres {jebrun^ autrefois secrétaire du chancelier Mau-^

peou y furent mis par la constitution à la tête di^ gouverpement avec des pouvoirs inégaux. Au premier fut réservée toutela puissance executive; le deuxième et le troisième n'eurent d'autre mission que de l'aider de leurs conseils^ et il était parfaitement décidé à s'en passer dans toutes les questions d'un intérêt majeur. Cambacérès ap« porta dans ses hautes fonctions toute la dignité nécessaire pour les faire respecter. C'était un magistrat de l'ancien régime dans toute la force du terme , grave, cérémonieux, mesuré, calme, et en même temps poli, doux et affable , se plaisant à obliger pourvu qu'on se montrât empressé auprès de sa personne. Il aimait au suprême degré la représentation; tout, autour de lui, prit dès le premier abord un air de magni6cence, de grandeur et de supériorité très original pour l'époque : on auipait vraiment cru que dès son enfance il avait été accoutumé à faire leprînce. Son intervention dans les affaires publiques ne fut, depuis le i8 brumaire, qu'une suite de services rendus à des gens qui, en grande partie, se sont dans, la suite montrés ingrats. Il devint l'appui de tous les émigrés, de leurs familles, des nobles qui demandaient du pain en retour de Içur fortune dévorée par la réypUiîion.. X\

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acquiesçait à tout^ écoutait toutes les plaintes avec intérêt , séchait bien des larmes y et f/a« sait placer un nombre énorme de solliciteurs; il était la providence visible qui sMnterposait entre Napoléon et le peuple. Depuis le mo* ment où Bonaparte le choisit pour second consul jusqu'à sa chute en i8i4 > un seul homme s'est plu à l'outmger , à le calomnier ; c'est l'abbé de Montgaillard^ dans son histrîre de France. Je tiens, à ce sujet, du prince archi« chancelier lui-même l'anecdote suivante.

Des préventions très légitimes s'étaient -élevées contre le malicieux bossu dans l'esprit de Canibacérès. Après Finsurrection du Midi , chargé à Paris de la défense des royalistes arrêtés , le prince avait obtenu des renseignements quilui montrèrent sous quel jour fa bbé deMont-f gaillard s'était fait voir à l'époque du soulève-V ment royal. Depuis lors, il se méfia de lui, le soupçonna de faire partie delà police secrète de Foaché , et le traita mal. Une circonstance arriva où un fait d'une haute importance fut connu de Fouché, et le prince, eq recherchant qui pouvait être l'auteur de cette indiscrétion , ne put douter que ce ne fut notre annali^e ; il

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n'en fit pas à deux fois dans cette circbnstaace , et il chargea M. d'Aigrefeuille de lui défendre la porte du palais ; indè irœ. Montgaillard ne par* donna point, et Cambacérës «st devenu sa^ bête nojre. Il exhalait.sans relâche sa bile contre ce gf^nd mçigi^trât y et ce méchant bossu haïssait rarchichancelier^ parce que ce dernier connais» sait ses i^its et gestes, et qu'il disait : « l'abbé de Montgaillard est une vipère incarnée. » Chacun sait aussi que le manuscrit des Mémoires delVTont gailla^rd a été singulièrement alongé^ et que d'un volume laissé parl'abbéon est parvenu àen faire neuf. Je doute que l'on pût nous représenter dans toute SQp intégrité le manuscrit de l'auteur. Çambacérès était laid, mais d'une laideur aimable ; un air de bienveillance parait sa phy»- $ionomie i il possédait de yastes connaissances en jurisprudence ^ en politique, en administra*» tion. Tout imprégné de l'ancien régime, il en aimait les formes et les souvenirs; il aurait voulu que la magistrature fût nombreuse pour être forte , et instruite pour devenir respectable. Il ne fit en général que de bons choix , parce qu'il en savait assez pourapprécier les hommes. On lui {i reproché sa parcimonie , sa gourmandise , on

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l'a calomnié dans ses goûts, ce qui prouve qu'on s'attache à des choses qui sont du particulier et non du fonctionnaire public. > qu'on n'a pu trouver rien à reprendre dans sa vie sous ce dernier rapport. En e£Fet , ou ne citera de» puis le 1 8 brumaire, je \d répète, aucun acte ci'uel, aucune mesure lyrannique qu'il ait conseillé ou ordonné^ il est le seulparn^i les hommes éminents de l'époque qui n'ait pas trempé dai^s le crime de l'assassinat du duc d'E];ighien ; je me plais à lui rendre justice, parce qu'^ est mort et qu^ j'ai pu apprécier ses qualités ; il aurait été à souhaiter que son pareil se fut trouvé depuis i8i4 ^ à côté du trône constitutionnd.

