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DÉMISSION

La perspective des désagréments que je craignais dans la nouvelle organisation de l’Académie coïneida avec plusieurs autres circonstances. Je m'étais toujours dit à moimême que je conserverais des fonctions dans l’enseignement jusqu’au quarantième cours seulement; ce terme venait d’échoir ! La direction des affaires publiques m'ôtait une orande partie de mon zèle. Je voyais l’âge avancer à grands pas, et je sentais la nécessité de consacrer plus de temps au Prodromus si je voulais avoir quelque probabilité de le terminer. Enfin, et par-dessus tout, ma santé s’affaiblissait et la fatigue des cours me devenait vraiment intolérable. Après chaque leçon j'étais obligé de rester une heure ou deux dans un repos absolu, pouvant à peine respirer. Je aurai que trop à parler de ma mauvaise santé, car l’évé-

nement à prouvé à quel point le repos m'était devenu nécessaire. Je me décidai en conséquence à abandonner les fonctions de professeur actif.

Dès le lendemain de la cérémonie des promotions de 1835, jour où l’Académie avait l'habitude de régler les cours de l’année scolaire suivante, je lui adressai ma démission, motivée sur la longueur de mes services, l’affaissement de ma santé et le désir de me consacrer tout entier à mon ouvrage. J’oftris cependant de continuer quelque surveillance sur le Jardin, et de recevoir dans mes salles de collections les jeunes gens qui, après avoir suivi les cours ordinaires, voudraient travailler à la botanique. J’adressai cette demande et ces offres à l’Académie et au Conseil d'État.

L'Académie chargea, selon l'usage, trois de ses membres de venir me voir pour me faire changer de résolution : je tins bon sur le fond, et tout ce qui résulta de leurs démarches fut de me faire consentir à prendre le titre de professeur honoraire plutôt que celui d’émérite, et de renforcer un peu l'offre de diriger les travaux des jeunes gens. Le Conseil d'instruction publique chargea son président (M. Girod, syndic, mon ami intime) de m’exprimer ses regrets et m’adressa un extrait de registres honorable. Enfin le Conseil d'État, en m’accordant ma demande et en acceptant mon offre, m'adressa, le 1er juillet, une pièce officielle à laquelle je fus très-sensible et dont je ne puis résister à citer quelques phrases.

« Le Conseil d'État... appréciant toute l'étendue des « services qu'a rendus à la science M. le professeur de « Candolle, etc... A l’époque de la Restauration de la ré- « publique, n’écoutant que la voix du patriotisme dont il « était animé, et lui subordonnant la perspective de succès « et de gloire que iui promettait sur un plus grand théâtre « une renommée justement acquise, M. de Candolle voulut « faire jouir sa patrie rendue à la liberté et à l'indépendance

du fruit de ses talents et de ses travaux... Par l'intérêt qu’il a su répandre sur l’enseignement, par le charme attaché à ses leçons, par cet heureux privilége dont il est éminemment doué d’exciter en faveur des créations utiles ou des perfectionnements une impulsion et une émulation salutaires, M. le professeur de Candoile a puissamment contribué aux progrès des études et à l'amélioration de nos établissements scientifiques, en même temps que l’illustration d’un savant aussi distingué et aussi universellement connu à jeté le plus grand éclat sur le pays qui s’honore de le compter au nombre de ses citoyens... Pénétré des regrets les plus vifs pour la détermination que M. le professeur de Candolle s’est vu dans le cas de prendre et dans laquelle 11 persiste malgré de pressantes sollicitations, mais respectant toutefois les motifs qui lontietéetanrete Nec >

Outre ces termes obligeants, les corps que je viens de

nommer me donnèrent une nouvelle preuve de leurs sentiments en nommant mon fils à la place de professeur ordinaire de botanique, qui venait d’être créée ou plutôt séparée de celle de zoologie par la nouvelle loi. C'était une chose agréable pour moi de me sentir remplacé par mon fils, de le voir attaché à des fonctions paisibles et de continuer avec lui la direction du Jardin botanique.

Depuis ma démission 1835 à … — Vieillesse. — benève.

in commençant cette dernière partie de mes mémoires, jignore jusqu'où elle se prolongera, car son terme tient à celui de ma propre vie. Je ne puis donc y suivre aucune idée d'ensemble, et je dois la raconter à peu près au jour le Jour.

À peine déchargé-du soin de donner des leçons, je repris mon travail botanique avec une nouvelle ardeur. Depuis plus de cinq ans je m'occupais de l’immense famille des Composées, et j'entrevoyais le moment d'en pouvoir bientôt livrer un volume à l’impression. De précieux secours m’avaient été envoyés de toute part pour ce travail, dont les botanistes sentaient le besoin et la difficulté. MM. Drège et Ecklon m’envoyèrent toutes leurs Composées du Cap, sous la seule condition de leur en donner les noms: M. Bojer, celles de Madagascar et des îles voisines; M. Aucher, celles d'Orient ; MM. Fischer et Turczaninow, celles de l’Asie russe ; M. le comte de Sternberg m'adressa, en prêt, toutes celles de l’herbier de Hænke ; M. Lindley, plusieurs des espèces rares de son herbier, et M. de Martius, celles de son voyage au Brésil. Le Musée de Paris me confia celles de Dombay et d’autres de ses herbiers, etc., etc. En un mot, je me trouvai avoir, en prêt ou en don, presque toutes les Composées des herbiers d'Europe. Ces richesses m’encoura-

geaient au travail, mais on comprend qu’elles en accroissaient la dificulté et la durée, et c'était surtout en vue de cette œuvre gigantesque que J'avais cherché à me libérer de tous devoirs publics.

Je reçus dans l'été de 1835 plusieurs visites qui me furent très-agréables : Dunal vint passer un mois chez moi pour travailler aux Solanums, et c'était toujours un grand plaisir de me retrouver avec cet ancien et fidèle ami. J’eus encore une nouvelle visite de l’illustre Robert Brown; je vis arriver M. Léopold de Buch, dont la société piquante et originale a tant d'intérêt, MM. Becquerel et Breschet, qui venaient faire des recherches expérimentales sur l’influence des hauteurs sur les animaux, M. Basil Hall, M. Morier, et plusieurs autres personnes de quelque célébrité.

