PRÉFACE DE L'ÉDITEUR. IX
Une science de pure observation, comme la botanique, n’avance pas à la manière des mathématiques ou de la physique par des inventions ou des découvertes dont on puisse faire honneur à tels ou tels savants illustres. On serait fort embarrassé de dire quel organe des végétaux ou quel mécanisme de leur vie Linné aurait le premier fait connaître, et J'en dirai autant de Jussieu, de Tournefort, etc. C’est que la nature ayant toujours étalé ses richesses sous les yeux des hommes, les faits principaux ont été vus ou entrevus de bonne heure. Il y a longtemps que des observateurs habiles ont regardé les plantes. Si quelques-uns d’entre eux ont été considérés comme de grands botanistes , c’est qu'ils ont imaginé et employé des moyens nouveaux destinés à mieux observer, à mieux décrire et à mieux classer, c’est-à-dire mieux expliquer les faits, car tout rapprochement exact est une sorte d'explication. Chacun de ces hommes supérieurs, selon sa propre disposition d'esprit et l’état de la science, a porté ses regards ou avec intensité sur des détails, ou rapidement sur un vaste ensemble. C’est en excellant dans une de ces deux tendances qu'ils ont tous influé sur les opinions de leurs contemporains ou plutôt de leurs successeurs immédiats.
Le besoin de regarder tantôt les détails et tantôt l’ensemble varie, selon les époques, par une espèce de force des choses. L'histoire de la botanique en est une preuve palpable.
Lorsqu'on a étudié depuis longtemps les détails, les observateurs perdent l'habitude de comparer et de réfléchir. Chacun ne connaissant qu’un point ne peut plus profiter des progrès qui se font sur les autres. La science devient un chaos de petits faits isolés, dont le public ne comprend plus la véritable valeur et la portée. Elle languit nécessairement pendant un certain nombre d'années. Survienne alors un Linné qui, d’un coup d'œil vaste, embrasse tout le domaine de la science, rapproche les faits, élague ceux qui lui paraissent peu importants, et grâce au même esprit de généralisation, proclame des principes et des théories, la métamorphose sera subite. C’est le moment où la botanique plait aux gens instruits, aux hommes à idées. On l’enseigne avec succès, et l’on voit Académie des sciences de Paris nommer pour la première fois
x PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.
un botaniste à l’une de ses huit places d’associés étrangers, le plus élevé des titres scientifiques qui existent ". Néanmoins, on s'aperçoit bientôt que, pour mieux généraliser et condenser, on a élagué trop de faits, que les détails doivent être revus, que les lois ont beaucoup d’exceptions, bref, on revient forcément à l’analyse. De nouveau, chaque savant ne veut plus s'occuper que d’une branche, puis d’une seule subdivision d’une branche, et alors quelques parties qui ont besoin de s'appuyer sur d’autres ne sont plus étudiées. Les personnes qui s’occupent des sciences voisines cessent de s'intéresser à la botanique ; elles n y comprennent plus rien. Les jeunes gens capables s’en éloignent. Des savants de premier ordre cherchent même à les en détourner, comme de Saussure le tenta avec de Candolle”. Les botamistes ennuient. On retranche des chaires de botanique, et les sociétés savantes, loin de conférer à ceux qui s’en occupent des titres élevés, sont disposées à empiéter sur les modestes places qui leur sont destinées par les règlements ou les habitudes. Toute une génération de botanistes doit pàür. Cependant elle travaille, elle amasse des faits; les sciences voisines changent et éclairent : on attend de nouveau une transformation. Le premier jeune homme hardi, actif, intelligent et bien préparé qui comprend l’état des choses, saisit encore une fois dans ses bras tous les rameaux de l’arbre, et les rattache ensemble par quelques bons liens, c’est-à-dire par des lois, des hypothèses et des théories qui durent vingt ou trente ans et dont il subsiste en définitive une partie plus ou moins considérable.
Cet homme heureux, après Linné, a été de Candolle. Lorsqu'il a commencé l'étude de la botanique, à la fin du siècle dernier, la physiologie s'appelait physique végétale, et ceux qui s’en occupaient savaient à peine le nom d’une plante. D’autres, inversement, s’intitulaient botanistes, et ne savaient guêre que les noms, encore les cherchaient-ils au moyen de la clef simplifiée que Linné avait construite comme un procédé commode. Un célèbre botaniste, Antoine-Laurent de Jus-
* Linné fut nommé en 1762. Voyez sur ce titre, aux Pièces justificatives, la page 522.
? Voir page 36 des Mémoires.