‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 10 sur 89 · L'ÉCOLE DES FRERES U · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES FRERES U

— Eli bien! me dit mon père, que veux -tu faire ?

— J'aime mieux aller avec vous deux, m'écriai-je en pleurant.

Mon père, qui ne trouva pas la réponse telle qu*il l'espérait, me dit :

— Ne pleure pas, imbécile ; va! nous resterons tous ensemble.

Ma mère, qui avait l'habitude d'obéir passivement, résista cette lois avec une grande énergie. Elle ne céda qu'un an plus tard et lorsque la misère était a son comble dans notre maison.

Pendant bien des années, ma mère considéra son mari comme un homme extraordinaire. Elle avait pour lui plus que du respect, c'était de la vénération. Mon père la tutoyait, ainsi que cela se fait en France entre mari et femme, mais ma mère lui disait roiis; elle n'aurait pas osé le tutoyer, tellement elle le croyait son supérieur. Mais ce qu'il y avait de bizarre dans leur manière de faire, c'est que dès qu'ils se querellaient, les rôles s'intervertissaient ; mon père disait ooiis \x ma mère, et elle lui disait /7«.

De retour a Hesançon, mon père forma le projet d'aller hal)iter Lyon. 11 avait une imagination très vive. 11 bâtissait des châteaux qu'il démolissait un instant après. Il espérait pouvoir caser ses onfanls plus facilement. « Plus les villes sont grandes, disait-il, plus il y a de ressources pour le travail. » C'est vrai jusqu'à un certain point. On pourrait dire

iissi justement que plus les villes sont grandes, plus

la misère y est affreuse à cause do la cherté de tous les objets nécessaires a la vie.

Au printemps de Tannée 1821), mon père vendit encore une fois ses meubles et ses chaudières, et traita avec un voiturier qui nous transporta jusqu'à Chalon-sur-Saône. C'est i>ondant ce voyage, en repassant par Dôle, que j'ai vu mon parrain pour la première et dernière fois.

Les bateaux a vapeur ne faisaient pas encore le service entre Lvon et Glialon. On n'en était encore qu'aux essais; ce n'est que deux ou trois ans plus tard que la navigation à vapeur s'établit déiinitivonieut. 11 y avait alors des bateaux traînés par des chevaux ; ces bateaux jîortaient le nom de (Hligencos à eau. Le trajet se faisait lentement ; en outre, il y avait deH secousses fort pénibles ({ue les chevaux imprimaient au bateau quand la corde se tendait. Ces secousses avaient lieu surtout au départ des stations; les dames étaient effrayées, elles poussaient des cris, croyant qu'on allait chavirer.

Nos paquets de linge étaient placés sur le pont; mes frères, mes sœurs et moi, nous ôtiou^ lows. X^'^ ^

MES PARENTS VONT S'ETABLIR A LYON i7

six accrouiiis dessus, autant pour les garder que pour nous reposer.

Mes parents logèrent dans une auberge sur le quai de liourgneuf (aujourd'hui Pierre -Seize), en attendant qu'ils eussent loué un appartement. C'(*st h la Grande-Cote, a Tancien numéro 00 (à présent 41) qu'ils allèrent se fixer.

Des déceptions de toutes sortes attendaient' mon père. Il se trouvait dans une grande ville où il ne connaissait personne, ayant à sa charge des enfants dont les cinq plus jeunes n'étaient pas encore en âge de travailler ; de plus, ilvo^'ait diminuer rapidement l'argent qu'il avait apporté.

Quand il vendait ses meubles, il s'adressait aux marchands de bric-à-brac, lesquels avaient le soin de ne lui paypr que le quart ou le tiers de leur valeur. Lorsqu'il rachetait des meubles, il avait recours a la même espèce do commerçants qui les lui faisaient payer très cher. De sorte qu'il subissait une perte relativement considérable chaque fois qu'il vendait et rachetait un ménage.

Je me rappelle ce que lui disait une vieille amie, mère de l'un de mes bons amis d'enfance.

— Pierre qui rotilo 7i amasse pas mousse.

