Tome m
obscurs^ à ramener les chances de réussite t|ui chaque jour s'éloignaient davantage; et pour y parvenir , il commença à se rapprocher de Moreau, dont la réputation était plus populaire, et dont en même temps il connaissait la faiblesse de caractère.
Je m'arrêterai ici , pour ne continuer lef portrait de Bernadette, qu'après les événements de 1814? à cette époque où la destinée se plaisant à le favoriser, le maintint. aux dépens de son honneur de Français , sur un trône où l'a élevé sa réputation militaire , il sera plus piquant d'achever cette esquisse , lorsque nous Iç verrons abandonnant sa religion et armé contre la France , se punir lui-même en redoutant , au milieu de ses victoires , la présence de ses anciens compagnons d'armes, qui accablés par l'Europe entière^ avaient su du moins, conser-^ ver sans tache leurs titres de citoyens et de soldats.
Tandis que de ce côté on pressait Moreau de courir aux armes, d'appeler les troupes à la rébel-» lion par la puissance de sa voix, sa belle-mëre^ sa Femme , étrangères à ces mouvements belliqueux, mais voulant pourtant parvenir au même but f essayèrent d'obtenir par la ruse ce qu'elles
b'UN PAIR DE FÎIANCE. Si
he croyaient pas que Ton dût emporter par là violence. Je ne sais qui leur mit en tête de porter leur gendre et leur époux au trône de l'Italie , en le faisant chef de la république cisalpine, Moreauétait connu d Milan , on l'y aimait^ quoiqu'il y eût sali son nom en permettant qu'une courtisane le portât; on connaissait sa modéi^b ration et ses qualités personnelles, et l'on se reposait sur son épée de la garde du sceptre qu'on lui confierait n'importe sous quel titre, qu'on le fît consul, président ou doge. Ces deux femmes tournèrent donc leurs batteries de ce côté; et madame Moreau, aussi imprudente qu'ambitieuse, un jour que Joséphine lui demandait ce qu'elle désirerait pour son mari, laissa échapper le but de ses secrètes pensées. J'étais là ; je fus plus frappé de ce qu'elle venait de dire que l'épouse du premier consul elle-même ; et dès que je pus me rapprocher de Bonaparte, je lui contai ce que j'avais entendu.
« Ahl me dit-il avec un sourire malin , notre » ami voudrait tâter de la souveraine puis- » sance! qu'en ferait-il? Elle ne tarderait guère » à tomber en quenouille, à moins que quelques )i intrigants ne fussent là pour la ramasser»
Sa MÉMOIRES
» Non pardieu^ je ne lui donnerai paslltaliet » il fout absolument que ce beau pays suive eri » tout la destinée de la France. »
Ainsi averti, le premier consul pressa la conclusion , et parvint sans peine à se faire accorder ce que la femille de Moreau convoitait pour ce dernier. La colère qu'on ressentit dans cette maison d'un tel désappointement, fut excessive ; la colëre est mauvaise conseillère, elle amena des imprudences dont les fâcheux résultats éclatèrent deux ans après.
Le réunion de la consulte italienne n'eut pas lieu à Milan y comme cela aurait dû être ; mais à Lyon , ce fut la première fois peut-être que les mandataires d'un pays vinrent dans une contrée étangère se rassembler en corps d'état pour disposer du sort de la patrie. Certes, jamais acte ne demeura, frappé, par cela seul , d'une nullité plus radicale : quelle liberté de suffrages pouvaitil y avoir àLyon pour des Italiens? leurvolonté n'y devait-elle pas être forcée, et par conséquent tout ce qu'ils décideraient, infirmé par le fait de cette situation même? Bonaparte depuis, et lors de l'usurpation de l'Espagne , conclue à Bayonne avec des formes à peu près semblables, employa une seconde fois le pareil moyen: mais alors il ne
d'un pair de > FRANCE. 53
réussit pas : les Espagnols se montrèrent plusrécalcitrantsqueles Italiens.
