JE COMMENCE A RIMER. -MON GOUT POUR LE THÉÂTRE
lîienqueje ii*eusse aucune notion de Fart j)oétique, il m'arrivait quelquefois de passer mon temps à faire des vers. Dans mon ignorance, je m*imaginais qu'il suffisait d'aligner quelques mots et de les faire rimer.
En allant au parterre debout du théâtre du Gymï)ase, j'avais fait la connaissance d'un jeune homme qui avait joue la comédie et le drame dans un petit théâtre de société d'abord, puis avait cabotine dans les petites villes. Sa dernière toiinwc dramatique. ainsi qu'ill'appelait, ne l'avait pas enrichi. Le pauvre ganjon était parti avec des vêtements mnifs, de l'argent et (lu linge. Il était revenu dépourvu de tout. Sa redingote était trouée aux coudes, son pantalon était dentelé au bas des jambes, sa chaussure se composait de souliers de femme dans des sabots. Malgré cet insuccès, il n'était pas découragé, il prétendait avoir le feu sacré et croyait qu'il deviendrait un jour le rival des l'Védéric Lemaitre, des liocage, etc.
Il vint me voir chez ma mère ; je déclamai devant lui plusieurs tirades et notamment le rôle d'Oreste iV Andromaquc. 11 me fit remarquer que l'omission d'une syllabe dans les vers choquait l'oreille de ceux
qui en connaissaient la construction. La prose, ditil, est bien plus facile à débiter sur la scène ; on peut oublier ou changer des mots, à condition de ne pas altérer le sens de la phrase.
Ces paroles furent pour moi une révélation. Je compris dès lors qu'il y avait à côté de la poésie qui est quelque chose d'inné chez les individus, Tari de faire des vers qui est \o résultat de rèj^los ot do conventions admises par les poètes et qui ne peut, s'apprendre que par l'étude.
Je me procurai un trailé de versification ; on étudiant, je m'aperçus vite qu'il fallait bien connaîlio sa langue pour faire des vcts corrects. J'achetai une grammaire et je me mis h l'étudier : c'est par lii que j'aurais du commencer.
Jusqu'à l'âf^o do, viiifït ans, j'aimai le théâtre avec passion. Mes ressources étaient si limitées, — un franc par semaine, — que* je ne pouvais satisfaire ce goût que très imparfaitement. J'appris par cœur plusieurs grands rôles de tragédies et dé drames que je m'anmsais h déclamer. À défaut de professeur, j'avais unegrande facilité d'imitation. Lorsque j'avais vu jouer un rôle par un acteur des grands théâtres de Paris de passage à Lyon, j'imitais ses gestes, son accent et ses intonations de voix, de façon à étonner mes amis. J'aurais aimé à jouer la comédie, mais je n'étais pas assez riche pour me payer le luxe de jouer dans un petit théâtre de société. Aidé de quelques amis, j'ai joué quelques pièces chez ma mère, sans pouvoir, à mon grand regret, jouer ailleurs sur un tliéàtre quelconque.
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Cela ne veut pas dire que j'aurais réussi dans la carrière théâtrale, je suis loin d'avoir cette prétention. Pour réussir dans cet art, il faut être doué de qualités spéciales ; c'est pour cette raison que les bons comédiens sont si rares.
C'est aussi vers la même époque que j'appris à faire le velours. Je commençai par le velours a disposition pour arriver au vidours uni. Excepté le châle lancé dit châle an quarts j'ai fait a peu près tous les genres do tissus qui se faisaient alors dans la fahri((ue lyonnaise. Seh)n moi, il n'y a point d*ùlolTe dont la fabrication al)s()rbe autant l'ouvrier que la confection du vcdours uni. ÏI faut que l'ouvrier ait conslamment h*s ye\ix llxès sur son ouvrage, soitqimnd ilcoupo, soitquand il passe le fer; toutes ses facultés pliysiques et intellectuell(»s sont en jeu, la moindi'o distraction peut avoir des conséquences très graves. C'est, en outre, un métier très fatigant. La position de l'ouvrier sur \é métier est des plus pénibles. 11 faut qu'il travaille des deux jambes, la poitrine appuyée contre le canard qui a la forme d'un demi cylindre. Chaque coup de battant et surtout celui dit coup (le dresse, répété à chaque fer, se fait durement sentir dans la poitrine. Si l'on faisait une enquête, je crois qu'elle démontrerait qu'il n'y a pas de profession qui fournisse autant de cas de phtisie pulmonaire que celle de veloutier.
Les ouvriers veloutiers sont généralement économes, rangés, ils fréquentent peu les cabarets. Leur
salaire n'est pas élevé, mais comme ils n'ont presque pas de chômage, ils finissent par faire leurs affaires convenablement. Quelques-uns amassent une petite aisance. Malheureusement, il n'y en a guère qui arrivent à la vieillesse ; si la mort les épargne dans leur jeunesse, elle les moissonne dans l'âge mûr. La mort de ces victimes obscures de l'industrie passe inaperçue. Les dames qui portent ces riches étoffes de velours et s*en parent ne se doutent pas que cehii qui les a tissées a détruit une partie de sa santé en les fabriquant.
Ma sœur Annette avait appris le métier de couturière en robesdont elle a, dès le début, tiré un excellent parti. Mon frère Hippolyle et ma sceur Marguerite allaient Ji récole.
Pour démontrer l'inlluence déplorable qu'exerce sur l'imagination des enfants l'enseignement congréganiste, il me suffira de rappeler un simple fait qui s'est passé dans ma lamille.
Un dimanche soir, nous étiôîis assis autour de la lable, ma mère, mes sœurs Annette et Marguerite, et moi; elles raccommodaient, je lisais à haute voix. Surpris d'entendre frapper plusieurs coups sourds, nous prêtons l'oreille : les coups recommencent. Je découvre enfin d'où provient le bruit. C'était mou jeune frère qui frappait le plancher avec sa tète. Je lui demandai s'il devenait fou ? 11 me répondit : ;
— Je veux être martyr.
Je le fis relever et lui dis qu'il n'avait pas besoia'
JR DKVIKNS AMOUREUX V'SK SECONDE FOIS 83
de se frapper la tête pour cela, que la vie de Touvrier était en quelque sorte uu long martyr.
— Le Frère nous a parlé des martyrs aujourd'hui; il nous a dit qu'ils allaient au ciel, qu'il fallait tacher dé les imiter. Je veux aller au ciel, moi.
— Je ne m'y oppose pas, lui dis-je. Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'ils te fissent j et fais -leur ce que lu voudr^ais qu*on te fit; en observant ces maximes, tu vivras en lionnôU* homme, et à la tin de ta vie, s'il y a des récompenses pour les bons, tu eu auras ta part. En attendant, obéis a ta mère et à moi, je to défends de te faire du mal avec intention.
Il obéit et ne reparla plus de son désir d'être martyr.