Mon père, contrarié de cette allusion a ses nombreux changements, lui dit :

— Vous m'ennuyez, Madame X... avec votre proverbe. Je suis bien libre de ne pas aimer la mousse» Après t(mt, chacun son goût.

Je dois ajouter que la pauvre femme n'a pas changé de résidence; elle est née et a vécu toute sa vie à

18 ^MEMOIRES ET SOUVKNIUS

Lyon, et pourtant clic aussi est morte sans avoir

aniassè de la mousse.

Jamais mon père ne s^et^tt trouve aux prises avec autant de difficultés. Il n*âvait pas de travail et la fin de ses ressources approcliait. Il fallait absolument aviser. Il plaça ma swxxv aînée apprentie tisseuse ou cannsr^ comme tout le monde disait alors; puis mon frère Jean- Pierre, qui avait douze ans, fut placé lan ceur chez un faiseur de cliàles. Mon lièrb et mon frère aîné allèrent a la campagne - chercher de Tou vrage comme ouvriers tisserands. Après avoir parcouru les environs de Lj'on, ils finirent par en trouver à Saint-Didier- au-Monl- d'Or.

Avant de prenih'C celle résolution qui devait nous disperser, mon père lulta longtemps, il attendit d'être réduit a la dernière extrémité; il espérait toujours trouver une occupation à Lyon qui lui permettrait de nous faire vivre tous (Miseinble.

Un des souvenirs les plus pénibles de mon enfance se rapporte ace temps là. Nous n'avions que du pain sec a manger et de la soupe maigre aux lieures des repas. A mesure que les ressources diminuaient, mes parents trouvaient que ra}q)étit de leurs enfants augmentait. En eiïï't, ne mangeant ni viande, ni (pufs, ni fromage, nous avions toujours faim. Quand on nous donnait du pain, nos parents nous disaient : « Vous n'aurez que ça, ne mangez pas trop vile. » Un jour, mes parents étaient inquiets, ils avaient engage tout ce qu'ils avaient pu au movvl vVvi \\feV\>^^^

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MKS PARENTS VONT S'fiTABLlR A-'LYON 19

ne leur restait rien, le pain allait manquer. J avais faim« je demandai à manger. Ma mère me donna un peu de pain. Je la remerciai et, sans songer à la situation critique oii se trouvait notre famille, je me mis à sauter en dévorant mon pain. Ma mère, qui était pourtant la meilleure des femmes, se leva indi^ gnée et me donna un soufflet en me disant : « Trouves-tu que tu ne digères pas assez vite? » Je mis le reste du morceau de pain que je mangeais sur la table et j'allais m'accroupir sur les carreaux dans un coin. Ma mère dit :

— Ça ne peut plus durer comme ça. Voj'ons! j*ai entendu dire qu'on achetait les cheveux dans la rue des Capucins, je veux vendre les miens, cela nous fera quelques sous.

Ma mère avait une forte et longue chevelure noire. Mon père ne voulait pas.

— Tu es folle, lui dit il, je vais encore faire le tour de Lyon, j'aurai peut-être plus de chance que les autres jours,

11 revint le soir exténué de fatigue, il s'assit, nous l'entourâmes pour savoir s'il apportait quelque bonne nouvelle. Il dit à ma mère : « Femme, je ne sais ce que nous allons devenir, le guignon nous poursuit. » Puis, il nous embrassa, ce qui lui arrivait rarement, et il pleura. Comme nous logions tous dans la même pièce, nous entendions causer nos parents, mais jusque-la, mes sœurs et moi, nous ignorions que notre situation fût aussi malheureuse. Lorsque nous vîmes pleurer notre père, nous nous crûmes perdus.

Ma mère me prit par la main et m'entraîna avec

elle au bas de la Grande -Cote. Elle entra chez \in perruquier et lui dit : .

— Voulez-vous acheter mes cheveux ?

— Non, lui dit-on, allez chez mon confrère X, rue des Capucins, il vous les achètera peut-être.

Nous y allâmes. Ma mère voulait cinq écus * (quinze francs) ; le perruquier les regarda et en offrit deux, puis trois. Ma mère s'assit, et on lui coupa les cheveux sur le cou.