Le 1 1 février 1 8o3 , la littérature perdit le critique La Harpe. Cet homme de lettres que j'avais beaucoup connu sans avoir jamais pu l'aimer y w Testimer qui pis est, possédait un caractère aussi petit que sa taille ; il était vain et bas, insolent et servile, j&oid et colé« rique ; il se montra toute sa vie sous un jour défeivorable : ingrat par sa nature , gonflé d'àmouF propre , dévoré de la manie de foire parler de lui , il fut impie quand l'irréligion était un moyen de parvenir à |a considération et à la fortune, puis il deviqt catholique zélé lorS" que la persécution donna tant d'éclat au sacer-^ doce proscrit j jacobin enragé en 1793, royaliste fonatique plus tard, et toujours par le même motif, il se coifia successivement du bonnet rouge ou se para de la cocarde blanche, afin d'attirer sur lui les regards; poète glacé , critique superficiel, car ses préventions, ses haines, ses jalousies ne lui ont pas permis de traiter impar* tialement dans son Cours de Littérature la partie moderne ; il a souvent fait preuve d'ignorance en cç qui touche les temps anciens ; on voit claire- 9ient qu'il n'a pas lu avec fruit les auteurs
54 MÉMOIAES
doot il parle dans son ouvrage, et que dans le nombre , il y en a qu'il n'a pas lus du tout. Son théâtre mourut avant lui : Philocteto lui survécut moins comme son ouvrage, que comme un monument de la tragédie grecque :
son \Yarwick est enseveli dans la tombe de Lariye; et ses odes, sa correspondance , ses poèmes sont couverts du voile de Foubli: La Harpe, sur les derniers temps de sa vie , sembla ne devenir chrétien que pour se ftiire conspirateur ; il n'entendit la religion qu'à la manière de la ligue , et le gouvernement fut sans cesse dans l'obligation d'avoir les yeux ouverts sur lui. Sa piété était aigre, maligne, impérieuse, elle avait toute l'intolérance de son ancienne philosophie. La Harpe ne connaissait pas de notre culte l'indulgence etThumilité^ il eut la prêtent» tion d'être apôtre le lendemain du jour où il cessa d'être persécuteur; il voulut feire le petit Saint-Paul, mais il fallait, pour jouer ce beau rôle , des qualités qu'il ne possédait pas : des entrailles, de la chaleur , et surtout de la cha>^ rite. S'il avait poussé sa carrière jusqu'à aujqur-. d'hui, il doublerait sans doute M. deLaurenti^ à la Quotidienne , et il fraterniserait avec M. ^q Genoude à la Gazette de France.
d'un pair de FRANCE. 55
Déjà à cette époque , le premier consul avait mesuré Tespace qui le séparait du pouvoir suprême; éclairé par l'expérience du i8 brumaire, il savait bien qu'en France l'usurpation né trouverait pas de résistance , mais les droite des princes de la maison de Bourbon l'effrayaient, et par un hommage involontaire à la légitimité, il crut devoir leur demander^ en quelque sorte, l'investiture de leur trône.
J'eus le malheur d'être choisi d'abord par lui pour conduire cette intrigue; et ma conduite en cette circonstance ne me procura pas la continuation de son amitié: il ne me pardonna jamais ma résistance. Voici ce qui eut lieu à ce sujet; nul ne peut le raconter mieux que moi; et je fournirai des détails qui sont demeurés inconnus jusqu'à ce jour.
