POUR BESANÇON
Au mois de mars de l'année 1834, la population ouvrière lyonnaise était dans une agitation extrême. Quelques détails sont nécessaires pour expliquer ce
JOURNKES D'AVRIL 1834 A LYON 43
qui avait pu surexciter cette classe de travailleurs (l'ordinaire si paisible. Un grand nombre d'ouvriers tisseurs appartenaient a la société dite des Mutuel^ listes ou a la Société des droits de V homme.
La première de ces sociétés s'occupait des questions de salaires et de tout ce qui se rattachait directement au tissage.
La seconde, affiliée aux sociétés républicaines de Paris, s'occupait de politique.
L'autorité, croyant la tranquillité publique menacée, voulut sévir; elle fit arrêter quelques chefs muluellistes et empêcha la vente sur la voie publique du journal de la Société des droits de l'homme.
Exaspérés par ces mesures, les ouvriers préparèrent une manifestation pour le jour où devait avoir lieu le jugement des chefs mutuollistes. Ces derniers étaient poursuivis pour délit de coalition. Les chefs mutuellistes avaient espéré obtenir une augmentation de salaire en suspendant le travail, ils avaient donné des ordres pour empêcher un certain nombre de métiers de battre et notamment ceux qui servaientà fabriquera peluche pour chapeaux. Les fabricants nevoulant pas consentir à une augmentation du prix des façons et lésés dans leurs intérêts par cette grève qui les mettait dans l'impossibilité de tenir leurs engagements vis-a-vis de ceux qui leur avaient commandé des étoffes, eurent recours a l'autorité. De là les arrestations et les poursuites judiciaires exercées contre les chefs de la grève *.
^ Les ouvriers n'avaient pas le droit de faire grève ; ils ne pouvaient ni se concerter ni f e réunir pour s*enten(lre aOn de refuser
44 MKMOIRKS KT SOfTVKNIKS
Aujourd'hui que la Société des mutuellistes a cessé d'exister, il nV a aucune indiscrétion à donner quelques renseignements sur son organisation. Cette société était composée d'un nombre indéterminé de groupes de vingt membres ; chaque groupe formait un atelier; cinq nieliers formaient une petite fabrique et cinq j^etites fabriques formaient une fabrique.
Chaque atelier nommait un délégué et les délégués de cinq ateliers nommaient le clief do la petite fabrique, puis cinq chefs de p(»tile fabrique nommaient un clief de fabrique et enfin les chefs de fabrique nommaient les patrons qui formaient le comité sujyrrme ou directeur.
L'association était essentiellement secrète ; les lois d'alors ne permettaient i)as aux ouvriers de se concerter, de se coaliser pour s'opposer a une diminution de salaire ou pour obtenir une augmentation du prix de la main-d'œuvre. Çcmime il se glisse des espions ou des délateurs j)resque partout, les fondateurs avaient voulu autant que possible circonscrire les mauvais effets d'une dénonciation ; aussi les adhérents mutuellistes ne connaissaient que les membres de l'atelier auquel ils étaient affiliés; les délégués d'atelier ne connaissaient que le chef <le la petite ' fabrique dont leurs groupes faisaient partie, et ainsi de suite; de sorte que l'existence de la société semblait à l'abri d'une dissolution générale et n'avait à redouter cpie des persécutions partielles.
un travail qui ne leur permettait pas de vivre. Les patrons, au contraire, étant riches et peu nombreux, sVntendaient pourVefuser les augmentations de salaires.
JOURNEES D'AVRiL 1831 A LYON 45
Chaque atelier avait un nom dans le genre des loges maçonniques, tel que la Bienfaisante y la Pepsèrèranf(\ la Courageuse, etc.
Pi)ur faire partie d'un atelier, il fallait être présente par un ou plusieurs membres de ce groupe. Une enquête était faite sur la moralité de celui qui lui était présenté; si L* résultat de l'enquête lui éfait favorable, celui ou ceux qui l'avaient présenté lui faisaient des ouvertures; s'il acceptait, il était reçu mutuelliste après avoir sul)i quelques épreuves ainsi que cela se pratiquait dans toutes les sociétés secrètes de coUo ép0({ue ; si, au contraire, il refusait d'en faire partie, on n'en parlait plus.