Le sacrifice que ma mère venait de faire stimula mon père. Nécessité fait loi dans bien des circonstances. C'est a la suite de coi incident qu'il alla chercher du travail a la campai^ine. Ma mère aclieta un panier et une balle, puis acheta sur les marchés des fruits et des légumes qu'elle revendit dans les ateliers. Tous les samedis mon père revenait à Lyon; il ne repartait que le lundi matin avant le jour. Presque tous les «limanches notre famille se trouvait au complet. C'était une fête pour tous. >

Grâce ii des voisins qui s'intéressèrent îi nous, on finit aussi par trouver du travail pour mes deux jeunes sœurs et pour moi. Nous piquâmes des cardes. Ma sœur Marianne avait neuf ans, ma sœur Annetle cinq, et moi sept. Nous travaillions du matin au soir pour gagner en moyenne cinq sous par jour chacun. C'était peu, néanmoins cela aidait nos parents a passer celte année qui fut pour eux une année calamiteuse entre toutes.

* Il y avait alors Irois genres d'écus : reçu cUsix fraïu's, l'écu de ciiK] francs et reçu de trois francs. LVcu de six francs et celui de trois francs ont été démonétisés un peu dIus tard.

L*lûver do 1829-1830 fut excessivomentrigourcux, la misère fut grande, le froid était si iulcnse que le vin gelait dans les caves des épiciers.

Nous avions dans notre voisinage une vieille demoiselle qui avait été, disait-on, une des plus jolies cocottes^ comme on dit aujourd'liui, de la première République et du premier Empire. Elle avait chez elle doux métiers de peluche pour chapeaux d'homme que (les ouvriers faisaient battre.Le produit de ces métiers la faisait vivre. Elle joignait à cela une autre industrie qui lui rapportait quelques profits. Elle disait la l)onne aventure. Pour frapper l'imagination des gens crédules, elle étalait son jeu de cartes entre une poule noire empaillée et un bocal dan's lequel nageait une grenouille, puis elle faisait semblant de lire Tavenir dans du marc de café placé dans une assiette. La peluche était demandée, les ouvriers étaient devenus rares dans celte partie; cette diMuoiselle offrit a mon père d'aller travailler chez elle. Vous savez lisser la toile, lui dit-elle, je vous mettrai vite au courant, bien que ce ne soit pas le môme genre de travail. Mon père accepta avec plaisir: il allait se rapprocher de nous et il entrevoyait déjà la possil)ilité de pouvoir travailler cliez lui dans la suite.

En effet, après un essai de cortimerce dans une boutique basse et sombre de lancien numéro 04*, à la Grande-Côte, tentative infructueuse faite avec Tar-

> Aujourcriiui numéro 43.

2i MKiMOIRES ET SOUVENIRS

gent que ma mère avait retire de son petit héritage maternel, mon père acheta deux métiers.

En 1830, les affaires de ma famille semblaient entrer dans une voie prospère, lorsque mon père fît une terrible maladie. Il garda le lit pendant quatre mois. Ma mère a montré dans ces circonstances un dévouement sans bornes. Il fallait qu'elle fut robuste comme elle rétait pour résister à tant de fatigues. Jour et nuit, elle était sur pieds, sauf pendant un mois où des voisins se dévouèrent pour passer la nuit, près de de mon père, a tour de rôle. Ce fut un acte touchant de fraternité dont nous avons tous conservé un souvenir ineffaçable.

La maladie do mon père me fit beaucoup de chagrin. Les voisins, qui croj'aient qu'il allait mourir, disaient en parlant de mes sœurs et de moi : « Que vont devenir ces pauvres en/ants, sans père ? Il faudra qu'on les place dans un orphelinat. » La crainte de perdre mon père et la perspective d'aller dans une ^ maison d'orphelins m'épouvantaient ; heureusement, aucune de ces éventualités ne se réalisa. Mon père se rétablit complètement et ma nière était trop laborieuse pour consentir à se séparer de nous.

Mon frère aîné tira au sort et le numéro 21 lui échut.