Un matin que j'étais venu déjeuner aux Tuileries, le premier consul, me prenant à part dans l'embrasure d'un fenêtre, me dit à voix basse : « Je voudrais vous parler , venez dans » mon cabinet , on vous introduira de suite; et » pour n'avoir pas un air de mystère, quand je » serai parti , demandez à ma femme sa prot-ec- » tion auprès de moi, en faveur du premier » émigré de votre connaissance dont le nom
» VOUS reviendra : eUe vous donnera ie conseil » de m^en parler de suite , et vous dira devant » tout le monde de monter chez moi ; de cette M manière^ personne ne se doutera que cet en- )) tretien ait été concerté entre nous,
Âpres m'avoir adressé ces mots ^ il passa à un autre j et successivement causa avec l'apparence de la même intimité avec deux ou trois de ceux qui étaient là. Je ne doutai pas qu'il n'eût à m'entretenir de choses fort graves, puisqu'il y cherchait tant de préparation^etje me conformai \ de pomten point à son instruction diplomatique. Sa femme, instruite sans doute de ce qu'elle devait dire , me grokda de ne pas avoir profité de la présence du premier consul pour l'intéresser en faveur de mon ami. u Je crois , ajouta- » t-elle y que si vous alliez maintenant le den mander dans son cabinet, il serait visible » pour vous, »
Je profitai de l'avis, et courus où l'on m'attendait ; jedis assezhaut en entrant : « Monsieur le n premier consul , je vous supplie de rendre à » M* de P.... ses bois que les domaines lui re» » tiennent ; madame Bonaparte m'a fait espérer » que vous auriez égard à ma prière. — Oui , » sans doufe^ me fut^il répondu , et je me ferai
d'un pair de FRANCE. 5']
» faire prochainement un rapport sur cette de-
» mande. Tranquillisez-vous, votre ami sera
» content. »
Puis tout à coup, changeant de propos :
« Vous ressouvenez-vous, ajouta-t-il , de votre
» pacte avec moi avant mon départ pour FE-
» gypte? je ne vous eri ai pas encore dégagé-
» — Tant mieux, lui dis-je , ne prévoyant pas
» où il voulait en venir ; car je me sens disposé
» à vous prouver que je sais tenir ma parole. —
» C'est ce que nous allons voir. Ecoutez-moi
» jusqu'au bout ; il ne s'agit pas ici de jeux
» d'eqfetnts. Vous conviendrez, je pense que
» la France se montre aujourd'hui sous un
» aspect bien 'différent de celui qu'elle présen-
» tait pendant mon absence; j'ai su combler
» l'abîme de l'anarchie, fondre les partis, re-
» lever la religion, et consolider toutes les insti-
» tutions par lesquelles seules on peut parvenir
» au bonheur des peuples. Mais tant de travaux
» auront été entrepris en vain, si je ne parviens
» à placer sur une base inébranlable cet im-
» mense édifice. Il ne faut pas seulement sou»
» ger au présent, il faut que l'avenir m'occupe ,
il et l'avenir m'embarrasse beaucoup. J'ai de
I) vastes projets; je ne puis m'y livrer que lor^»^
* » que je serai tranquille sur la paix à Fintérieur ; » or cette paix ne sera solide qu'après la ruine >i de toute espérance chimérique, de toute pro- » habilité dangereuse. Un moy^n d^ parvenir » est de ralliera moi complètement lesroyalistes ; » f aurais pu le faire sans Vimbécille pré»
)) voyance du directoire y mais il s'est trop » méfié de l'amhition d'i|Q seul, pour me don- » ner le loisir d'acqomplir mes projets. Aujour- » d'hui je suis ohligé de chercher au-dehors un » point d'appui pour agir au dedans. Vous » connaissez beaucoup le comte de Lille , ajouta » brusquement le premier consul ; que peasez- « vous de ce personnage? »
J'avoue que ne comprenant guère le début de son discours , je ne m'attendais pas le moins du monde à sa péroraison ; elle fit jaillir aussitôt une vive lumière devant mes yeux , et j'entrevis pourquoi j'étais appelé. Ces réflexions passèrent dans mon esprit avec la rapidité de l'éclair ; et ne voulant pas fournir un motif de soupçon contre moi par une hésitation dangereuse , je me hâtai de répondre. Je dépeignis le roi tel que je l'avais connu avec ses bonnes et ses mau««. vaises qualités; je dois à la vérité le dire que je pe lui connaissais pas alors cette supériorité c^e
d'un ^AIR DE FRANCE. 5g
vues qu'il a montrée depuis que nous l'avons vu sur le trône : j'en dis pourtant assez pour que le premier consul^ fort peu instruit jusque-là sur son compte 9 en prît une haute idée.