Depuis plusieurs années, j'étais tourmenté de la goutte, puis des maux de dents assez prolongés vinrent me saisir. Des catarrhes réitérés m'atteignaient chaque hiver, en un mot, ma santé s'altérait, et je sentais la vieillesse arriver. Comme le mouvement des voyages m'avait toujours fait du bien, au mois d'octobre 1835, je me décidai à aller avec mon fils jusqu'à Besançon, où j'avais à régler quelques reliquats d’affaires relatives à Saint-Seime. Nous fimes le voyage en voiture lente, mais nous y trouvâämes peu d'agrément; le temps fut presque continuellement pluvieux, et il ne me reste qu’un souvenir désagréable de cette traversée de la plus aride partie du Jura. Au retour, nous couchâmes à Pontarlier, où un horrible souper me donna une indigestion fort pénible, accompagnée de circonstances désagréables. Je souffrais déjà d’une difficulté de respirer que j'éprouvais depuis plusieurs mois, et que j'attribuais à un goître qui commençait à grandir. Je revins donc malade de cette course à laquelle je m'étais en partie décidé par l'espoir de me rétablir.

Je consultai le docteur C** sur mon état. Il fit constater par le docteur M** la présence du goître, et me soumit

à un traitement par l'éponge brülée *...…. Le premier effet que je ressentis fut une excitation d’appétit, mais au bout de douze à quinze jours j'éprouvai, au contraire, une diminution graduée d’appétit. Au bout de cinq semaines, je ne pouvais plus rien digérer, et je souffrais habituellement de l'estomac. Tel était mon état le 1er janvier 1836. J’ai l’habitude de recevoir ce jour-là ma famille à dîner, et je pus encore assister au repas, mais sans rien prendre. Dès le lendemain je commençai à ne supporter aucune nourriture. Bientôt je tombai dans un état de faiblesse et d'irritation nerveuse : j'avais peine à marcher ; je maigrissais à vue d'œil; je ne pouvais ni manger, ni dormir, ni même fermer les yeux! Mes paupières restaient ouvertes, comme par une force supérieure, pendant le peu de moments que je m’assoupissais. Dans cette sorte de sommeil, j'avais des rêveries effroyables et tellement intenses, que plusieurs sont restées dans mon souvenir comme des réalités. Ma peau avait perdu toute espèce d'action; je sentais comme si elle ne faisait plus partie de mon corps, et que Jj'eusse été enveloppé dans un sac étranger à ma personne.

Le docteur C** me proposa d’appeler le docteur Prevost, ce dont je me suis applaudi, car, outre qu'il est un des plus habiles médecins et physiologistes de l’Europe, j'ai

1 J’ai supprimé ici quelques détails, qui ne sont pas assez exacts, sur les doses prescrites par le docteur et prises réellement par le malade. M. le docteur Rilliet, dans le dernier et remarquable ouvrage sorti de sa plume (Mémoire sur l’iodisme constitutionnel, 1 vol. in-8°; Paris, 1860, page 73), indique les faits avec une complète exactitude, car je sais qu'il les a relevés sur les registres du pharmacien. La prescription était : extrait de saponaire, 8 grammes; extrait de ciguë, 4 grammes; éponge torréfiée, 4 grammes, pour 88 pilules. Le malade devait prendre chaque jour quinze de ces pilules. Trompé par le peu d'effet au commencement, et entrainé par une certaine ardeur qu’il mettait à toute chose, il prit jusqu’à soixante pilules dans un jour ! Du 22 octobre au 6 décembre, il consomma 1584 pilules, ou 66 grammes 80 centigr. d’éponge torréfiée. Les fâcheux résultats de cette médication imprudente et exagérée sont donnés par le docteur Rilliet, d'après les Mémoires de mon père, et ils ne sont que trop exacts.

(Alph de C.)

trouvé en lui un excellent ami, un homme bon, instruit sur tous les sujets, et dévoué à ses malades. |

Pendant les deux mois de souffrances que je viens de décrire succinctement, J'avais conservé ma tête. Je tins à recevoir toutes les personnes qui voulaient bien me voir. Je ne voulus pas non plus rester alité un seul jour. À lépoque où Je pouvais à peine me soutenir sur mes jambes, je me faisais porter sur un canapé, près d’une fenêtre, pour avoir un peu dair et de distraction. Le docteur Prevost me disait quelquefois, avec une franchise dont je lui savais gré: « Un autre en mourrait, mais vous vous en tirerez, vous êtes trop décidé à vivre. »

J'étais dans ce triste état, lorsque j’éprouvai une secousse morale qui me fit du bien. On vint me dire, au milieu de la nuit (le 20 février), que ma belle-fille venait d’accoucher d’un fils, et peu d'heures après on m’apporta cet enfant que javais vivement désiré; on le plaça un instant sur mon lit. Je lui donnai ma bénédiction de grand-père et de parrain, car il reçut les noms de Anne-Casimir-Pyramus. Le plaisir que je ressentis fut très-vif, et je puis presque dater ma convalescence de ce jour.

Cependant je pouvais à peine manger quelque chose. J’eus l’idée de prendre du lait à la glace, et ce régime me réussit fort bien. Au mois de mars la maladie entra dans une autre phase. Je pouvais boire du lait ordinaire et prendre un peu de repos, mais je fus atteint d’une enflure générale qui me gênait beaucoup et me rappelait l’état où J'avais été dans mon enfance, pendant mon hydrocéphale. II y avait juste cinquante ans de cela; dans l’intervalle je n’avais jamais été alité un seul jour, et pendant la maladie que je décris, je citais ce fait comme un motif de consolation *.

* Une autre circonstance matérielle rapprochait les deux époques : mon père habitait la même maison et le même appartement que celui où il avait vécu dans son enfance. Après tant de séjours à l'étranger et dans un siècle si agité, ce point de détail peut bien être noté. (Alph. de C.)