La révolution de Juillet fut accueillie avec enthousiasme par tous les amis de la liberté. C'était une ivresse générale, tout le monde portait des cocardes tricolores. Le parti clérical s'était montré tellement

intolérant que le changement de gouvernement sem-blait être une délivrance.

La Fayette était considéré comme un homme providentiel, il jouissait alors d'une popularité extraordinaire. On fit un grand nombre de chansons en son honneur ; on l'appelait le Héros des deux mondes^ le Père de la liberté, etc. Il présenta Louis-Philippe, duc d'Orléans, au peuple comme étant l'homme providentiel qui pouvait sauver la France et faire le bonheur des Français.

Chaque fois qu'il y a une révolution et qu'un ancien sauveur démodé fuit a l'étranger, il se présente prèsque toujours un nouveau sauveur, qui ne sauve absolument rien, si ce n'est sa caisse. Toutes ces comédies politiques devraient eti^ usées : Eh bien, non, le bon peuple ignorant et, par conséquent, crédule, gobe i*égulièrement toutes les couleuvres que les charlatans royaux veulent bien lui faire avaler; puis, voyant que c'est encore la même chose, il se fâche de nouveau et chasse celui qui l'a trompé ou qui n'a pas pu mieux faire.

Mon jeune frère Hippoly te est né dans le courant du mois d'août 1830. Il eut pour parrain mon frère auié et pour marraine une demoiselle du voisinage qui vendait dés petites pièces de pâtisserie le soir dans les cafés ; le jour, elle en vendait aux militaires qu'elle suivait aux exercices et aux revues. C'étaitune bonne personne, mais elle avait le malheur d*être laide, la nature s'était montrée avare de ses dons envers elle.

Un jour, elle pria mon père de me laisser aller vendre avec elle, moyennant une somme de cinquante centimes par jour. C*est sous sa direction que j*ai fait mes débuts dans le commerce. Je partais joyeux avec elle, portant un panier rempli de petits gâteaux; j'étais heureux de gagner quelques sous, puis, il faut bien le dire, quand il se trouvait une pièce brisée ou invendable, nous la mangions ensemble. Elle me donnait toujours le plus gros morceau. Onn*en mangeait jamais chez mes parents, aussi je trouvais cela excellent.

Il arriva un moment où le travail de mes parents suffit pour nous nourrir tous, alors ou nous envoya il récole. jMes sœurs Marianne et Annetto allèrent rhez les Sœurs mon frère Jean-Pierre et moi nous allâmes chez les Frères.

Notre déjeuner se composait d'un morceau de pain que nous mangions en route. Los autres enfants appartenant à des parents plus heureux que les nôtres, mangeaient h 1 école avant l'ouverture des cours; c*était Tusage dans ce temps ; leur pain était accompagné de fromage, <le cliocolat ou de fruits, etc. Nous, nous mangions notre pain le l(mg du chemin, nous avions l'amour propre de cacher notre misère. J'ai remercié bi(;n souvent mes parents de m'avoir envoyé à l'école malgré leur pauvreté.

Quoique je sois un partisan convaincu de l'enseignement laïque, j'ai gardé de la reconnaissance^ pour les Frères qui m'ont appris à lire ; sans eux, j'aurais été probablement privé des nombreuses jouissances que m*a procurées la lecture.

L'enseigneraent des Frères est défectueux; il y a trop de temps consacré aux exercices religieux et pas assez aux études utiles et sérieuses.

L'Ecole doit être indépendante de l'Eglise et purement laïque. J'espère que nous en arriverons bientôt la. Mais, pour y arriver, il faut multiplier les écoles normal<»s pour faire des instituteurs au des institutrices.

