‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 13 sur 89 · DÉPART POUR BESANÇON · texte numérisé non relu

DÉPART POUR BESANÇON

Nous avions pour voisin un voiturier dont la femme était morte depuis plusieurs années; le pauvre homme était resté veuf avec six filles et un garçon. Son métier Tobligoait à s'absenter souvent ; ses enfants, privés de toute surveillance, grandirent et s'élevè rent au hasard. Los filles aînées furent débauchées dès 1 âge de quinze ou seize ans par des hommes peu scrupuleux qui abusèrent de la situation de ces malheureuses orphelines. I/exemple donné parlesainées fut fatal aux plus jeunos.

Il y en avait une, âgée dedix-se])t ans, qui avait un caractère et des alhires presque virils. Klle était, grande, forte et, sans être jolie, d'une figure agréable. Elle montait à cheval comme un écuver et nageait admirablement. Cette fille originale m'avait pris en affection. Elle m'aimait parce que j'étais hardi ; je grimpais adroitement sur les arbres, je gravissais des rocliers réputés inaccessibles, me cramponnant à une aspérité de la pierre, a une touffe d'herbe ou à une racine. J'ai souvent exposé ma vie pour aller cueillir dans les rochers des fleurs jaunes, au parfum péné • trant,. espèce de giroflée sauvage que les habitants du faubourg Rivotte appelaient violette de roche. Lorsqu'elle voulait m'emmener un peu loin, hors de la ville, elle venait trouver ma mère et lui disait : (( Madame Commissaire, prètez-moi donc Bastien, s'il vous plaît. Quand il est avec moi par les chemins, je n'ai pas plus peur que si j'avais un homme avec moi. » Ma mère faisait un peu la ^yiiiie^ mais elle était si bonne : elle n'osait pas refuser.

Celte brave Françoise m'empruntait à ma mère

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^ comme elle aurait emprunté un outil, un ustensile de ménage ou un objet quelconque. Quand il fit chaud, elle m*emmena le long de la rivière ; c'était au printemps de 1835. Loin de la ville, elle choisissait un endroit caché au milieu des broussailles et des hautes herbes, l^a, nous quittions nos vêtements et nous entrions dans la rivière ; elle nageait très bi(»n, nous traversions plusieurs fois le Doubs sans nous ropo ser, nous allions jusqu'à la rive opposée et nous retournions sans prendre pied.

La premièrb fois que je vis celle forte fille dans une tenue qui rappelait celle d'Kve avant d'avoir cueilli la pomme, je fus choqué, ma pudeur se révolta. — Françoise, lui dis -je (elle ne voulait pas que je l'appelasse Mademoiselle), est-ce que vous allez vous baigner comme ça ?

— Tiens î que tu es drôle, est-co que tu crois que J3 vais m'habiller pour me mettre à l'eau ? D'ailleurs, personne ne me voit.

.rétais encore trop petit pour être quelqu'un pour elle. Ces faits, qui semblent insignifiants, ont jïourtant une grande importance si Ton y réfléchit. Que de choses poussent à la démoralisation les enfants des pauvres, et combien il faut de force morale à ceux qui résistent et deviennent quand même d'honnêtes citovens.

Deux ou trois ans plus tard, j'ai revu cette fille a Lyon. Elle vint nous voir^vêtue avec des habits d'homme. Nous lui demandâmes la raison de ce travestissement. Elle nous dit qu'elle était la maîtresse d'un patron marinier qui la faisait habillev cwcccsjifc

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