Le second consul, I^ebrun , n'était pas beau non plus j sa figure avait quelque chose de piètre et de mélancolique ; ses formes étaient celles d'un procureur parvenu -, non moins bien élevé qae spn collègue , il ne représentait pas néan* moins aussi noblement ; il jouissait de peu de crédit, et a passé inaperçu dans une pl^ceémi** uente pendant toute la durée de l'empire ; il était homme de lettres ; nous lui , devons une excellente traduction en prose de l'Iliade, et une de la Jérusalem délivrée. Le prince Lebrun se rangeait avec. plaisir parmi les littérateurs; il

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ne craigait pas d'avouer qu'il devait à sa plume ses premiers titres de gloire. Gracieux envers ceux qui interrompaient la solitude ordinaire de son palais, il ne vous laissait partir que charmé de l'obligeance de ses manières et de l'amabilité de sa conversation ; il plaisait beaucoup chaque fois qu'il voulait plaire , et cela hii arrivait souvent. Il a traversé pur toute la révolution ; il n'a donné dans aucun des excès de l'époque; sa mémoire n'est tachée d'aucune de ces fautes commandées par le fanatisme du moment , et que la postérité juge avec une sévère justice. On n'a eu que des larmes à donner à la mort du jfrince archi-trésorier de l'empire, et nulle gi'^ve inculpation ne trouble la paix de sa tombe.

Le choix que le premier consul fit de ces deux personnages, pour les associer à la direction du gouvernement , prouve son discernement extrême. Ce fut dans Napoléon , plus que du bonheur ou de la réflexion , ce fut un trait ' véritable de génie que le soin qu'il mit à ne s'entourer que d'esprits supérieurs; le sien était trop élevé pour descendre aux vils calculs de la jalousie. Il y a dans l'histoire un excellent ther« momètre pour juger de la portée (Je ceux appelés

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à tenir le ponvoir , c'est d'examiner qui ils se sont associé; les grands hommes n'ont appelé que des hommes de mérite ; les sots , les gens sans moyens ou à courte vue. n'ont pris teurs coopérateurs que parmi les nullités les plus complètes. Examinez , pour vous en convaincre , le règne de Napoléon et l'administration plus récente de Villèle , Corbière et Peyronnct ; citez-* nous le savant , l'administrateur y le militaire , le politique habile, que ce trio malveillant aura élevé à lui ; la haute réputation qu'il aura été chercher , soit pour la récompenser , soit pour l'appeler à ses conseils ; vous n'en trouverez ni des uns ni des autres; de stupid^s séides ^ des gens sans foi^ des ine[)ties incarnées, voilà quels furent presque tous ses choix.

Le sénat conservateur, chargé de maintenir dans leurs limites respectives les divers "pow^ voirs et de veiller à ce qu'ils ne dépassassent point les bornes tracées par Ja constitution ; commis à la garde et à l'observation des lois, fut rempli de toutes les> supéi'iorité» de la France, jamai» et à aucune époque de lliistoire , sans excep« ter le sénat romain , on ne vit une: réunionr aussi complète de toutes les capacités sociales. Un grand homme avait pà seul présider a»

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choix des sénateurs ^ ils fornlaieDt vraiment Té-* lite de la nation ; et die pouvait être (iëre à l'o» rigine du sénat , de contempler dans son sein la réunion des notabilités les plus hautes dans la guerre, les sciences, les arts, Fadministration et la diplomatie. Jamais chambre de pairs ne lui fut comparable ; il faut tout dire, aussi , ni l'esprit de parti d^une part , ni le préjugé «hek naissance dé Vautre , ne présidèrent à sa com^^ position* Le sénat^ sans doute , dérogea dans la suite , à son institution. Ses membres, émus à l'aspect de la gloire du chef de l'empire, ne surent pas assez lui résister ; mais c'est une fai» blesse inhérente à la nature humaine y et qui ne prouve rien;il y d plus encore de lâches parmi les imbéciles' que parmi les gens éclairés.

