LÉCOLE DES FRÈRES. — VOYAGE DANS LE BUGEY
A l'âge de six ans on me fit aller à l'école; mes parents, étant trop pauvres pour payer une rétribution scolaire quelconque, m'envoyèrent chez le^ Ç^^-
L'ECOI.E DES FRKllES «
res (le la Doctrine chrétienne. La première fois que je me vis en face (run Frère, j'eus peur. Cet homme vêtu d'une longue robe noire me causa une telle frayeur que je me sauvai seul à la maison. Le lendemain, il fallut que mon père menaçât de me battre pour me faire retourner h l'école. La terreur que me causait Taspcct des Frères se passa et je devins bientôt un des meilleurs élèves de la petite classe.
Dans ce temps-là, on passait en prière la moitié des heures qui auraient du être consacrées à l'étude. On cherchait plutôt a faire des dévots que des hommes instruits.
Deux fois par semaine, le mercredi soir et le dimanclie, on nous faisait le catéchisme; la séance se terminait invariablement par quelque histoire où le diable jouait le premier rôle. C'était généralemant une histoire d'enfiint impie ou désobéissant frappé par Dieu d'une punition terrible propre ii impressionner fortement de jeunes imaginations. A partir de ce temps mon sommeil fut troublé par des rêves épouvantables, je voyais des diables partout.
Un dimanche, a l'église, un capucin fît un sermon sur la mort, sur la nécessité qu'il y avait à être toujours prêt a mourir, etc., etc. J'en rêvai longtemps. Dans le jour, je devenais triste on regardant mon père et ma mère que j'aimais tendrement; je pensais qu'ils pouvaient bientôt mourir : cette perspective me rendait malheureux, j'aurais préféré mourir à leur place.
Vers la fîn de 182S, mon père et ma mère firent un r voyage dans le Bugey ; mes oncles et mes tantes maternels étaient majeurs et ils désiraient partager
quelques lambeaux de terre que leur mère leur avait laisses. Comme j*é(ais Taîné des enfants de ma mère, , mes parents m'achetèrent des habits neufs et m'cm-/^ menèrent avec eux.
Mon père voulait que ma mère consentît à vendre sa part d'héritage ; elle ne voulut pas, disant que cela se mang(Tait sans profit, qu'elle voulait la garder pour ses enfants.
Un jour, que nouç revenions de voir des cousins h Saint-Martin do -lia voile, à trois ou quatre kilomètres environ deViriou-lo- Grand, une discussion très vive s éleva entre rcesparentsau sujet de ce petit héritage; nous étions seuls sur la route; mon père se fâcha et menaça de frapper ma mère si elle persistait à ne pas consentir a vendre ce qui lui revenait. Ma mère ré sista; mon père» voyant que les menaces n'aboutissaient pas, employa un autre moyen. Il lui dit qu'il ne voulait pas qu'elle retournât avec lui à Besançon, qu'il allait la quitter, etc. Puis, s'adressant à moi qui pleurait :
— Choisis celui que tu aimes le mieux. Veux-tu rester ici avec ta mère ou venir avec moi ?
Ma mère me tenait par la main et me regardait les yeux pleins de larmes, attendant ma réponse avec anxiété. J'étais bien embarrassé, j'aimais bien mon père, mais je préférais ma mère qui était moins dure et plus indulgente que lui. Si je disais que je préférais rester avec ma mère, j'étais sur de recevoir des coups; si, au contraire, je disais que je voulais aller avec mon père, j'aurais déchiré le cœur de ma pauvre mère. Je ne savais quoi répondre.