Dans les réunions, les sociétaires ne devaient pas s'occuper de politique; c'était avant tout une société de secours mutuels ; les membres devaient s'entr'aider en cas de maladie, de chômage forcé, se renseigner pour le travail, etc.
Le comité des patrons s'occupait des questions générales qui pouvaient intéresser tous les membres de la société. Il communiquait ses ordres aux chefs de fabrique qui les transmettaient aux chefs des petites fabriques, et ces derniers les faisaient parvenir aux délégués d'atelier, lesquels en donnaient connaissance aux membres qui composaient les groupes.
La fondation de cette société remontait a 1828 ; elle sombra en 1834 à la suite des journées d'avril, puis elle fut réorganisée plus tard sur des bases nouvelles, et ce n'est qu'en 1848 qu'elle cessa d'exister. Une ère de liberté semblait la conséquence de la révolution de Février; les membres les plus influents
de la Société des mutuellistes crurent que toutes les questions économiques pourraient se traiter au grand jour, et dès lors ils jugèrent la société inutile et prononcèrent sa dissolution.
Cette société a eu deux journaux chargés de défendre ses intérêts, ou, pour être plus exact, pour s'occuper des intérêts généraux des ouvriers en soie; VEcho de la fabrique elT Avenir. Tous deux ont cessé de paraître faute d*un nonibiH» suffisant d'abonnés.
C'est le G avril 1834 que le conflit éclata entre la troupe et les ouvriers. Le premier individu qui a provoqué la troupe en tirant un coup de pistolet sur elle fut tué par les soldats qui ont riposté aussitôt. Dans les poches de cet homme on trouva une carte d'agevit secret. Ce misérable avait été tué en remplissant son rôle d'agent provocateur.
Les républicains qui faisaient partie de la Société des droits de l'homme coururent aux armes. Un certain nombre de membres de cette société étaient éga lement affiliés il la grande Association des mutuellistes. Des barricades s'élevèrent sur différents points delà ville, et notamment dans le quartier des Cordeliers, puis a la Croix-Rousse, a la Guillotière et à Vaise. Les insurgés peu nombreux, mal armés, presque sans munitions, abandonnés par une partie de leurs chefs, se défendirent héroïquement. Dès le premier jour, on pouvait prévoir que cette insurrection serait vaincue. Les républicains n'étaient pas assez
JOURNEKS D'AVRIL 1834 A LYON 47
nombreux pour prendre Toffensive, ils ne pouvaient que défendre les positions qu'ils occupaient. L'armée, au contraire, recevait des renforts tous les jours; mieux armée et bien disciplinée, elle devait nécessai- , romont triompher de la résistance.
Toutes les positions occupées par les républicains furent enlevées de vive force par la troupe pendant les quatre premiers jours. La Croix-Rousse seule n'était pas encore au pouvoir de l'armée*. Dans la nuit du 10 au 11, la résistance avait cessé partout. Le général en chef prit ses dispositions pour investir la Croix -Rousse et prendre les insurgés à revers. La Croix-Rousse était alors séparée de Lyon par un mur d'enceinte; elle aurait pu prolonger la résistance ])eut être un jour ou deux encore.
Des sommations furent faites aux républicains; on leur donna Tordre de déposer les armes, sans quoi la ville serait brûlée. Des i)ropriétaires, auxquels se joignirent des chefs d'atelier, firent comprendre aux deiMuers cond)atlants que la partie était perdue pour eux, qu'en prolongeant la^ lutte ils attireraient de grands malheurs sur la (^roix-Rousse, sans aucun profit pour leur cause.
Cédant aux prières et non aux menaces, cette poignée de républicains se dispersa, les uns parvinrent à se réfugier en Suisse, d'autres se cachèrent et un certain nombre de ces braves furent arrêtés et conduits en prison pour être jugés.
Le contre -coup des événements de Lyon se fit sentir à Paris. Le parti républicain crut le moment opportun pour tenter de renverser le gouvernement de
Louis- Philippe. Malgré la diversion que faisait L3'on, il était téméraire d'engager la lutte avec aussi peu d'éléments do succès. Ce mouvement était prématuré, la monarchie de Juillet avait encore pour elle les sj-mpathies du pays. L'insurrection fut écrasée rapidement. La répression fut terrible! Dés colto époque lîugeaud devint célèbre; dans le parti républicain on no rappela plus que le hovos de la rup Transnonain ; c'est dans cette rue que les insurgés perdirent le plus grand nombre des leurs.