« Il a donc de l'esprit y de l'instruction y ré- » pondit Bonaparte, et il a su réBéchir , me » dites-vous , au milieu de l'irréflexion de Ver- » sailles; il estsage,prudent et point emporté; ce » sont là des qualités importantes. Mais se iatt-ril » une juste idée de sa situation et de la force des D choses; n'aura- t-il pas conservé toutes les » illusions des bannis? peut-être croit-il encore » à la possibilité de reparaître en maître parmi » nous? — C'est ce que je ne saurais vous dire , >) répliquai-je. — Là , fr£(nchement , n'en sa- 1) vez-vous ri^li ?
» — Je vous ai confié avant que vouspartisi
» siez pour l'Egypte, que depuis mon retour de
» Coblentz, et vers la fin de 1793, ce prince n'a
» songé à moi qu'une "seule fois, et même
» comme so|i agent ne m^inspira aucune con-
» fiance , je ne jugeai pas à propos de m'engager,
>) dans une intrigue dont je ne prévoyais qu'un
» fôcheux résultat; j^af firme sur l'honneur là
>) vérité de ce que j'avance.
» • — Pensez-vous qu'il vous ait oublié? au«f
6o MÉMOIRES
» rait-il du plaisir à vous revoir? — Il se souvien- » dra de moi, je Fespere. Quant au reste, les » princes sont assez indifférents pour ceux dont » ils n'ont pasbesoin. — ^Yous les connaissez dône » bien , me dit en riant le premier consul , ou » peut'^être les traitez-^^vous mal. Je voudrais, » mon cher , vous charger , poursuivit-il en » prenant son ton sérieux , d'une mission im- I) portante : il s'agit d'aller trouver de ma part » le comte de Lille , et de lui faire les propositions » que voici. » En disant ces mots il prit sur son secrétaire un papier , et il se mit à lire ce qu'il y avait écrit,
tf 10 Le comte de Lille assemblera les mem- » bres de sa famille , et prendra leur renoncîa« » tion librement consentie à tous les droits qu'ils » peuvent avoir sur la couronne de France ; il » en fera dresser un acte qu'ils signeront tous ; » et qu'il légalisera de sa signature,
» 2° Cela fait, il se rapprochera le plus pos- » sible de la frontière de France , dans une ville )) libre de l'Empire,ou mieux encore de la Suisse; » et là en présence d'une députation composée )) démembres du sénat, du corps-législatif, du » tribunat, des autorités judiciaires etadminis» » trativps, du conseil- d'Etat, et du clergé, il
d'un pair de FRANCE. 6i
>) abdiquera pour lui-même, librement , frant» « chemeut, et réitérera trois fois son abdication >i à cinq jours de date chacune.
» 3o II lui sera accordé l'indemnité suivante : » L'île de Saint-Doming^ue ^ tout entière (le n premier consul ayant pris à ce sujet des ar- » rangements avec le rôi d'Espagne) ; qu'il y » gouvernera, lui et ses successeurs, sous le titre » de roi d'Haïti. Une armée sera mise à sa dis- » position pour réduire les nëgres révoltés. Si » cela ne lui convient point , on lui donnera » l'île de Cuba , et on indemnisera l'Espagne , » qui consent encore à ceci^ enfin, on office » en dernier lieu, ou l'île de Bourbon ou la » Martinique. Plus un revenu fixe de six mil» » lions , transporté sur la banque d'Angleterre , » et une somme de cent millions^ une fois » donnée , comptée en cinq ans et par cin- ») quiëmes , sur lettres de change acceptées. De, » plus on rendra à tous les princes de la maison » de Bourbon tous les biens qu'ils possédaient n en France , et qui n'ont pas été vendus , pour » qu'ils puissent s'en défaire en leur nom et à » leur avantage ; on les indemnisera de ce qui >i ne pourra pas leur être rendu.