VIEILLESSE. — GENÊVE. 457

L'isolement et loisiveté me laissaient trop le temps de penser à mes maux, et d’un autre côté l’état de ma poitrine me rendait la parole difficile et dangereuse, puisque j'avais eu des crachements de sang et qu’on avait dû me saigner plusieurs fois. J’essayai alors de faire venir chaque soir une des personnes de ma connaissance qui cultivaient la musique et de demander qu’on m'en fit. J’en éprouvai du calme et plus de sommeil dans la nuit. Dès que le fait fut connu, il me vint beaucoup d'amateurs obligeants. M. de Walsch improvisait sur le piano des heures entières avec une complaisance parfaite. Mme Prinsep chantait des airs en quatre ou cinq langues différentes, y compris Phindoustani, et m’a depuis avoué qu'elle chantait souvent les larmes aux yeux en voyant l’état où j'étais. Une foule d’autres personnes, surtout de dames, se joignirent à eux, de sorte qu'après avoir, au commencement de mon séjour à Grenève, mis à contribution l'obligeance des amateurs de peinture, javais à me louer maintenant de celle des amateurs de musique.

Cependant le printemps commençait et je désirais essayer l'effet du grand air par des promenades en voiture. En général il me fit quelque bien, mais lorsque j'étais trop vivement secoué, il arrivait de temps en temps que l’enflure reprenait, et une fois même il se développa un point au côté qui exigea de nouvelles saignées. Peu à peu le calme se rétablit et je repris un peu de force, mais j'étais resté très-nerveux. Pendant plusieurs mois, dès que je parais de quoi que ce fût qui touchât au sentiment, je ne pouvais m'empêcher de pleurer. J’ai eu en pleine santé un peu de cette disposition, et dans mes leçons, dans mes discours au Conseil, dès que j'abordais un sujet qui tenait le moins du monde à des idées morales ou à des affections, ma voix s’altérait et j'étais souvent obligé de m’arrêter dans la crainte de pleurer. Cette disposition donnait quelquefois, m’a-t-on dit, de l’intérêt à ma parole, mais elle me déran-

geait beaucoup. Devenu plus faible à la fin de ma maladie, l’entraînement aux larmes était devenu fréquent, quoique (jose le dire parce que tous ceux qui m'ont approché en étaient frappés) j'eusse conservé du sang-froid, du courage et souvent de la gaîté.

J'ai été dans toute cette pénible maladie admirablement soigné par les personnes qui m’entouraient. Ma femme, quoique sa santé ne soit pas très-forte, n’a pas manqué un Jour de me donner les soins les plus assidus et les plus délicats. Mon fils, mes parents, mes amis ont beaucoup contribué à me distraire et à soutenir mon courage; mes domestiques anciens et actuels ne se sont jamais lassés de me donner des soins zélés et affectueux. Mon fils m'a mis l'esprit en repos en se chargeant de la surveillance de mes affaires botaniques et en corrigeant les épreuves du cinquième volume du Prodromus, qui à été imprimé presque en entier pendant ce temps.

J’eus au mois de mai une distraction fort agréable par l'arrivée de mon beau-frère Auguste Torras, qui vint passer un mois auprès de nous avec ses deux filles aînées. Je les avais laissées encore enfants et ce fat un grand plaisir pour moi de recevoir leurs aimables soins; elles m'égayaient par leur jeune conversation et m’accompagnaient dans mes promenades en voiture. Je sentais vivement le bénéfice du grand air, et pour le mieux éprouver, j'allai à la fin de mai passer huit jours chez mon frère, à Villars, où je jouis beaucoup de sa bonne réception et des soins amicaux de son excellente femme. J’arrivai ainsi, lors des premiers jours de juin, à une convalescence décidée. Le 14 je voulus donner à mes collègues de l'Académie une marque de mon attachement. Ils avaient ce jour-là un repas à l'occasion de la fin de l’année scolaire, je me fis porter dans une salle contiguë à la leur, et après le diner je reçus leurs félicitations.

Dès le lendemain je partis avec ma femme pour Évian,

où Torras et ses filles vinrent nous rejoindre et passèrent quelques jours avec nous. Le besoin que j'avais du grand air et le dégoût que j'avais pris de ma chambre, après six mois de souffrances, avaient décidé ce voyage. J'étais logé dans un appartement qui avait vue sur le lac, et chaque jour je faisais deux promenades en voiture pour reprendre des forces : c’est ainsi que j'ai été souvent à Meillerie, à Ripaille, à Amphion, ete., mais la position d’Évian, au pied d’un coteau escarpé, ne permet d’autres promenoirs en voiture que la grande route, qui finissait par m'ennuyer, et de plus l'air se trouvait encore trop vif, de sorte que, mon pouls devenant trop fréquent, je fus obligé de quitter.

D'Évian nous allâmes passer quelques semaines à Bex, où Mae Pictet-Menet, parente et amie intime de ma femme, vint avec nous. Nous étions logés à l'hôtel des Bains, qui, par sa position presque hors du village et près d’une belle prairie plantée d'arbres, me permettait d’être tout le jour à l'air. Nous faisions des courses en voiture dans toutes les directions, tantôt pour voir les salines et M. de Charpentier, leur directeur, tantôt pour visiter la coiline de Saint-Friphon et y voir l'exploitation des marbres noirs. Queiquefois nous allions sur les bords du Rhône voir l’établissement tout récent des eaux de Lavey, ou bien à Aigle visiter l’ancien château dans lequel à vécu le grand Haller, et où son nom est aujourd’hui complétement inconnu ! Ces courses variées mettaient de l'intérêt dans notre vie et me redonnaient quelque force. Nous reçûmes aussi plusieurs visites de nos parents et amis de Genève, qui nous apportaient d’agréables distractions.

Ce séjour à Bex me fit un bien merveilleux et je quittai avec regret. En revenant, nous fimes un détour pour montrer à mes compagnes de voyage le fameux pont de Fribourg et la ville de Berne. Je revins à Genève beaucoup mieux portant et ne gardant réellement de ma maladie que

de la faiblesse et de la difficulté à dormir. Je trouvai à mon arrivée un bel envoi de plantes d'Orient, recueillies par M. Aucher-Eloy, dont la vue me ramena un peu à la botanique. J’allai passer quelques jours à la campagne chez Mme Marcet, ce qui continua le bénéfice du grand air, et dans le même but, je me décidai à aller, avec mon fils, faire une visite à mes anciens amis Ge Montpellier.