Il nV avait alors que ceux qui payaient un cens assez élevé qui étaient électeurs ^ La masse des travailleurs ne prenait aucune part a la nomination des députés, c'est ce qui légitimait ces insurrections. Il n'en est plus de même aujourd'hui, la révolution do 1848 a établi le suffrage universel, tous les citoyens âgé de vingt et un ans qui jouissent de leurs droits civils et politiques sont électeurs, et il suffit d'être âgé de vingt-cinq ans pour être éligiblo. Avec le suffrage universel les insurrections sont criminelles et n'ont plus raison d'être. Le bulletin do vote doit remplacer le fusil.
11 y avait cinq ans que mes parents habitaient Lyon; ils n'avaient pas a regretter d'y être venus, car, après bien des tribulations, ils étaient arrivés à
1 Pour être électeur il faUait avoir trente aas et payer une contribution de trois cents francs, et pour être député, il tallait avoir quarante ans et payer une contributicui directe de mille francs.
DKPART POUR UKSANCON 4Î>
un degré de prospérité qu'ils n*avaient pas connu auparavant.
Mou père, je Tai dit déjà, aimait beaucoup son pays natal, la Franche -Comté. Il avait conservé Thabitude de parler avec ses enfants le patois des environs de Besançon. Jamais il ne nous parlait français, et mes frères et moi nous lui parlions toujours patois; nous no parlions français qu'a notre mérc qui ne parlait pas le patois de Besançon.
En proie encore une fois à une sorte de nostalgie, mon i»ére vendit ses meubles. Il donna un métier à ma sœur Marguerite, il en donna un également h mon frère Jean-Pierre, et au mois de juin 1834, nous ' nous embarquâmes sur un bateau à vapeur qui nous transporta à Chalon-sur Saône ; une diligence nous conduisit de cette ville à Besançon. Nous étions sept, mon père, ma mère, mes sonirs Marianne, Annette et la plus jeune que ma mère allaitait encore, puis mon frère Ilippolyte et moi. Mon frère aîné était soldat et ma sœur aînée et mon frère Jean-Pierre étaient restés à Lvon. •
^les parents allèrent de nouveau s'établir au faul)ourg Rivotte. Ce faubourg n'a qu'un rang de maisons resserrées entre la route et le pied de cette espèce de montagne sur laquelle est bâtie la citadelle; de l'autre côté de la route coule le Doubs.
Mon père se réinstalla teinturier, mais l'ouvrage n'arrivant qu'en petites quantités, il comprit qu'il avait fait une faute capitale en quittant Lyon. Les ressources de la famille diminuaient rapidement; de plus nous eûmes le malheur de perdre ma sœur Ma-
rianne. Mon père en fut douloureusement affecté. C'était la plus jeune des enfants de sa première femme ; il la préférait h tous les autres, et personne n'en était jaloux. La pauvre petite n'avait pas connu sa mère; de plus elle avait un tempérament délicat et n'avait jamais joui d'une bien bonne sanlé. Cos laisons faisaient qu'on lui passait beaucoup de polites fantaisies, et malgré certaines bizarreries de son caractère, nous l'aimions beaucoup.
Six mois après notre «lépart de Lyon, mon père, voyant que ses affaires ne prenaient pas de Taccroissèment, prit la résolution d'y retourner; il n'avait pas suffisamment d'ouvrage pour s'occuper a Uesançon. Il partit seul d'abord et promit de nous faire venir près de lui, dès qu'il aurait gagné de l'argent pour remonter un atelier.
Ma mère resta seule avec ses quatre enfants, J'étais l'aîné et j'avais douze ans.
Je commençai dès lors à avoir une partie des soucis du ménage. Ma mère étant complètement illettrée, je tenais les livres, j'enregistrais les marcbandises que les babitants de la campagne ou de la ville nous apportaient à teindre. Ma présence était donc indis« pensable, surtout le matin, soit pour recevoir, soit pour livrer les marcbandises, mais j'avoue que ma mère fut obligée de me faire cberclier plus d'une fois dans le voisinage ; j'étais si jeune !
La rivière coulait à quelques mètres de la maison : c'est grùce à ce voisinage que je devins un nageur ^ de première force.