n 4® Le premier consul, en rétour de cet
6a iféitfOiAES
» acte magnanime^ y répondra par tous ses » efforts à ramener la paix et la félicité publi- » que. Il fera pareillement indemniser et ré- » compenser tous les émigrés français que les I) princes de la maison de Bourbon appeliet*ont » aies conseiller dans cette circonstance. Il fera )) enfin, tout ce qui dépendra de lui pour con- )) tenter le comte de Lille et ceux de sa famille. >i Je tombai de monfhaut en écoutant une pa^ reille lecture, et, prenant à mon tour la parole , je lui représentai que les choses ne sauraient aller à son gré; que le comte de Lille , comme il lui plaisait de l'appeler , non seulement tie consentirait pas une abdication dont le prix ne reposerait que sur de vaines promesses ; mais encore que, dans le cas où il la ferait, il était plus que probable qu'il ne trouverait là même volonté dans tous les princes de sa maî^ son, et un seul récalcitrant rendrait inutiles les concessions feites par les autres ; j'ajoutai que d'ailleurs les souverains de l'Europe uniraient leurs efforts pour mettre obstacle à cette renonciation; que leurs sollicitations et leur ascendant «luraient une plus haute influence que la sienne 3ur les princesv Je terminai en représentant t|ue quand même le traité aurait lieu , ce set^ait
être bien confiant que de compter sur l'exécution^ parce qu'elle ne serait suivie d'aucun succès.
Je pus reconnaître, tandis que je parlais^ combien ma réplique déplaisait au premier consul. Il s'était mis à cheval sur la possibilité d'une réussite , et je le démontais , en lui prou* vâiit que c'était un rêve. Il y tenait néanmoins trop fortement pour l'abandonner ainsi ; et il essaya de me ramener à son avis par une série de raisonnements, qui péchaient tous par la base principale. Je le laissai dire tant qu'il voulut, mais il ne put me convaincre; cela lui donna de l'humeur > et ce fut d'une voix aigre qu'il me demanda si définitivement je voulais ou non aller vers le comte de Lille.
Je me trouvai là, sans doute, dans la position la plus critique de ma vie : rallié franchement aux institutions nouvelles, dans lesquelles je voyais le bonheur public ; attaché particulièrement à la personne du premier consul, j'aurais souhaité de tout mon cœur de lui être agréable ; mais d'un autre côté la puissance des souvenirs agissait en moi ; je me représentais cette maison royale , si auguste , si malheureuse , n^ayant conservé de tant de fortune que son honneur >
64 MÉAIOIRES
et moi venant la solliciter d'y renoncer ! roôi f mêlé à une négociation dont le succès la flétrirait à jamais î cette pensée me tourmentait au dernier point , heureusement que dans ce combat intérieur, ma vertUjj'oseledire, triompha demesaf» fections nouvelles et de mes intérêts du moment ; la lutté ne fut pas de longue durée, et quoique j'entrevisse les âcheux résultats d'une réponse négative, je la fis cependant^ je la fondai sur mes anciens rapports avec les princes^ sur les bontés de la reine pour les miens et pour moi; je déclarai que chargé d'une pareille mission, jeneparaî« trais qu'en rougissant en présence de Louis XVIII et de madame royale surtout; et que, dès-lors, n'ayant aucune conviction de là nécessité de la chose, je serais l'homme le moins propre à la faire réussir.
