JE TRAVAILLE EX QUALITE D*0UVR1ER (K
jamais autant que durant la période de 1837 à 1842. Chaque matin, elle partait avant le jour au marché faire ses achats ; elle s'en revenait chargée a la maison, déposait une partie de ses marchandises et parlait revendre dans les ateliers ce qu'elle avait acheté le matin. Quand elle trouvait a laver du linge pour une de ses pratiques, elle le faisait l'après-midi, l)arce que les ouvriers tisseurs ayant Thabitude de (liuer a 1 heure, la vente était à peu près nulle le tantôt. Elle portait aussi en nourrice les enfants de ses pratiques, moyennant une rétribution un peu supérieure a ce qu'elle gagnait habituellement. C'était alors une corvée très pénible; les chemins de fer n'existaient pas encore, il lui fallait passer une nuit en voiture pour aller et une autre nuit pour revenir. Pauvre mère, rien ne la rebutait !
Grâce au travail de ma mère et au mien, nous eûmes bientôt payé les dettes que mon père nous avait laissées. Nous rachetâmes un petit ménage pièce par pièce, a mesure que nous faisions des économies, et ma mère voyant que nous prospérions me donna volontairement un franc chaque dimanche au lieu des dix centimes que m'avait donnés mou père. Cela me permit d'acheter de temps en temps quelques bouquins sur les quais du Rhône pour me créer une petite 'bibliothèque. Au théâtre du Gymnase, théâtre situé sur la place des Jacobins et qui brûla en 1840, il y avait un grand parterre debout où Ton entrait pour douze sous. J'}^ allais quelquefois, je voyais jouer deux ou trois actes, puis je revendais ma contremarque ou carte ; c'était rare
lorsque je dépensais plus de six sous le même dimanche.
A cette époque» je ne fréquentais plus les églises depuis longtemps, je n'ajoutais aucune foi aux histoires de diables et de revenants que j'avais entendu raconter à l'école des Frères. Malgré cela, je n*avais pas encore chassé complètement de mon esprit toutes ces chimères, tant les premières impressions sont durabU*s. Le jour je n'y pensais pas ou plutôt je n'y croyais i>lus, mais par une inconséquence bizarre, aussitôt que je me trouvais dans l'obscurité, le doute revenait. J'entrevoyais des formes étranges (hiusla nuit. Les allées et les montées d'escalier n'étaient pas éclairées dans ce temps la: comme j'étais brave, j'allais toujours toucher ce que j'avais pris pour u;i revenant ou pour un diable. Ce n'était rien, néanmoins cela m'affectait et me causait une surexcitation nerveuse fort désagréable.
Les rues étaient mal éclairées par des réverbères à huile, et les quartiers neufs, peu bâtis, ne l'étaient pas du tout. Pour revenir coucher à la maison, j'avais à traverser a 1 1 heures du soir en hiver le clos Flaudrin qui était désert. C'était dur pour moi. Ma mère m'engagea à coucher chez mon patron les cinq premiers jours de la semaine ; je continuai à diner avec ma famille, niais je ne venais coucher a la maison que le samedi soir et le dimanche; je m'astreignis à ce manège tout l'hiver. Dans ce temps les patrons tisseurs couchaient presque tous leurs ouvrvev^.
JK TRAVAILLB KN QUAMTIÏ D'OUVRIER 7!
Pendant quelques semaines, il n*y eut qu'une ouvrière et moi qui couchions chez le patron. Il y. avait doux soupentes dans Tatelier séparées par une cloison en briques. Il m'arriva alors une singulière aventure; les patrons avaient une chambre à part. Je couchais seul, mais une nuit je me sentis gêné dans mon lit; je me réveillai, et quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant que j'avais bel et bien à côté de moi Touvrière qui riait de ma surprise.
— Comment se fiiit-il que vous soyez là, Mademoiselle, lui dis-je?
— Est-il drôle avec sa question! Vous n'aimez pas les femmes, vous n'aimez que les livres, vous.
