JE DEVIENS AMOUREUX UNE SECONDE FOIS / JE TIRE AU SORT
Parmi les personnes qui venaient à la maison, il y avait deux demoiselles qui ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement; elles n'avaient de commun que leur amitié pour ma famille. L'une m'aimait d'amour, et je n'avais pour elle qu'une sympathie affectueuse ; l'autre m'aimait comme un ami, et moi, je
raiiAais d*un amour profond; j'aurais été heureux cran faire la compagne de ma vie.
J'ai eu loccasion de remarquer assez souvent ces contrastes. On désire ardemment, on fait des folies pour une personne qui vous fuit, tandis qu'on rebute, on dédaigne celle qui serait fiére de vous appar* tenir.
Celle que j'aimais était l)rune, gracieuse, d'une taille moyenne; je la trouvais extrêmement jolie. On a dit que la beauté est dans Tœil de celui qui aime; comme je l'aimais beaucoup, je la trouvais la plus belle de toutes les femmes. Elle venait souvent passer quelques heures à la maison le dimanche après midi, ou dans la veillée en hiver. Plusieurs fois je me trouvai seul avec elle sans que j'osasse lui parler de mon amour. Quand je la voyais, j'étais énm, je trem biais, mon cœur battait avec violence, le sang m'affluait à la gorge, je ne pouvais plus parler, cela me rendait timide, j'étais bêle. Si quelqu'un intervenait, mon trouble cessait, je reprenais mon aplomb.
Toute la semaine je me reprochais de n'avoir pas eu le courage de lui dire que je l'aimais. Dimanche prochain, me disais-je, si l'occasion se présente, je serai plus hardi, je lui parlerai. Le dimanche suivant, c'était la même chose, j'étais incapable de maîtriser mon émotion; dès que je voulais lui parler de ce que j'avais dans le cœur, je balbutiais. A la tîn, une idée simple me vint : je lui écrivis ce que mes lèvres n'osaient lui; dire.
A la fin delà soirée la pluie tombait, nous n'avions qu'un parapluie; nous ne pouvions pas le lui prêtev
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pour toute la semaine; il fut convenu que je raccompagnerais jusqu'à sa demeure et que je rapporterais le parapluie. Avant de la quitter, je lui remis ma lettre en tremblant.
A la fin de ma déclaration d*amour écrite, je la suppliais de vouloir bien me faire une réponse et de l'adresser chez mon patron.
Elle ne vint pas le dimanche suivant, mais le lendemain, je reçus une lettre dans laquelle elle me disait qu'il ne fallait pas pens<?r à elle pour le mariago, qu'cdio était plus âgée que moi (elle avait vingt-trois ans et moi vingt seulement), qu'elle s'était promis de ne jamais épouser un homme plus jeune qu'elle, que (l'ailleurs je n'avais pas encore tiré au sort, que ce serait une folie de sa part, si elle me donnait des espérances qui ne pourraient pas se réaliser.
La lettre était polie, affectueuse, même élogieuse pour moi, mais pleine de désespérances. Je fus écrasé, abasourdi, je me promenai comme un hébété fort avant dans la nuit. J'avais envie de me suicider. Je restai longtemps sur l'ancien Pontde pierre comme fasciné, regardant les remous de ce prétendu gouffre appelé la Mort-qui tvQmite. Puisje pensai au chagrin que je ferais a ma mère, a mes sœurs, et je regagnai notre pauvre mansarde.
C'est la seule fois que j'aie eu envie d'attenter à mes jours.
Plus tard, en y réfléchissant, je me trouvai lâche, absurde; d'ailleurs pourquoi vouloir me noyer? Je n^^^oins comme un poisson; l'instinct de la conseryâ//o/j/i/dHnt,je me serais tiré de la.
Après cet incident, j'ai traversé maintes fois k la nage ce fameux gouffre de la Mort-qui-trompe * f lont riiuagination populaire avait singulièrement exagère les dangers.
A mesure qu'approchait le moment ou je devais satisfaire a la loi sur le recrutement de Tarmée, les liréoccupations et les inquiétudes de ma mère grandissaient. (Juant à moi, je me résignais, parce que jV'tais convaincu que je tirerais un mauvais numéro. N'ayant jamais eu beaucoup de chance, je me suis habitué d(* bonne heure ii n'attendre que le mauvais côté des événements. Préparé a recevoir la mauvaise nouvelle, j'étais plus fort pour la supporter; si le hasard voulait (ju<* mos prévisions fussent trompées, j*aceueillais avec plaisir la bonne nouvelle.
Ma mère avait conservé les croyances religieuses de son jeune âge. Lorsque le jour ihi tirage fut iîxé, elle lit une neuvaine à la sainte Vierge, juiis elle paya pour faire dire une messe dans l'église de Notre- Dame de Fourvière ; en outre elle introduisit, a mon in^u, entre la doublure ot le drap de ma redingote une prière qu'on lui avait donnée. Cette prière devait avoir la vertu de me faire mettre la main sur un bon numéro. Ma pauvre mère ne réfléchissait pas que si Ions les conscrits avaient eu la même prière sur eux, elle n'aurait pas pu agir efdcaeement pour tous, puisf[u*il fallait former le contingent malgré tous les talismans imaginables.
i Ce gouffre a disparu^ il a été comblé lorsq^vioii a eowÀxxîvV. X^^ nouveau pont a côté de iVior/eu.