Le premier consul ne m'interrompit point , mais il m'écôuta avec impatience. « Vous êtes » un fou,' me dit^-il, vous manquez l'occasion » de monter bien haut; je ne crois pas au refus » de ces gens-là. Il ne doit leur rester aucune » espérance, et je leur offre du positif. Je vous w prie de ne pas me refuser; vous êtes, à mes » yeux, quoique vous en disiez, l'homme fait » pour réussir dans cette négociation » .
d'un pair de FRANCE. 65
Je persistai dans mon refus, je le conjurai de se mettre à ma place, et de voir ma position > w Je ne vous forcerai pas , me dît-il , puis* » que vous ne voulez pas m'oblîgerj je vois » que chez vous l'ancienne fidélité l'emporte » sur k nouvelle', ce qui me feit redouter que » vous ne renonciez à celle-ci dans l'avenir. — » Ce serait, répliquai-je , une crainte bien în- >i juste. — Soit, Festons-en là. Je n'ai, je » pense, aucun besoin de vous recommander . » le secret j adieu ! Vous avez pris le mauvais • » parti, souvenez-vous-en. jj- '
Je fus congédié à la suite de ces paroles fô« cheuses. Je ne me mMai point de ce qui s'ensui» vit. On connaît le résultat de cette négociation , que le premier consul essaya d'entamer. On sait de quelle noble manière Louis XVIII répondit à une proposition inconvenante ; c'est là une des plus belles pages de l'histoire de ce pHnce ; il déploya dans cette occurrence une grandeur véritable ^ et * se montra plus que jamais digne de ce trône auquel on lui demandait de renoncer, et que la. Providence voulait qu'il occupât un jour.
Je m'aperçois ictque, tout occupé de ce sujet principal, j'ai franchi l'intervalle d'une année. Tome iii. 5
66 MÉMOUIBS
et oublié plusieurs faits dont je voulais pafler. Je reviens donc sur mes pas , et reptends Yan^ née i8o!i. Ce fut le fàô avril qile parut le décret célèbre portant amnistie pleine et entîèro pour tous les émigrés , à l'escceptioii d'un petit nonoi^ bre sur lesquels continua de peser ujoe prosorîption injuste. Cette aotesure, si g;énér«use dans son ensemble I si propre à fermer les plaios de la révolution , trouva dans le conseil d^Ekat de nombreux opposants. Treilhard ne voulait pas , qu'elle fut adoptée ; il dit au premier consul^ en propres termes : '
(( Vous croyeto vous flire de^ partisans des » émigfrés qui rentreronl; > ce sont cinquante n mille conspirateurs que Vous introduirez dans » la république* Ils viendront , imfans de leurs « ançiew préjugés, ai«ri, pat leu« «.alheu«,« M exaspéa^és par leur misère. Si chacun d'eux » parvient seulenient à fiaire partager son opi*- ^ ûlon à trois personnes , voilà un noyau de )k deux <mU mille individus en rébellion per^ A) .a^iiente« Toutes les fidis qu'une guerre à mort )ii $!esti .â^vée edtre la patrie et les iiqnsf uges ^ » ceux-ci ne doivent jamais y rentrer. Les Ita** M^ liens oat, toujours suivi cette maxime > iis'à'en >^ sont bii^il. trouvés^ ». ^
d'un pair de FRANCE. 67
Le premier consul ne partagea pas alors cette opinion, mais dans les cent jours y en i'8i5^ il dit au comte Regnault y en la lui rappelant : a Treil|ïard était un homme de sens, je n'ai pas » voulu le croire 9 et je paie aujourd'hui mon Il erreur. » Napoléon y comme tous les parvenus y avait un respect involontaire pour la noblesse en général^ et un attrait particalier le portait vers les grands noms de la monarchie. Il ne se crut véritablement souverain , que lorsqu'il eut desMontmorenc}', des Rohan, des Périgord, des Brissac y dans ses armées et dans son anticham" bre. J'ai entendu dire à la bonne Jos^hine, qui le maintenait dans ces idées . a II n'y a pas de » cour^ là où l'on ne connaît pas, de toute, an- » tiquité y les noms de cettx qui approchent le n souverain. »
On eut cru y à l'entendre , qu'il y a des familles prédestinées à la servilité couitisanesque, et a flatter^ pirr titré d'hérédité. Pourtant, en feit de bassesse , il feut convenir que les tioix^ veaux vmua turent bientôt égalé les pins grands seigneurs de l'ancien r^me.