‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 11 sur 89 · JC VAIS TIRER LES FERS. - LES SAINT-SIMONIENS · texte numérisé non relu

JC VAIS TIRER LES FERS. - LES SAINT-SIMONIENS

Quelques mois après les journées de novembre mes parents quittèrent la Grande-Côte et allèrent demeu-

rer au Mont-Sauvage. Pendant l'hiver de 1832, on me plaça en qualité de tireur de fers chez un veloutier do Tancienne rue Masson. Je travaillais debout depuis 7 heures du malin jusqu'à 10 heures du soir jjour gagner cinquante centimes par jour. Ayant eu l'esprit observateur Irùs jeune, je regardais et j'écoutais. Mon patron était jaloux, il était plein de prévenances pour safemmeet s'efforçait de s'en faire aimer. Sa femme pa.ssait pour jolie, mais elle abusait de lahonte de son mari. Paresseuse, elle aimait a se lever tard; de plus, elle était coquette et soignait sa personne beaucoup plus que ne le font ordinairement les femmes de chefs d'ateliei*, lesquelles sont en général surchargées d'occupations. Elle parlait'^ durement à son mari et n'était gracieuse que lorsquelle se trouvait on face d'autres hommes. Mon pauvre patron supportait les rebuffades sans se plaindre, du moins devant les ouvriers. S'il sortait dans la matinée pour les affaires de sa profession, il fermait la porte de la chambre où Madame se reposait au bruit du tic tac des niHiers, il mettait la clef dans sa poche. Ces précautions n'empêchèrent pas ma j/;a/ro;i7î6ule dévaliser son mari; elle jnût l'argent, les bijoux et le meilleur linge du ménage et disparut un jour en compagnie de l'ouvrier auquel je tirais les fers.

Peu de tenips après, liion père me remit a l'école. Dès que je revenais, je faisais mes devoirs et ensuite je faisais des cannclfes. Mon père avait monté trois nuHiors. 11 en faisait aller un, ma sunir ainée Mariruerite et mon frère Jean-Pierre faisaient marcher les deux autres. Ma mère continuait son commerce

de fruits, etc. L*aîné était soldat au 35** de ligne, et mes deux plus jeunes sœurs et moi nous allions à récole en alternant de manière qu'il y en eût toujours un de nous trois qui restât à la maison pour faire des canettes et soigner notre petit frère. Le bien-être semblait .vouloir venir chez mes parents. Xaus nous en ressentions tous, nous étions mieux nourris que par le passé, le pain était a la disposition de tous.

Vers la tin de la Restauration, il v eut un mouvement considérable dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Il se produisit en même temps une éclosion assez forte iViilèospolilico -socialistes ^ mais c'est surtout après la révolution do 1S30 qu'elles se répandirent dans le pays. C'est à cette époque que les saint-simoniens^ partis de.Ménilmontant où était leur établissement principal, raA'onnaient dans les déparlements pour propager leurs doctrines. Leur costume était remarquable, il tranchait sur la tenue des autres citoyens et attirait l'attention de la foule. Ils étaient vêtus d'une tunique bleue qu'une ceinture serrait a la taille ; leur coillure était une toque ou béret; ils portaient la barbe et les cheveux longs. •Dans les rues, mes camarades et moi, nous les suivions, nous les admirions ; nous ne savions pas ce qu'ils voulaient, mais coumie nous les trouvions beaux, nous disions tous : (( Quand nous serons grands, nous nous ferons saint-simoniens, et nous aurons aussi de beaux costumes. »

Le hasard voulut que j'eusse le bonheur d'oif

contempler un et de l'entendre parler toute une soirée.

Au-dessus de l'étage que nous habitions, demeurait un tisseur qui avait une certaine instruction; il s'occupait de politique et de science. Désireux de favoriser la propagande saint-simonienne, il avait offert son local pour y tenir des réunions. Il m'aimait parce que j'avais défait seul un jeu d'anneaux enfilés d'une façon particulière à deux broches parallèles et fermées aux deux extrémités. «Viens chez moi ce soir, me dit-il, tu entendras un homme qui parle admirablement bien. C'est Jean Reynaud, un apùtre du saint -simonisme. »

Je ne manquai pas au rendez -vous. Je n'étais pas encore a même de comprendre le discours de l'orateur, néanmoins j'ai gardé un bon souvenir de cette soirée.

