‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 28 sur 89 · JE TIRK AU SORT · texte numérisé non relu

JE TIRK AU SORT

Enfin ce jour redouté arriva. Le 23 mars 1843, je me rendis à l'Hôtel de ville, ignorant la neuvaine, la messe dite a mon intention et ne me doutant pas que je portais dans la doublure de mes vêtements un préservatif contre les mauvais numéros. A l'appel de mou nom, je mis la main dans l'urne et j'en tirai le numéro 9. Ma famille fut dans la désolation.

Nous avions pour voisin une famille dont le fils avait été Vivvo ignorantin ; il s'était fait renvoyer <lo l'ordro par suite de» sou incoiuluile; cela n'empêclia pas ce garçon de tirer le même jour un des plus forts numéros du canton.

Ma mère disait: « Kst-ce- possible? mon Sébas- Ulmi a tiré le numéro 0, lui qui m*est si iililo, qui m'a aidé a élever son fréro et ses sœurs, et ce vaurien deX, qui ne fait que du chagrin ii ses parents, a un bon numéro! Est-ce juste, ra? » Je dois dire ([ue ma mère regretta l'argent de sa messe et ne fré- (juenta presque plus les églises.

Si le service militaire eût été obligatoire pour tous, rimpôtdu sang si lourd pour les pauvres n'aurait pas eu l(î même caractère. D'avance, les familles î^e seraient préparées à ce sacrifice patriotique, et il aurait été acquitté de la liiénie manière qu'on acquitte los autres.

Ce qui le rendait odieux pour les ouvriers, c!est que les riches avec de l'argent pouvaient se dispens(»r de s(Tvir. Moyennant une somme qui variait entre huit cents et deux mille francs, ils envovaient un autre homme se faire tuer a leur place.

Sous l'empire de cette loi, le hasard aveugle frap -

pait impitoyablement certaines familles» tandis que d*autres étaient favorisées dans la personne de tous lours fils. Espérons que le gouvernement de la République fera disparaître celte anomalie en rendant le service militaire obligatoire pour tous les citoyens.

Aller loin de ma fa^nille passer sept ans était une perspective qui me plaisait médiocrement. J'étais résigné^ c'est vrai» mais cola n*empocliait pas do songer au trouble que mon départ allait apporter dans mes habitudes. La réalisation de mes espérances de mariage était renvoyée k des temps reculés. Jusquelà, j'avais vécu chastement, bien qu'ayant un tempérament ardent. D'abord, je ne voulais donner que de bons exemples h mes sœurs et i\ mon frère plus jeunes que moi dont j'étais chargé de former les jeunes âmes. Ensuite, j'avais espéré me marier bienlot si la chance m'eût favorisé.

Ayant unc<eur aimant, je me suis senti bien jeuiie du goût pour la vie de famille. L'homme fait souvent des projets que les événements se cliargent de détruire.

Un de mes patrons, qui me connaissait dés mon enfance, qui savait comment j'avais rempli mes* devoirs vis a-vis de ma famille fil des démarches pour me faire classer parmi les soutiens de famille. J'appris cette nouvelle à ma mère. On fit ce qui était nécessaire et, après le conseil de re vision, je fus classé dans la catégorie des dispensés soutiens de famille.

Ce n'était pas la liberté, mais je restais auprès de ma mère, de mes sœurs et de mon joune frère qui

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