Ce petit voyage fut une heureuse inspiration. J'ai rarement passé un mois qui m'ait été plus agréable. Le mouvement de la voiture et le changement d'air me firent déjà du bien, mais surtout la bonne réception de mes amis, et Je dirai de la ville, me fit un bien moral qui réagit sur le physique, et dont Je conserverai toujours de la reconnaissance. Nos anciens amis et amies des familles Blouquier, Pommier, Levat, Veret, Lichtenstein, Tandon, Vialars, Basile, Farel, etc., nous accueillirent avec une grâce et une affection parfaites ; mes collègues furent aussi très-bons et très-aimables; l’École de médecine me donna un grand diner, où jeus la douleur de ne plus retrouver que deux de mes anciens confrères, MM. Broussonet et Lordat, que j'eus d'autant plus de plaisir à revoir. La Faculté renouvela auprès du ministre de l'instruction publique, M. Guizot, la demande faite vingt ans auparavant de me conférer le titre de professeur honoraire, et cette fois il me fut accordé sans difficulté. Mon ami Dunal me reçut avec son ancienne chaleur et me rendit tous Les seryices qui dépendaient de lui. Je fus accueilli par la Société de lecture, que j'avais fondée, comme si j'en étais encore membre. Mais si je fus sensible à cette réception de mes amis et de mes collègues, je le fus aussi beaucoup, parce que je m'y attendais moins, à celle des classes inférieures de la population. Il m’arrivait souvent, en traversant les rues, de voir les marchands, les ouvriers sortir des boutiques pour me dire des choses amicales. Les employés du Jardin me reçurent avec une affection extraordinaire, comme si j'étais encore leur chef,

Toutes ces marques de souvenir, exprimées avec la vivacité languedocienne, qui en relevait le prix, me furent extrémement douces et redoublèrent dans mon cœur les sentiments d'affection que J'avais déjà pour Montpellier.

Au retour, je voulus faire voir à Alphonse une partie de la Provence et lui faire faire la connaissance des parents que nous y conservons. Nous allâmes done à Arles, où Je trouvai l’amphithéâtre dégagé des masures qui l’obstruaient. Nous côtoyâmes la plaine de la Crau, où je vis de fréquentes traces de défrichements et de cultures qui y avaient été faits récemment. Dans toute la route je fus très-frappé de la disparition des oliviers et de l'invasion des mûriers, et près d'Avignon, de celle des garances. Marseille ne fut pas pour moi un moindre sujet d'étonnement. J’y avais été à l'époque du blocus continental : le port était désert, et dans les principales auberges on était sans difficulté logé au premier étage. Actuellement le port était tellement plein de bâtiments, qu’il fallait attendre la sortie de l’un d’eux pour en introduire un autre, et nous ne pûmes être logés que, grâce faisant, au quatrième étage d’un hôtel.

Nos parents nous accueillirent avec amitié; Je retrouvai la marquise que j'avais vue à mon précédent voyage ; mais son mari, son beau-père et sa belle-mère, sa fille et son genûre étaient morts. Je retrouvai encore le chevalier, qui vivait retiré à la campagne depuis l’escapade de la duchesse de Berri, à laquelle il avait pris part”, mais peu de temps après notre visite, il a Îui-même été emporté par une maladie subite. Je fis connaissance avec le jeune marquis et sa femme, originaire de Belgique et née de Drack. Leur excellente et aimable réception nous toucha beaucoup.

1 Après cette aventure, le chevalier fut mis en prison et transféré à Montbrison où on devait le juger. J'avais de vraies inquiétudes pour lui : elles étaient partagées par son ami le baron de Montmorency ; nous fimes le plan de partir de Genève dès que nous apprendrions sa condamnation et d'aller à Paris demander sa grâce ; mais le jury déclara qu’il n’y avait pas eu de délit, et heureusement notre bonne volonté fut inutile.

De Marseille nous revinmes directement dans nos foyers. Ce petit voyage m'avait presque complétement rétabli, sauf pour les forces que je n’ai jamais retrouvées tout entières. Je témoignai ma reconnaissance aux personnes qui m’avaient si bien soigné et distrait pendant ma maladie en leur apportant quelques produits de l’industrie de Montpellier, et Je me trouvai en état de reprendre quelque travail.

Je meremis à la monographie des Composées, qui avait été forcément interrompue pendant une année entière. J'y consacrai tout lhiver, mais, je dois l'avouer, mon ancienne ardeur ne m'était pas revenue. Je recus un bel envoi de plantes sèches de la Nouvelle-Holiande de ia part de M. Allan Cunningham, voyageur infatigable, qui, peu après, a été enlevé à la science. Je ne l’avais jamais vu, mais je l'ai regretté pour les services qu’il rendait à la botanique et à moi-même.

Cet hiver n’est guère marqué d’une manière agréable dans mon souvenir que par le retour à Genève de mon excellente et respectable amie Me de Klustine, que jai toujours tant de bonheur à revoir, et par le séjour de Miss Caroline Elton, amie de Mme Marcet, jeune et aimable personne, remarquable par sa grâce et son intelligence. Elle a eu la bonté de recueillir plus tard des notes sur la longévité de quelques arbres d'Angleterre, et m'a envoyé des mesures et des dessins qui pourront devenir utiles si jamais je reprends ce sujet.

L'entrée du printemps fut signalée par une perte qui, quoique bien prévue, ne laissa pas de iw’affliger beaucoup. Ma tante, Mme Bouer, paya, à l’âge de quatre-vingts ans, son tribut à la nature. Cette sœur de ma mère, n'ayant jamais eu d'enfants, avait concentré ses affections sur ses neveux, et j'ai la vanité de croire qu’elle avait pour moi des sentiments quasi maternels. C’était une femme de caractère, de goût et d'esprit; la vieillesse n'avait point altéré ses heureuses facultés. À la fin d’une longue maladie et

quelques jours avant sa mort j'étais auprès de son lit, et elle me récita tout d'une haleine une pièce de vers de Voltaire. Sa perte me fut très-sensible : c'était le dernier parent de mon sang qui me restait; il me semblait perdre encore une fois ma bonne mère. Les premières pertes que l’on fait causent une douleur qui se mêle d’étonnement, les dernières en causent une qui tient de l’abattement, car on se sent pour ainsi dire isolé dans le monde quand on voit disparaître les parents âgés qu’on s'était habitué à considérer comme des points d'appui, au moins pour le cœur.