En grandissant, j'étais devenu robuste, j'aimais les jeux et les exercices violents. Je n'étais pas querelleur, de bonne heure j'ai eu le sentiment de la justice. Je n'insultais jamais mes camarades ; bien qu'ayant une propension h la raillerie, je ne le faisais jamais de façon a les fâcher. Je ne souffrais pas qu'on m'insultât ou qu'on molestât un de mes amis. Sans m'inquiéter de la taille de mon adversaire, s'il m'avait frappé le premier, je ripostais et je lui sautais dessus. Etant très souple de corps et d'une grande adresse à la lutte, mes adversaires ne venaient que rarement a bout de moi; le plus souvent, à l'aide

du coHj) de hanche on d'un croc-en-Jambe, je leur faisais perdre lequilibre et, une fois à terre, c'était fini.

Dans mon enfance je louchais beaucoup ; cette irrégularité dans le regard s*est corrigée a mesure que je grandissais et a fini par disparaître tout a fait. J*ai toujours eu un œil plus faible que laulre, ainsi «iue la plupart des personnes affcctéos de strabisme, dette défectuosité avait pour moi deux graves inconvénients. Elle m'attirait les plaisanteries de mes compagnons do classe ot même celles des grandes persontîes. Les enfants cliantaient en me vovant la chanson :

Horgiie, l>oi\i:iio. vois-tu claii*?

Non, monsieur, je vise en Tair, etc.

Les grandes personnes me disaient : « Dis donc, petit, lu regardes la Champagne* pour voir si la Picardie brûle ? »

L*autre inconvénient était celui -ci : Tous les chiens sans exception aboyaient quand je les regardais. Mon regard les inquiétait, les agaçait; aussi, j'avais le soin de les éviter ; si j'en voyais un dans la rue, je passais au large, .le ne savais à quoi attribuer cette espèce d'antipathie que les chiens éprouvaient pour moi, ce n'est que bien des années après que je me suis rendu compte du mauvais effet que mes yeux produisaient sur eux. Lorsque mon regard est devenu correct, les chiens ont cessé d'aboyev e\\\WKi^^'^^iX5^c^

ils ont fini par se laisser caresser par moi. Malgré cela, je n'en élèverai jamais par agrément. Je n'ai pas de haine contre eux, mais je ne les aime pas. Je serais injuste si je rendais les chiens d'aujourd'hui 'responsables des terreurs et des désagréments que m'ont causés leurs aines.

Je grimpais sur les arbres avec une fiicilité étonnante. Par suite de cet exercice mon pantalon était souvent déchiré aux genoux et au fond ; ma mère se fâchait, le raccommochiit, y mettaient des pièces telles qu'elles les avait, peu importait la nuance. Mon père m'avait surnonuné brise- fer. 11 me menaça maintes fois de me faire faire un pantalon avec des tuyaux de poêle.

Dans le courant do 183o, mes parents quittèrent le Mont- Sauvage et allèrent habiter le quartier des Anciens -Tapis. C'est là que ma sœur la plus jeune est née.

Le travail allait bien et Tatelier marchait. Ma mère cessa son commerce de fruits, elle resta a la maison pour allaiter ma petite sœur et s'occuper du ménage. Malheureusement la prosj:érité dont mes parents jouissaient fut fatale à mon père; au lieu d'aller au café ou au cabaret de temps eii temps, il contracta l'habitude d'y aller tous les soirs. Il prisait déjà et, a cette époque, il se mit à fumer.

Dans le courant de mars 183i| je fis ma première communion; j'avais onze ans et demi. Mon père ne croyait plus en Dieu, il nous le disait chaque jour.

m MKMOIRES ET SOrVENlRS

mais il prétendait que nous devions faire notre première communion par respect Immain, pour faire conmie les autres. Dans la paroisse des Chartreux où j'allais au oatéchismo, il y avait alors plusieurs pensionnais; j*avais remarque que les éloves de ces maisons étaient l'objet d'une préférence illimitée de la part de M. le curé et de MM. les vicaires. Au catéchisme ils avaient les premières places; a l'église, ils avaient aussi des places réservées, en un mot, on avait pour eux toutes sortes d'égards. Les élèves des écoles gratuites étaient au cqntraire menés rudement; j'ai vu souffleter par un vicaire, dans Tèglise même, plusieurs fois quel([ues-uns de mes camarades. On

était d'une exigence extrême pour les enfants des pau-^,

vres et d'une indulgence sans bornes pour les enfanta des riches. Les élèves des pensionnats ne savaient jamais ni catéchisme ni évangile; on les interrogeait à i)eine pour ne pas les humilier en notre présence, tandis que nous, nous devions savoir l'un et l'autre, sous peine d'être punis ou d'être renvoyés à l'année suivante. Il est bien certain que je ne veux pas dire que les élèves des pensionnats ne savaient rien ; on leur apprenait des dioses qui devaient leur être plus utiles dans la suite. A^oilà tout.

Généralement, chez les catholiques, le jour de la première communion est un jour de fête; il n'en fut pas un pour moi.