Parmi nos voisins, se trouvait une espèce de nain qui cirait la chaussure pour cinq centimes; il stationnait habituellement sur les places, mais le samedi et le dimanche matin il allait à domicile dans les quartiers ouvriers solliciter du travail. Au commencement des vacances, il me vanta un jour les avantages de son métier, faisant valoir m première ligne le pou d'argent qu'il fallait pour se procurer les instruments de travail, et m'engagea vivement a rapprendre. 11 avait besoin d'un aide, je consentis a l'accompagner en qualité d'apprenti. Il s'établissait dans les cours, sur les paliers ou dans un coin de la montée d'escalier, et moi j'allais do porte en iH)rte demander si on avait de la cliaussure h faire cirer l)('»s que j'avais obtenu une paire de souliers ou do l)oltes, je la portais tout joyoux a mon patron. Il n'y avait alors aucun portier ou concierge dans les maisons de Lyon ; les étameurs, les raccomodeurs de souliers, les marchands ambulants, pouvaient s'introduire dans toutes les maisons et s'y installer ' sans que personne leur dise rien. Dans une maison, on me donna une paire de brodequins qui avaient peu servi. ]Mon patron les regarda d'un œil d'envie.

— Ils sont tout neufs, ceux-là,dit-il, je vais les esîjayer et, s*ils me vont, jo les garde.

— Je ne veux pas, m'ôcriai-jo, c'est moi qui ai été les chercher, je veux les rendre; si je ne le faisais pas, on me prendrait pour un voleur.

Il les essaya malgré mes 'prières. Sans la menace d'aller dire son adresse au propriétaire de la chaussure, mon patron filait avec les brodequins sans s'inquiéter des suites. Je rendis les brodequins a la personne qui me les avait donnés, je revins chez mes parents et je ne voulus plus retourner avec ce vilain petit homme. '

Le 21 novembre 1831, je suivis les tambours qui battaient le rappel. Je vis désarmer quelques gardes nationaux à la Croix-Rousse. La foule qui suivait les tambours était composée d'une douzaine d'ouvriers tisseurs mal armés, d'un grand nombre de lanceurs et de gamins attirés comme moi par le bruit.

J'entendais dire dans les groupes qu'on allait se battre parce que les fabricants ne voulaient pas observer le tarif, mais j'étais loin de me douter de ce qui allait arriver. Les tambours, suivis de cette foule qui marchait sans ordre, parcoururent les principales rues de la Croix-Rousse, ie rendirent dans la rue Tolozan, firent le tour de la maison lîrunet et rennrent à la Croix-Rousse où était le rendez-vous général, pour descendre ensuite par la montée de la Grande-Cote.

Quand la colonne arriva i-rés do la rue de la

xMKs Barents voxt s'établir a lyox «

Vieille-Monnaie, elle fut accueillie par une forte fu * sillade. Ceux qui tiraient étaient des gardes nationaux appartenant presque tous au quartier des Capucins; ils étaient rangés en bataille et faisaient face à la montée de la Grande-Cote. Quelques ouvriers furent tués ; d'autres, en plus grand nombre, furent blessés. Surprise par cette attaque subite, la colonne se débanda; ceux qui la composaient s'abritèrent dans les allées dont les portes étaient encore ouvertes, saufun certain nombre qui remon té rentla Grande- Cote en courant cl criant: Aii.r armes! Aux canons delà Croix-Rousse! On assassine les ouvriers!

Je n'ai pas l'intention de raconter cette lutte entre hommes api)artenant au même pays, a la même ville. Je déplore toutes les guerres et particulièrement les guerres civiles.

L'insurrection de novembre 1831 est, selon mol, le premier acte de celte guerre sociale dont les journées de juin 1848 ont été le second et la Commune de mai 1871 le troisième, la bataille de juin fut appelée rinsurreclion de la faim ; celle de Lyon 1831 mérite encore mieux ce titre ; la politique n'y était pour rien, c'était purement une question de salaire. Les ouvriers tisseurs avaient inscrit sur un drapeau noir cette devise : Vivre en travaillant ou mourir en comhatlant.