Dans ies premiers jours de mai 1837, je partis pour Paris ; j'étais dans ma petite calèche et je voyageais de conserve avec Mne de Klustine. La pesanteur de sa voiture retarda ma marche ordinaire, mais j'en fus bien dédommagé par le plaisir de cette aimable société. Je retrouvai mes parents et amis que je n'avais pas revus depuis la grande maladie qui avait failli me séparer d'eux pour toujours. Leur amicale réception me fut, comme à l'ordinaire, très-douce.

Le but de ce voyage était la revue des herbiers pour achever la famille des Composées, ce qui me mit à même de publier mou sixième volume à la fin de l’année. Quelques circonstances heureuses facilitèrent mon travail. Indépendamment des richesses déjà accumulées dans les herbiers, M. Ramon de la Sagra, directeur du Jardin de la Havane, et mon ancien correspondant, mit à ma disposition les plantes qu’il avait rapportées de Pile de Cuba. J'eus surtout un grand plaisir à faire sa connaissance.

En dehors de mes affaires botaniques, il me fallut faire beaucoup de courses pour la Société des Arts. Cette Société se trouvait nommée légataire universelle d’un peintre nommé Édouard Blanc, qui était né à Genève, avait gagné quelque fortune à Moscou, et était mort à Paris. Ses exécuteurs testamentaires, MM. Paccard et B**, étaient, le premier favorable, et le second contraire à nos intérêts : la

difiiculté résultait de ce que le testament, rédigé par un homme étranger à la jurisprudence, donnait prise à une foule d'équivoques ; de plus, le notaire paraissait disposé à tout trainer en longueur. Dans un but peu bienveillant, il conseilla, pour allonger, de consulter M. de Vatismesnil, ancien garde des sceaux, qui, à la première vue, déclara notre demande mal fondée. J’eus le bonheur de le faire revenir de cette idée et de le convertir à nos intérêts. Mais ce qui contribua le plus au gain de notre affaire fut un imcident de hasard. Pendant ma discussion avec celui des exécuteurs testamentaires qui nous était opposé survint le bal donné par la ville pour le mariage du duc d'Orléans. Jy allaiï, et pendant que je parlais avec M. B*** passa M. Molé, alors président du Conseil des ministres. Celui-ci m’aborda avec sa bonté et son amitié ordinaires. M. B**%#, qui avait cru sans doute pouvoir éluder ou traîner en longueur avec un inconnu, fut tout changé, et dès le lendemain j’obtins pour la société l'héritage contesté, sauf une somme de mille écus, accrochée en Russie, et que M. Fr. Duval est parvenu deux ans après à nous faire remettre.

Outre mes anciens amis, que je revois toujours avec joie, je fis dans ce voyage quelques connaissances intéressantes. Me de Circourt me mit en relation avec son amie Mne Rogniat et son mari, général habile et pair de France. Par ceux-ci j'entrai en rapport avec le général Baudrand et Madame, qui, ainsi que la famille Rogniat, sont restés au nombre de mes relations agréables. La Sagra, dont j'ai parlé plus haut, me conduisit chez Mme Mojon, que j'avais jadis rencontrée chez Sismondi, sous le nom de Mlle Milesi. C’est une femme remarquable par son esprit et ses connaissances ; Je dînai chez elle avec deux dames, bas bleus distingués, Mne *** et Mlle ** sortes de célébrités qu'il est bon d’avoir aperçues.

Mais de toutes les relations que je cultivai dans ce voyage, les plus agréables furent Mme de Castellane et son

ami M. le comte Molé, que j'avais vus en 1832 à Genève. M. Molé voulut profiter de sa position de premier ministre pour demander au roi de me nommer commandeur de l’ordre de la Légion d'honneur. La chose décidée, il me l’annonça par un billet très-aimable, m'en remit lui-même les insignes, de la façon la plus obligeante, dans un diner chez Mne de Castellane, et m'offrit de me conduire chez le roi pour le remercier. Comme il ne m'arrive pas souvent d’avoir des audiences de ce genre, je me permettrai d'en raconter 1c1 quelques détails.

Nous allâmes à huit heures dans les petits appartements. Le roi se promenait dans la salle de billard et reçut avec bonté mes remerciements. M. Molé lui dit que j'avais été enchanté des grandes serres du Jardin des plantes, ce qui me donna l’occasion d'exprimer un désir des botanistes du Jardin qui était de conserver les petites serres, indépendamment des grandes, vu que les petites plantes ne peuvent vivre dans les grandes serres. « Mais, me dit le roi, trèsjudicieusement, elles viennent bien en plein air! > Je lui expliquai le mieux que je pus la différence, et me rabattis sur le fait enseigné par la pratique. < C’est singulier, me dit-il, je ne l’oublierai pas, M. de Candolle, je ne l’oublierai pas.» Après quelques propos de ce genre, il se tourna vers M. Molé en lui disant : « M. Molé, il faut que nous parlions des qualifications qu'il convient de donner à ma belle-fille. >» Lorsque j'entendis cette phrase, je fis mine de me retirer, mais le roi se rapprocha de moi, comme pour me dire que je pouvais rester, et commença à exposer, avec beaucoup de suite, tous les titres qu’on avait donnés aux princesses qui avaient épousé les fils de France. M. Molé lui dit en riant : « Je ne savais pas que Votre Majesté fût si forte sur l'étiquette ! — Ah! vous ne saviez donc pas que je discutais souvent là-dessus avec Louis XVIIT, et que je le battais quelquefois. » Je trouvais assez plaisant d'assister en tiers à cette conversation du roi avec son premier mi-

nistre. Le roi la termina en disant : « Pensez à tout cela, M. Molé, c’est plus important qu'il ne semble; nous en parlerons. Mais n’allez-vous pas présenter M. de Candolle à la reine ?» Celle-ci se trouvait dans un salon voisin et me reçut avec une bonté parfaite, qui donnait une idée du charme de son caractère.