Mon père avait conservé ses goûts de la campagne en ce qui concernait les vêtements, de sorte que je n'étais pas liabillé de la même manière que les gens au milieu desquels nous vivions. Tous U^ ^>\Vx^^

enfants avaient des redingotes en drap plus ou moins lin, et moi, je n'avais qu'une veste courte; leurs cierges étaient gros et longs, le inien était court et mince ; ils avaient des gros sous et même des pièces de dix sous pour mettre dans le plat lors des quotes et je n'avais pas môme de petits sous. Malgré moi, je me sentais humilié, j'aurais voulu ne pas être là; j'eus de la colore, do l'envie, j'étais malheureux. Depuis, j'ai rédéchi souvent aux sentiments que j'ai éprouvés dans cette circonstance, et lorsque ma raisou a été formée, que mon intelligence a été développée, j*ai reconnu que j'avais tort. L'envie est un sentiment bas qui ne doit pas exister dans le cœur d'un honnête homme.

Qiudques semaines après ma première communion, il se passa des faits d'une certaine gravité à l'école où j'allais. Le Frère directeur était un homme intelligent, très bon, doux; il enseignait mieux que n'enseignaient la plupart de ses collègues; il aimait les enfanls et ses élèves le chérissaient.

Chaque dimanche, quelques demoiselles venaient il l'école peigner ceux d'entre nous qui avaient perdu leur mère. Elles apportaient une grande feuille de papier blanc, la déroulaient et chaque coup de peigne faisait tomber dru comme grêle un gibier abondant. Lorsque la chasse était tinie, elles s'en allaient pour ivvenir le dimanche suivant. Ces braves filles étaient très méritantes: elles travaillaient sur le métier tous les jours de la semaine, du matin au soir; au lieu de

jouir du repos auquel elles avaient droit, elles se de vouaient et faisaient gratuitement un travail répugnant.

Leur maîtresse avait dépassé la quarantaine, elle était forte et avait dû être belle dans sa première jeunesse. Son costume n*élait ni celui d'une bourgeoise, ni celui d'une ouvrière endimanchée, ni celui d'une religieuse : c'était un costume mixte, moitié laïque et moitié religieux. Pendant que les demoiselles peignaient les enfants, elle causait avec le Frère et une grande intimilé s'établit entre eux. 11 ne s'écoula bientôt plus de semaine sans qu'elle vînt seule le voir. Il y avait une pièce où les Frères déposaient leurs manteaux ; la dame y entrait, le Frère avant de la suivre remettait son signal* a un élève et celui-ci surveillait ses camarades pendant Tentrevue du Frère et delà dame. Lorsqu'il rentrait dans la classe, le Frère nous montrait une bourse qui paraissait contenir quelques pièces de cinq francs et disait : u Mes chers enfants, je viens de parler de vous avec M"* X... ; elle m'a donné cela pour vous aclieter de jolis livres de prix. » ( rétait cliaque fois le même pré • texte qui avait motivé Tentrevue. Ils causaientde nous avec beaucoup d'animation, sans doute, car ils sortaient de la chambre avec des figures rouges comme des coquelicots. Comme tou^ les amoureux, ils étaient imprudents, ils ne pensaient pas que parmi ces enfants

i Instrument dont se servaient les Frères pour obteuir le silence ou attirer Tattention des élèves. AujourdMiui. il est remplacé dans les classes par une sonnette.

JK VAIS TIHKR LES FERS 39

de onze k quatorze ans, il pût s'en trouver qui pensassent à autre chose. Uri des plus grands alla regarder par le trou de la serrure, puis un autre, enfin tous voulurent donner un coup d œil dans cette pièce mystérieuse. Des parents furent informés, des rapports furent faits au supérieur et un jour notre cher Frère fut envoyé dans un autre quartier de la ville. Ses élèves, quiTaimaient beaucoup, ne voulurent pas suivre les cours de son successeur. Ils se concertèrent et, sauf quelques enfants, plus craintifs ou plus indifférents que les autres, tous partirent sur deux rangs, sous la conduite des plus anciens, pour se rendre à la maison mère où se trouvait le supériKir. Le Frère portier nous introduisit dans une grande salle, le supérieur fut prévenu et se rendit près df nous. Dès que nous le vîmes, nous nous jetâmes â genoux et nous le suppliâmes de nous rendre notre cher Frère. Xous pleurions presque tous. Assez em barrasse d'abord en présence d'une manifestation à laquelle il no s'attendait pas, le supérieur nous dit : « Mes chers enfants, je voudrais pouvoir vous accorder ce que vous me demandez. Le Frère X... appartient â rOrdre, et il n'est pas libre, ses supérieurs l'envoient où ils croient qu'il sera le plus ulile. » 11 nous fit l'éloge du nouveau Frère, nous parla avec douceur et nous engagea a retourner paisiblement à l'école, nous promettant le pardon pour notre absence illégale.

