ORGANISATION ACADÉMIQUE
J’ai parlé plus haut de mes fonctions de professeur sous le rapport de l’enseignement, j'ai maintenant à reprendre le même sujet au point de vue administratif.
De tout temps l’Académie de Genève avait eu, sous lautorité du Conseil d'État, la direction de son propre corps et celle du collége, qui comprenait alors les enseignements primaire et secondaire; mais elle n'avait usé de sa position
1 Je ne sais si je dois à cette méthode de mon père d’être devenu botaniste, ou si l'exemple, l'intérêt de ses cours, la facilité de lui demander conseil et l’usage de ses livres botaniques et de ses collections n’ont pas été les causes principales de la direction de mes travaux. Mon père me fit suivre régulièrement les études de droit, par un effet de sa méthode, et afin que j'eusse un état positif à exercer si cela devenait nécessaire. Après cette longue série d’études diverses, je suis resté convaincu qu'il est bon de ne pas enseigner l’histoire naturelle dans les colléges à des jeunes gens au- - dessous de dix-sept ou dix-huit ans, mais je me suis aperçu d’un autre côté que le système ordinaire des études diminue singulièrement l'esprit d’observation des faits extérieurs, qui est si vif dans l’enfance. L’étude des langues, de l’histoire, de la religion, des mathématiques n’apprend pas à regarder. Elle en détourne plutôt, en développant des idées abstraites. Cependant, savoir observer et comparer les objets matériels est indispensable au médecin, au naturaliste, à l’agriculteur, à l'artiste, à l’industriel, au militaire, en un mot à des hommes de professions extrêmement nombreuses et importantes. Dans un bon système d'éducation, on devrait développer l’esprit d'observation comme les autres facultés, et sous ce point de vue, je recommanderai toujours létude du dessin, celle des pratiques agricoles ou horticoles, de la géographie accompagnée de cartes à tracer, et tous les exercices qui donnent à l’œil de la justesse et aux mains de l'adresse, choses nécessaires même dans beaucoup de professions libérales. (Alph. de C.)
? Sur la proposition de M. Vaucher, en 1831.
que comme simple administration, sans beaucoup chercher à améliorer. De loin en loin on avait ajouté quelques chaires. Lorsque Genève fut réunie à la France, on imagina d’adjoindre, sous le nom de professeurs honoraires, plusieurs membres sans fonctions ; c’est de cette manière que j'avais été nommé professeur de zoologie sans être obligé de faire des lecons. Devenu professeur ordinaire, je ne tardai pas à voir combien il y avait de lacunes dans l’enseignement, et combien les vieilles règles de l’Académie étaient difficiles à concilier avec les besoins. Je tàchai de les faire modifier et j'y réussis quelquefois, mais c'était toujours partiellement que je proposais ces changements. Il est inutile de les mentionner aujourd’hui qu'une nouvelle organisation en à effacé les traces. Mon but était d'engager les corps académiques ‘ à faire eux-mêmes les améliorations nécessaires afin d'éviter intervention d'autres corps où l’on comprend mal ce qui tient à l'instruction publique. On commença cependant à sentir combien il était difficile de corriger une organisation déjà vieille.
En 1830, je fus nommé recteur, place que j'avais jusqu’alors éludée et que je fus forcé d'accepter. Cette fonction me donna beaucoup de travail et me prit en détails minutieux un temps considérable. La surveillance de tout l’enseignement, la présidence de toutes les assemblées, l’administration des propriétés de l'Académie, ete., imcombaïent au recteur à peu près seul, aussi les deux années de mon rectorat enlevèrent beaucoup de temps à mes travaux et achevèrent de me dégoûter des fonctions administratives. Cependant les marques d’attachement que je reçus de mes collègues redoublèrent celui que j'avais déjà pour l’Académie. L'une des occupations du recteur était de rendre compte des travaux de l’Académie, du Collége et du mouve-
1 C'est-à-dire le Sénat académique, composé des professeurs seulement, et la Compagnie académique, composée des professeurs, des pasteurs et de deux conseillers d'Etat, dont un présidait. (Alpbh. de C.)
ment littéraire et scientifique du pays. Ces rapports, lus aux Promotions, n'avaient jamais été imprimés. Ce fut à l’occasion du mien, en 1831, que le sénat académique décida qu'ils seraient publiés à l'avenir. Mon discours de 1831 fut prononcé en présence de M. de Châteaubriand. J’y avais inséré une phrase de politesse en son honneur et il y parut fort sensible.
Vers la fin de l’année ie Conseil d'État nomma une commission chargée d'examiner ce qu'il y avait à faire pour régler, d’une manière générale, l’organisation de l’instruction publique. La proposition en avait été faite par mon collègue M. Boissier ; j'eus le tort de l’appuyer, ne me doutant pas des conséquences qu’elle aurait. Dans Îles premières séances je parvins à faire adopter un plan qui conservait à l’Académie sa position et lui aurait permis de faire graduellement toutes ies améliorations, mais au second tour mon plan fut écarté. On lui substitua une organisation qui mettait l’Académie sous un Conseil d'instruction publique et lui Ôtait presque toute action sur les études inférieures. Je compris vite le danger d’une pareille institution ‘.
! Le Conseil d'instruction publique n’ayant existé que pendant un petit nombre d'années, il est difficile de savoir s’il était bon ou mauvais. En tout cas, les réflexions qu’on pouvait faire au moment de sa création me semblent fort inutiles à publier maintenant et je les supprime. Nos révolutions ont introduit un système bien plus opposé aux idées de mon père, car on à mis l'instruction publique dans la main d’un membre du gouvernement, tandis que mon père aurait voulu la séparer le plus possible de toute influence gouvernementale et politique, en la mettant sous la direction d’un corps nombreux composé d'hommes instruits, professeurs ou autres. Si jamais on incline vers l’idée de placer l’instruction publique genevoise dans une position indépendante, comme le culte, on cherchera une organisation absolument différente de toutes celles qui ont existé jusqu’à présent. Le plan de mon père pourrait alors être repris, mais il conviendrait, je crois, d'aller très-loin dans ce sens. Je doute d’avoir jamais le bonheur d'assister à une réforme de nos institutions faite par des gens éclairés et désintéressés; si cela arrivait, je me ferais un devoir d'exposer un système nouveau auquel j'ai souvent réfléchi. (Alpb. de C.)
Je fis mes efforts pour empêcher cette organisation; je fus battu, et à peine pus-je obtenir quelques légers correctifs au mal que je prévoyais. Cependant l’Académie, ou du moins sa majorité, aveuglée par le sentiment de la nécessité d’un changement, adopta le projet de la commission. Je ne voulus pas, dans la discussion de la loi au Conseil Représentatif, avoir l'air de me mettre en opposition avec le corps dont Je faisais partie, et au lieu de m’opposer au principe je me réduisis à en combattre les conséquences les plus dangereuses. C’est un tort que j'ai eu et que j'ai souvent regretté depuis. Cependant, lorsqu'en 1834 on organisa le Conseil d'instruction, je me trouvai, comme vice-recteur, appelé à y entrer. Je ne crus pas devoir refuser d’en faire partie. J’y ai siégé deux ans, et ce que j'ai vu de sa marche m'a confirmé dans l’idée de son inutilité ou de son danger. Ce fut un jour heureux pour moi que celui où, par la rotation des fonctions, je pus le quitter sans avoir l’air d’être découragé.