M. Molé me présenta ensuite à Mme Adélaïde, dont la manière vive contrastait avec celle de la reine. Après les premiers mots, elle me dit : « M. de Candolle, que pensezvous de ces fameux choux gigantesques dont on parle ? J’en ai Chez moi; savez-vous qu’on m'en a fait payer les graines vingt sous le grain ? — Eh bien ! lui dis-je, Votre Altesse Royale peut se vanter d'avoir été bien attrapée. >» Cette réponse la fit beaucoup rire. Je tàchai de réparer mon incartade en lui expliquant que ce chou n’était autre que le chou cavalier de Poitou. Je craignais qu’elle ne m’eût trouvé un peu impertinent, mais Je fus rassuré, lorsque quelques jours après, à la grande fête de Versailles, me reconnaissant dans le public, elle se détacha du cortége royal, vint droit à moi au travers de la foule et m’adressa la parole en me disant : « M. de Candolle, comment trouvez-vous que mon frère ait arrangé son château de Versailles? >»

Au moment où je prenais congé de Mme Adélaïde, la duchesse douairière de Mecklenbourg, qui était à côté d'elle, me dit d’un air ému : « M. de Candolle, votre nom, que je viens d'entendre, m’a donné bien de l’émotion ; je l'ai souvent entendu de la bouche de mon mari, que vous avez connu à Genève. » Je lui parlai alors de l’époque où j'avais connu le grand-duc, et où je l'avais reçu chez moi avec le grand-duc de Weimar.

Peu de jours après, je fus invité à la grande fête du 10 juin pour l'inauguration du Musée de Versailles. Comme on n’y était admis qu’en costume, je commandai un habit d’Institut”,

1 Les huit associés étrangers ont le droit de porter le costume, mais non les membres correspondants. (Alph. de C.)

et malgré tous mes soins, je ne pus l'avoir que dans la nuit du 9 au 10. J’allai à Versailles avec mes amis MM. Delessert et Eynard. Nous entrèmes dans le château à dix heures du matin, et nous employâmes notre temps à visiter le Musée, qui est réellement quelque chose d’immense. À chaque pas nous rencontrions des gens célèbres ou d'anciennes connaissances. À trois heures le roi arriva avec sa famille et sa cour. Ce fut pour moi un spectacle curieux de me trouver dans la salle de l'OEil-de-Bœuf, qui rappelle tant de souvenirs, de voir tous ces habits chamarrés et brodés, etc. À quatre heures on se mit à table : les convives, au nombre d'environ douze cents, étaient divisés en plusieurs tables, présidées par le roi et les princes. Après le diner, on fit le tour d’une partie des salles du Musée; puis nous eûmes le spectacie dans la salle de Louis XIV, où nous vimes jouer le Misanthrope et un ballet destiné à représenter le contraste des cours de Louis XEV et de Louis-Philippe. Au milieu de toutes ces magnificences, bien des réflexions philosophiques se pressaient dans nos esprits. Après le spectacle, la foule, accrue de tout le corps diplomatique, fit aux flambeaux le tour des grandes salles du Musée : c'était un effet bizarre et comme magique. Enfin, à deux heures, nous pûmes sortir. Mes forces avaient tenu tant que la curiosité les soutenait, mais quand il n’y eut plus rien à voir, Je crus que je ne pourrais pas même traverser la cour pour arriver à l'hôtel où Je devais coucher.

À peine au lit, je fus réveillé par les préparatifs de la revue qui devait avoir lieu à dix heures. Ce fut encore un spectacle, car elle était passée par le roi et les princes. La reine et les princesses suivaient en calèche. J’allai de là voir l'ouverture publique du Musée, autre spectacle intéressant par l’ordre et la décence avec lesquels la foule s'y conduisait ; puis J'allai dîner chez M. Edwards, où je fis la connaissance de M. Michelet, l'historien. Je revins à Paris, avec Auguste de la Rive, au milieu de la nuit,

enchanté de mes deux journées, mais abimé de fatigue.

Dès le lendemain plusieurs des dames de ma connaissance, qui n'étaient pas de la fête, me firent demander d'aller la leur raconter, et ce qui me divertissait c’est que celles qui tenaient au parti carliste y mettaient encore plus de curiosité que les autres.

Le reste de mon séjour fut assez dérangé par la goutte. Sans être violente, elle me gèna beaucoup pour les visites que j'aurais voulu faire. Dans les premiers jours de juillet je revins à Genève.

Après quelque repos, je fis encore une course pour aller, avec mon fils, assister à la session de la Société helvétique des sciences à Neuchâtel. Nous logeîmes chez mon ancien camarade Coulon. J’eus grand plaisir à revoir celles de mes anciennes connaissances neuchâteloises que la mort avait ‘épargnées, et surtout mon vieux ami Chaillet, que Je trouvai dans un état bien affligeant, auquel il succomba peu de temps après.

Pendant l'été de 1537 mes collections furent visitées avec utilité par divers botanistes. M. Bélanger apporta à Genève, pour les comparer avec mon herbier, les plantes qu'il avait recueillies dans l'Orient, mais il n’acheva pas cette revue.

M. Moquin-Tandon se rencontra avec Bélanger dans mon herbier ; il est actif, laborieux, et a le travail facile. Son but était d'étudier les Chénopodées et les familles voisimes, dont il a publié d'excellentes monographies dans le Prodromus. Doué d’une vivacité toute languedocienne, 1l nous amusa beaucoup en nous lisant un petit ouvrage de sa composition, dans la langue des troubadours, supposé trouvé à Maguelonne, et assez bien fait dans son genre pour avoir pu tromper M. Raynouard ".