— Pardon, j'aime les femmes, mais je n'aime pas celles qui s'offrent de cotte façon-lii.
Elle fut vexée.
— Je ne m'offre pas, moi, je ne sais comment je me trouve ici. J'ai eu sans doute un accès de somnambulisme. ( )n va vous laisser, Monsieur le sauvage, mais vous n'en direz rien aux patrons?
Peut-être aurais-je du avoir plus d'égard pour une bonne fille qui s'était dérangée pour tin sauvage. Mais j* n'eus aucun mérite a me conduire ainsi : j'étais amoureux de la Brunelte de Besançon, cet amour me servait de sauvegarde.
Désireux de me perfectionner dans mon métier» je profitai d'un chômage pour changer d'atelier; je voulus apprendre à tisser des genres d'étoffes que Ton ne faisait pas chez mon patron.
",2 MÈMOlllES KT SOIJVKNIRS
Avec le régime économique que nous avons, il se produit fatalement de temps eu temps des crises industrielles et commerciales qui plongent dans la misère un grand nombre d'ouvriers, beaucoup sont inoccupés» ceux qui ont de l'ouvrage pendant ces crises travaillent à des prix inférieurs aux prix ordi • naires. Ce phénomène se produit régulièrement en vertu de la loi de l'offre et de la demande. Les salaires augmentent lorsque le travail est demandé, puis ils diminuent aussitôt qu'il est offert. J'ai vu bien des crises dans la fabrique lyonnaise, mais aucune ne m'a paru d'une intensité aussi grande et d'une durée aussi longue que celle de 1838. Des milliers d'ouvriers étaient sans ressources faute d'ouvrage. Les autorités, pourdiminuer autant que possible les difficultés de la situation, ouvrirent des chantiers ou ateliers de terrassement.
On fit creuser alors l'hippodrome de Perrache qu'on a abandonné depuis.
J'allais me faire inscrire. Ma mauvaise étoile me fit tomber dans une brigade composée d'ouvriers terrassiers rompus dès longtemps à ce genre de labeur. Ils avaient de la jalousie contre les tisseurs qui venaient faire un travail qu'ils considéraient comme devant être leur partage exclusif. D'abord ils me trouvèrent trop faible pour faire partie de leur brigade : j'avais à peine seize ans; ils s'entendirent pour me faire renoncer. N'étant pas habitué a des travaux de ce genre, au bout de huit jours je tombai malade.
Quelques jours de repos suffirent pour me remettre sur pied.
JR TRAVAÏLLK EN QUALirÉ D'OUVRIER 73
Ma mère et moi nous cherchâmes vainement de l'ouvrage de tous les côtés. Muni de lettres de rocommandalion, je me présentai même k la Compagnie (lu bahiyago des rues ^ Il n'y avait pas de vacance, il fallait attendre. Là, comme ailleurs, les demandes affluaient.
Il V a des moments où il est extrêmement difficile
de se procurer de l'ouvrage malgré la meilleure volonté du monde. Pourtant il y a des gens qui ne le croient pas; ils s'imaginent qu'il n'y a qu'a vouloir pour qu'on trouve de l'occupation. Ceux qui pensent ainsi n'ont jamais été aux prises avec la misère, ils n'ont jamais eu besoin de lutter pour vivre, il leur a suffi de naître pour être heureux.
J'étais désespéré quand un voisin vint me demander si je voulais faire un satin à dix sous l'aune (un mètre vingt). Les satins se faisaient encore à l'aide de huit marches ou pédales. Je n'avais pas le choix, j'acceptai. Il valait encore mieux gagner un franc par jour que de ne rien gagner*.
^ La municipulité n*avait pas encore organisé un service de net* loyage des rues à Lyon.
* Quaiiil il y avait de Touvrage pour tous, les ouvriers tisseurs ga'rnaient en moyenne deux francs par jour. Quelques-uns gagnaient da vanta ^^e, mais d*autres gaîrnaient moins.
MKMOIRKS KT SOUVENIRS