Le lendemain, nous nous rendîmes chez M. le curé des Chartreux qui nous tint à peu près le même langage.

40' MKMOIRKS KT SOUVENIRS

A \a suite de cette entrevue nous nous minimes sur la place des Anciens-Tapis, et là nous tînmes conseil sur la conduite que nous devions tenir. Nous décidâmes que nous irions successivement dans toutes les écoles de la ville dirij^ces par les Frères jusqu'il ce que nous ayons trouve celui que nous cherchions.

Après avoir visité jdusieurs écoles, nous le trouvâmes h la Ouillotiére. Nous lui racontâmes tout ce que nous avions lait pour l(^ retrouver depuis qu'il avait cessé de nous faire la classe. 11 lut vivement touché de cette preuve; d'amitié, il pleura avec nous et nous dit qu'on avait fait de faux rapports contre lui; puis il novis enjjjajrea à retourner à Técole et nous c*mbrassa tous.

Cette petite mutinerie avait duré trois semaines, plus de la moitié des élèves avait tenu bon jusqu'au bout. Nous retournâmes a l'école, le nouveau Frère nous administra à cliacun une volée de coups de férule, et Tordre réj;na d(5 nourmn dans la classe.

.rai oublié de parler d'un fait qui s'est passé pendant les vacances de l'année 1833. Ce fait démontre le «langer ({u'il y a d'envoyeur travailler les enfauls cliez ceKains célibataires. Mon père m'avait placé tireur «le fers chez un individu qui demeurait seul dans la rue des Fossés, aujourd'hui rue d'Austerlitz. Cet homme n'avait chez lui qu'un métier de velours et un petit ménage qu*il faisait lui-même. Chaque matin, j'emportais un morceau de pain et un peu de fromage ou une pomme pour mon déjeuner a 9 heures; vv

JE VXIS TIRKIl LKS FERS 41

1 heure j'allais dîner chez mes parents. Mon patron «lînaitdans un restaurant du voisinage, mais le matin il mangeait chez lui. Il me taisait faire ses commissions ; c'était ordinairement de ïa charcuterie qu'il m'envoyait acheter. Quelquefois il me donnait une tranche de saucisson et le dimanche, en me payant ma semaine, il me donnait quelques sous d'êtrennes. J étais enchante, je trouvais que mon patron était le meilleur des liommes. Mes parents étaient contents aussi; tout allait bien. Mais un jour, jugeant sans doute qu'il avait assez fait pour gagner mon amitié, il crut que je n'oserais rien lui refuser. Il me tint un langage ignolde, et, après avoir chanté des chansons dégoûtantes, il me fît des propositions infâmes. Ce misérable voulut me saisir dans ses bras; je me (lél)attis et je me sauvai en criant. Mes cris Teffravèrent, car il n'osa pas m'empécher d'ouvrir la porte et de fuir. Je courus jusque sur la place de la Croix- Uollss(^ Mais la, je fus ])ien endmrrassé. Coniment prévenir mes parents! Je n'aurais jamais osé en parler il ma mère et je craignais trop mon père pour le lui dire. 11 était vif, emporté, de plus il avait pris l'habitude de nous frapper avant d'écouter nos explications, (|uand il croyait que nous avions tort. Au lieu de rentrer Ix la maison, de dire résolument ce qui s'était passé, je temporisai, espérant que le courage me vicmdrait, puis je rencontrai d'autres gamins de mon âge et je m'amusai avec eux. Mais quel ne fut pas mon étonnement, deux ou trois heures après ma fuite^^^ quand je vis passer mon patron avec ma sœur Ai^-^.-. rianne.Le gredin avait eu l'audace d'aller se plaindre i

à mon père; il lui dit que jeTavais campe ^ c'est-àdire quitté sans motif. Mes parents le crurent et on lui donna une de mes sœurs pour aller travailler à ma place. Dès que je le vis passer, je n'y tins plus; craignant qu'il ne se conduisît avec ma sœur comme il s'était conduit avec moi, je courus chez mon père pour tout dire et empêcher peut-être un malheur. Lorsque j'entrai à la maison, mon père vint pour me frapper, je fis le tour des métiers pour échai)per aux coups. En même temps, je racontais ce qui avait motivé ma fuite. Mon père ne prit pas le temps de passer un hahit : « A'iens vite avec moi, dit-il, conduis-moi chez cette canaille. »

A peine entré chez mon patron, mon père dit à ma sœur : « Ta vite h la maison. » Puisil s'élança sur le misérable qui était devenu pâle en nous voyant. Mon père le saisit par le cou et lui dit : « Tous êtes un ignoble gredin. » Puis il le souffleta, et nous partîmes.

Page 1