Nous eûmes aussi une petite visite du bon Dunal, et une

? Il est intitulé Carya Magalonensis. Une seconde édition en a été publiée en 1844, à Montpellier. (Alpb. de C.)

plus longue de M. et Mne de Circourt, tous gens que J'ai eu un plaisir bien vif à revoir. Deux de mes élèves revinrent de voyage et se mirent à travailler dans mon herbier à la description de leurs plantes. M. Margot, après avoir passé quelques années à Zanthe, s’associa avec M. Reuter pour rédiger une flore de cette ile, qui me parut bonne et que j'ai (non, je dois l'avouer, sans rencontrer quelque difficulté) fait insérer dans les Mémoires de la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève. M. Edmond Boissier, qui avait été parcourir le midi de l'Espagne, et en avait rapporté de belles collections, les a étudiées d’après mon herbier, et a publié un ouvrage élégant sur la flore des royaumes de Valence et de Grenade *.

Depuis le moment où le rétablissement de ma santé m’avait permis de travailler, je m'étais remis aux Composées. Vers la fin de 1837, je pus faire paraître le sixième volume du Prodromus. J'avais espéré pouvoir y faire entrer la fin de cette immense famille, mais la masse des matériaux qui m'étaient arrivés était si grande que je fus obligé de rejeter les deux derniers ordres (les Labiatiflores et les Chichoracées) à l’entrée du septième volume, dont ils forment la première partie. J’avais recueilli pendant cet immense travail beaucoup de planches et de notes sur les Composées, et j'en fis les neuvième et dixième mémoires de ma Collection.

Aïnsi, à la fin de l'hiver de 1838, je me trouvai avoir entièrement achevé ce travail, qui m'avait pris huit ans de ma vie (ou plutôt sept, vu l’année de maladie pendant laquelle je n’ai pu rien faire). J’ai présenté dans le dixième

* Cette partie des Mémoires se ressent beaucoup de l’état de santé de l'auteur. Il avait noté plusieurs choses et plusieurs personnes dont il se proposait de parler, mais le défaut de subdivisions régulières et les nombreuses interruptions de la rédaction lui ont fait oublier les notes. il comptait parler, par exemple, de M. le baron d'Haussez et de M. l’avoyer Fischer , de Berne, qui ont été pendant quelques années au nombre de ceux des habitués de son salon qu'il aimait et estimait le plus. (Alph. de C.)

mémoire un tableau statistique des Composées, qui résume assez bien les résultats généraux de mon travail. En y renvoyant, je me dispenserai d'en parler ici. Je dirai seulement que ces huit années, exclusivement consacrées au même labeur, m'ont extraordinairement fatigué. J'avais fini par ne plus connaître que les Composées, et le reste du règne végétal m'a paru quasi nouveau quand J'ai dû m'y remettre. Une véritable fatigue intellectuelle est résultée, soit de ce travail acharné, soit de ma longue maladie de 1856, soit des progrès naturels de l’âge, soit enfin de la preuve, démontrée par les circonstances, qu'il me serait 1mpossible d'achever mon entreprise.

C’est une grande et solennelle époque dans la vie que celle où lou est arrivé à la persuasion d’avoir mal calculé ses plans et où l’on est forcé de renoncer à celui auquel on attachait le plus de prix! Il faut pourtant tenir compte de l'accroissement subit du nombre des plantes connues, par l'effet de nouveaux moyens d’explorations et de transports. Ce que j'ai exécuté jusqu’en 1838 est à peu près ce à quoi javais, en commençant, estimé l'étendue totale du travail; mais, dans l’intervalle qui s’est écoulé depuis le commencement de l’ouvrage, le nombre des végétaux connus a plus que doublé. Je puis me flatter d'y avoir contribué pour une part de quelque importance. En effet, au moment où j'ai achevé les Composées, ce qui correspond presque exactement à celui où j'ai eu soixante ans accomplis, je trouve que j'ai établi six mille deux espèces nouvelles, quatre cent soixante-dix genres nouveaux et publié neuf cent quarante planches botaniques ‘, Soit environ un quatorzième des espèces connues, un seizième des genres admis et un quarantième des planches publiées. Je n'ai pas fait un calcul exact de comparaison, et j ignore si Je me fais illusion, mais 1l me semble

* Voir les Pièces justificatives, n° 1V, où ces divers calculs sont complétés par quelques travaux de mon père après celui des Composées. (Alph. de C.)

qu'aucun botaniste n’a jusqu’à présent atteint des chifires aussi élevés. Je le dis comme preuve que ma carrière n’a pas été sans utilité, mais je le dis sans y attacher trop de vanité, car ce résultat tient beaucoup aux circonstances du temps où J'ai vécu. Peut-être ajouterai-je encore quelque chose à ces chiffres dans ce qui me reste à vivre, mais ce ne sera sûrement pas en proportion de ce que j'ai fait Jusqu'ici, car Je sens mes forces diminuer et mon ardeur se ralentir.

Dans le courant de 1838, j'ai travaillé aux dernières familles des Calyciflores, formant la fin du septième volume du Prodromus. Ce travail n’a pas été long, vu que mon fils, mes amis Dunal et surtout Bentham, l’ont bien abrégé en faisant, le premier les familles des Campanulacés, Cyphiacées et Lobéliacées; le second la famille des Vacciniées, et le troisième la vaste tribu des EÉricacées. Ces trois morceaux, exécutés avec soin et talent, sont des ornements précieux pour mon ouvrage. La seconde partie du septième volume, achevée en 1838, n’a paru que l’année suivante. J'ai employé ce temps à préparer quelques familles de Corolliflores, telles que les Borraginées et surtout les Bignoniacées. Celles-ci m'ont particulièrement intéressé, vu leur beauté et le nombre considérable d'objets inédits que j'y ai trouvés. J’ai publié en 1839 une petite notice sur les genres de cette famille, afin de prendre date ‘.

L'hiver de 1837 à 1838 fut marqué par une attaque de goutte, qui dura plus de deux mois, mais ne fut pas violente, et me permit de suivre à quelques travaux.

Au printemps, mon fils devint père d’un second fils qui reçut les noms de Henri-François-Lucien. Cet événement, en assurant davantage l'avenir de ma famille, me fut extrémement doux.

! L'article lui-même a paru après la mort de mon père, avec de nombreuses additions de moi, dans le volume 1x du Prodromus. (Alph. de C.)