Le tribunat qui devait discuter les lois, compta dans son sein des orateurs éloquents , des politi« ques profonds; Ce fut dans ce corps que la liberté expirante en France se réfugia ; et , quoique le premier cri de la servitude soit parti du milieu du tribunat ^ on ne peut oublier que Carnot y Flaugergue et tant d'autres , se moatrërent.

animés du feu sacré de l'indépendance;

LecorpslégislatiF, dont les attributions se bor» liaient à voter les lois élaborées datis le conseil

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d'Etat et coirigées au tribunat , ne fut pas aussi heureux idams sa composition que les deux au* très grands corps de la république. Cependant il eut aussi ses notabilités dont: plusieurs ont attiré avec justice les regards du public sur leur honorable conduite; ' .

Des préfets, des sou^- préfets, des maires choisis parmi les plus dignes habitants de$ villes, comjplétërent le systëme administratif , et tout marcha dëslë commencementavecautànt d'ensefî:ible et dé perfection que si la machine eût compté plusieurs siëcles d^existence.

Appelé par la volonté div premier consul, %, des fonctions importantes et qui récoinp^nsë^^ rent dignemenjt l'amitié que je lui avais vouée , je reçus bientôt après la mîésion de parcouriir plusieurs départements, afin de surveiller ceux qui ' pourraient former des projets coupables , et plus encore,, afin d'ouvrir les prisons aux malheureux détenus pour délits politiîiues antérieure àudixhuit brumaire. Le premier consul, enmedotitiant lui-même ses instructions me dit expi^ssément t « N'écoutez aucune dénonciation , ne Vôyei^ » partout que dès hommes égarés ou bien înten- )^ tionnés. Je veux^ dans le premier moment y »' ne connaître ni aristocrate', ni démôfelTâte f

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«> ni royaliste^ bi jacobin. Tous ceax qui von^ )) dront se rallier franchement à moi, seront » les bien venus, et plus tard nous sévirons )) contre ceux qui voudraient persister dans un » système d'oppositinn qui deviendrait criminel . *> Je vous le répète , votre rôle est d'opérer to une fusion complète; je vous recommande ») surtout les prêtres et les nobles, ils ont été trop » tourmentés , on n'a pas tort de tenir aux » souvenirs de famille , je veux que tous » Iqs cuUes soient respectés. Faites plier à ces » intentions ceui qui les combattraient par des » paroles démagogiques. Je ne.sni^ pas venu » apporter le glaive, mais la paix», àjouta-t-il en souriant et en retournant une phrase de notre divin législateur^ phrase dont les gens d'église ont trop abusé.

T^les furent les instructions que le premier con$ul m'intima. Je me plais à les faire con<* iiaître; elles prouveront combien cet aigle était digne du rang où il était parvenu. Son premier inot fut une profession de tolérance ; il comprit que pour jouer le beau* rôle qu'il avait conçu , il nefallait êtred'aucun parti; il les comprima tous, ou plutôt il les. accueillit tous; aussi son règne jut tranquille , parce qu'il ne voulut être l'homme

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de personne , et qu'il devina qu'on prince sera toujours grand lorsqu'il marchera avec les masses^ et jamais avec des individus.

Comme il nb me convient pas de me faire con« naître , je ne désignerai point les départements que je parcourus ; il me suffira de dire que je rencontrai partout un désir immense de la pait j et une confiance sans bornes dans le premier consul. Chacun attendait de lui la fin de nos calamités intérieures ; on ne doutait pas qu'il ne nous rendît bientôt la supériorité militaire que la force des choses nous avait déjà fait peMre à l'époque dé son débarquement. L'essentiel, d'ail» leurs ^ était pour tous qiie le gouvernement de«> vint stable ; il le fut ; dès lors y les inquiétudes cessèrent , la tranquillité reparut , la prospérité du commerce marcha à 'sa suite, et l'on ne se ressouvint des maux passés , que pour mieux jduir de la félicité présente. Un des actes lès pluspo-^ litiques du premier consul , et celui dont les résultats immenses assurèrent le mieux sa popularité, fut celui par lequel il décréta la .liberté des cultes. A cette annonce ^ le catholicisme qui venait d'essuyer une persécution digne de Diodétien , se hâta de Reparaître au grand jour ; bientôt même il put espérer davantage, lorsqu'il

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