Eu voyant ce qui se passe en Europe et même en Amérique * il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que nous n'en avons pas fini avec ces grandes

* Ces pages turent écrites en juin \SV4.

commotions sociales. De toutes parts les travailleurs s*agitent pour obtenir quelque adoucissement à leur situation. Les uns demandent une augmentation de salaire, les autres une réduction sur les heures de la journée de travail, d'autres enfin demandent les deux choses à la fois. Des grèves surgissent do tous les côtés. Ces symptômes, en mémo temps qu'ils indiquent un malaise général, démontrent que le prolétariat commence à avoir conscience de sa force. Il aspire a s'affranchir, il veut avoir son 89 ainsi que la bourgeoisie a eu le sien. A cette heure, il cherche sa voie, il tâtonne, il se groupe et se fédéralise; ses aspirations

sont encore vagues, mal définies; il sait que sa situation n'est pas ce qu'elle devrait être, mais sans

savoir au juste ce qu'il veut, et sans connaître encore les moyensqu'il emploiera pour réaliser ses espérances. La bourgeoisie effrayée de ce mouvement ne cherche qu'à l'entraver, a le retenir par la force, au lieu de se servir de l'influence que lui donnent le savoir et la fortune pour le diriger et le contenir dans des limites raisonnables.

Quand elle a écrasé une de ces formidables insurrections, comme celle de juin 18 i8 et celle de la Commune, quand elle a emprisonné ou mis sur les pontons vingt, trente, quarante mille hommes; lorsqu'elle a fait une loi contre l'Internationale ou toute autre association ouvrière, elle respire, elle se croit tranquille, parce que le calme régne à la surface. Erreur, illusion ! la question n'est qu'ajournée. C'est ailleurs qu'il faudrait chercher la solution de ce redoutable problème. Au lieu do vivre cantonnés dana

MES PARENTS VONT S'ÉTABLIR A LYON iO

leur classe, les bourgeois devraient faire naître des occasions de rapprochement entre eux et les ouvriers, Ils devraient provoquer et organiser des réunions publiques ou privées dans lesquelles les ouvriers seraient invités à venir formuler leurs idées. Les uns et les autres discuteraient etchercheraient les moyens pratiques pour arriver h un résultat satisfaisant pour tous. Patrons et ouvriers s'entendraient bien vite ; ceux qui sont instruits éclaireraient ceux qui ont moins de savoir, et à mesure que les questions économiques s'élucideraient, les préventions et les partis pris disparaîtraient. Alors on n'aurait plus a craindre ces épouvantables guerres civiles qui jettent Teffroi Mlans le pays, qui engendrent la haine et font croire aux pessimistes que notre nation est en pleine décadence.

Lorsque j'entendis la fusillade, je fus bousculé par tous ceux qui se débandaient, je me mis a courir comme les autres, et dès que je vis une allée ouverte, j'y entrai. J'avais vu des hommes étendus sur le pavé, leur sang s'échappait par différentes blessures. J'étais épouvanté, je pensais a mes parents, a ma mère surtout et je pleurais. Assis sur un escalier de pierre, n'ayant pas mangé le matin, j'avais froid. Plus de vingt personnes de la maison me virent en courant affolées les unes chez les autres pour parler des événements. Pas une ne lit attention a moi, personne ne me demanda d'où j'étais, ni pourquoi j'étais la. Jusqu'à A lieures du soir je restai dans cette situation;

puis la fusillade et la canonnade cessèrent, le silence sefit, ily eut comme une adcalmie dans cette terrible tempête. Les ouvriers étaient victorieux, ils avaient refoulé de la place des Bernardines l'artillerie de la garde nationale et les dragons. Quelqu'un ouvrit la porte de ralléc, j'en profitai pour sortir. Aussitôt que je fus dans la rue, je me mis à courir, espérant arriver chez mes parents avant que le combat recommençât. Mais a la hauteur de la rue dos Petits- Pères, une compagnie d'un régiment de ligne barrait la Grande-Cote. Il me fut défendu de passer outre. Comme j'insistais, le capitaine me menaça de son sabre, il prétendit que j'allais porter des renseignements aux insurgés. Tout à coup, je vis ma mère qui avait les traits bouleversés; elle me cherchait depuis longtemps. Je l'appelai : Maman, maman! Elle courut vers moi malgré les soldats, me prit, m'enleva dans ses bras comme une plume bien que j'eusse alors neuf ans, et ne me lâcha que quand elle m'eut déposé dans la maison. Pauvre mère ! que d'angoisses je lui ai causées ce jour -là. Je fus consigné et tant que la lutte dura il me fut défondu de m*éloigner de la maison.

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