Mon beau-frère Auguste Torras vint, avec toute sa famille, passer l’été à Genève, ce qui nous fut très-agréable. Ma femme dut, à cause de l’état de sa santé, aller passer un mois aux eaux de Saint-Gervais : je ly accompagnai, et je retournai la reprendre, mais dans l'intervalle je continuai mes travaux à la ville. Ce fut alors que j'eus à recevoir l'excellent M. Moris, professeur à Turin, et sa femme, qui me firent une agréable diversion dans ma solitude. Je m’occupai aussi à faire arranger une nouvelle salle pour mon herbier, dont les accroissements continus exigeaient cette addition. Tout récemment il venait de m’arriver un bel envoi de plantes de Géorgie et du Caucase, recueillies par ML. Hohenacker et Wilmsen, et que je devais à l’obligeance de mon aimable amie Mme de Hahn, alors à Tiflis ‘.

J’eus encore pendant cet été quelques autres visites de savants : l’une fut celle de M. Oscar Leclerc, neveu de M. Thouin, qui vint prendre des renseignements sur l’agriculture du pays. Plus tard, M. Preisswerk, de Bâle, sé- Journa quelque temps pour étudier les Lichens de mon herbier, et eut la complaisance de les arranger. Mon excellent ami Dunal vint encore passer un mois chez moi pour achever les Vacciniées que j'ai mentionnées plus haut. M. Splitgerber, Hollandais, arrivant de Surinam, vint comparer les plantes de son voyage avec celles de mon herbier. Enfin je reçus la visite de mon ancien ami Frédéric Cuvier, qui, allant de Lyon à Strasbourg, comme inspecteur de l’Université, eut l’aimable idée de passer par Genève pour me voir. Je le gardai une journée, dont j'appréclai tout le prix. Hélas! je ne croyais pas qu’il dût être sitôt enlevé à ses amis. Cet excellent homme fut saisi, à son arrivée à Strasbourg, par une attaque d’apoplexie, assez semblable à celle qui avait enlevé son frère, et y succomba en bien peu de temps ; je le pleurai d'autant plus sincèrement,

* M. le baron de Hahn était gouverneur général des provinces russes au delà du Caucase. (Alph. de C.)

que sa visite récente avait pour ainsi dire ravivé notre ancienne amitié.

L'année 1838 fut marquée par quelques événements politiques qui me furent pénibles. Les querelles des cantons de Lucerne et de Schwytz agitèrent la Suisse, et notre Conseil Représentatif en ressentit la secousse. Je m'affligeai de voir que les meneurs de notre canton s’engageaient toujours davantage dans leurs liaisons avec les radicaux suisses, liaisons que je crois dangereuses pour la Confédération et surtout pour Genève. Aussi je fus enchanté que, peu après cette discussion, le terme de mes fonctions m’appelât à sortir du Conseil Représentatif.

À d'automne, un événement qui aurait pu être trèsgrave excita beaucoup le pays. Louis-Napoléon ‘. . . ....

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Sismondi, qui éteit du même avis que moi, prononça un excellent discours dans le Conseil et perdit une partie de sa popularité. Je m'applaudissais de ne plus être membre de ce corps, mais comme il n’est point dans ma manière d'être de cacher mon opinion, je pris ma part de limpopularité, heureux de partager le sort de mon ami. Tout cela ne m'a pas fait grand mal, néanmoins l'incident a contribué à me dégoûter des fonctions politiques. J’étais alors très-décidé à ne plus me présenter pour le Conseil Représentatif, et j'ai persévéré longtemps ; mais la veille même du jour où l'inscription devait être close, le 127 juillet 1839, M. Le Fort, conseiller et secrétaire d'État, vint me presser de m'inscrire; il le fit avec tant d’instances que je ne pus résister. Je fus réélu, pour la quatrième fois, le troisième en rang, avec 1333 voix sur 1423 votants, c’est-àdire presque exactement avec un nombre proportionnelle-

! Suit un article tout politique, dont l’intérêt serait bien faible aujourd’hui, car ila pour but de prouver que Louis-Napoléon était plus Français que Suisse, et qu'il était bien un prétendant au trône de France.

(Alph. de C.)

ment semblable ‘ à celui que j'avais obtenu en 1829, lorsque je me trouvai au premier rang. Je n'avais donc pas déchu dans l'opinion, mais deux autres avaient monté. En rentrant ainsi dans le Conseil je me décidai. vu l’état de ma santé, à n’y Jouer aucun rôle actif, et à me contenter de voter silencieusement. Aussi puis-je croire que le rôle, déjà peu important que J'ai joué en politique, est tout à fait achevé.

L'année 1839 s’est présentée pour moi sous de mauvais auspices. Les mois de janvier et de février ont été signalés par un état de malaise presque continu. J’ai conservé cependant assez de force pour travailler, et cet hiver à été spécialement consacré à l'étude des Borraginées. Je sentais

le besoin d’aller à Paris, soit pour visiter les herbiers, soit

pour régler mes comptes avec mes libraires. Un événement

de famille hâta mon départ. On nous annonça que la nièce

de ma femme, qui, comme elle, s'appelait Fanny Torras, allait épouser M. Paul de Gasparin, fils du pair de France, alors ministre de l’intérieur, et on me pressa d'aller à Paris pour cette époque. Je m'y décidai sans peine, car ce mariage me faisait grand plaisir, et J'étais bien aise de le témoigner. Je partis donc avec Alphonse, le 22 avril, encore mal remis de la goutte et d’un long catarrhe. Je fus arrêté un Jour en route par l’état de ma santé et n’arrivai que la veille du mariage, tout juste pour assister à un grand dîner chez le ministre en l’honneur de la noce. Je jouis vivement du bonheur qu’on pouvait présager pour ma nièce dans cette excellente famille.

Mon séjour à Paris fut, comme à l'ordinaire, consacré à étudier les herbiers et à revoir mes parents et amis. De nombreuses réunions de famille me fatiguèrent, aussi Je repris la goutte et le catarrhe qui me laissèrent peu de jours libres. Obligé de garder la chambre, je fus habituelle-

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