JC PRENDS GOUT A LA DANSE
Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse me résigner à renoncer à mes projets. Le célibat jue posait do plus en plus ; ma situation de soutien de famille s'opposait a ce que je songeasse au mariago. Los jeunes soldats qui appartenaient a l'armée à un litre quelconque ne pouvaient pas se marier. L*ennui s'empara de moi, j'eus comme une sorte d'abattement moral, je sentais que je me laissais aller au découragement et je ne savais comment réagir. Les livres qui m'avaient été d'un si grand secours, qui m'avaient soutenu pendant plusieurs années, ne me suffisaient plus ; il me fallait autre chose.
Je cherchai à me distraire, a m*étourdir. Je n'avais jamais mis les pieds dans une salle de danse jusqu'alors, mais un dimanche soir, passant avec quelques amis près d'un bal, l'un d'eux proposa dy entrer ; il pleuvait, la promenade n'était pas agéable, je ne résistai pas, je suivis mes amis. On me tourmenta pour que je fasse un quadrille, je refusai : non
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seulement je ne savais pas danser, mais j'ignorais jusqu'aux figures de la contredanse. D'ailleurs, il faut bien le dire, je trouvais que ces hommes et ces femmes qui dansaient les uns devant les autn^s au son de la musique, se tournant autour, s'entre-croisaut, se pi*enant les mains et la taille, remuant bras et jambes, s'agitant comme des épileptiques, avaient un air bizarre. Je les considérais comme des fous, l'n ouvrier (jui avait été un de mes camarades d'atelier me vit ; il viut h moi, mauileslant une grande joie : « Vous ici, me dit-il, j'en suis bien aise ; il faut faire comme les autres, moii cher, il faut vous amuser un peu. »
Depuis ce jour, j'ai remarqué souvent que ceux qui se conduisent mal éprouvent de la jalousie contre ceux dont la conduite est correcte. C'est surtout chez les femmes où ce mauvais sentiment existe a un haut degré. Celles qui ont succombé ressentent une sorte de volupté quand une de leurs compagnes succombe a son tour. Malheur ii la fille pure si son travail l'oblige à fréquenter des compagnes qui ont fait quelque faux pas, celles-ci ne négligeront rien pour la faire descendre à leur niveau.
On m'entoura, me pressant de danserde touscôtés. Pour ma défense, j'alléguais mon ignorance, disant que je ne saurais pas s'il fallait passer à droite ou a gauche de ma danseuse, ([ue je serais ridicule. La maîtresse de mon ancien camarade s'off^rit pour me guider. Mon excuse n'avait plus de valeur. Je me résignai à regret. Nous nous mimes en place pour le quadrille. Tout d'abord, je ne touchais ma danseuse
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que (lu bout des doigts, craignant de froisser sa toilette et plus encore d'être inconvenant. J'étais bien naïf. Je m'aperçus vite que ma réserve était superflue. Ma danseuse n'y mettait pas tant de façons ; bien qu'elle ne me connût pas, elle me prenait dans ses bras, me poussait, me tirait a droite ou h gauche selon les figures de la contredanse.
Il n'y a, paraît- il, que le premier quadrille qui coûte : une fois lancé on ne s'arnHo pas facilement. J(* pris goût à la danse; quelques mois après cette soirée, j'étais devenu non seulement un danseur, mais un valseur infatigable *.
La fréquentation des bals publics a pour conséquence naturelle de vous faire faire la connaissance de quoique fille d'une vertu peu farouche. C'est une glu a laquelle se laisse prendre aisément les jeunos gens sans expérience qui n'ont jamais quitté le nid maternel. Si peu qu'on soit observateur, on est bientôt au courant des mœurs des personnes qui forment la clientèle de ces établissements.
En général, les femmes qui courent les bals n'aiment pas les hommes qui ne les traitent pas cavalièrement. Elles no pouvf>nt pas sentir un jeune homme paisible, poli, ayant un langage convenable, a moins que ce no soit pour le gruger, pour le plumer, mais elles raff*olent des tapageurs, de ceux qui dansent le cancan, qui les rudoient, qui leur parlent grossière-
^ A cette époque on ne dansait que le quadrille et la valse. La polka, la S(*ottisli, la mazurka et la rédowa n*avaient pas encore envahi 'es salles dt> danse.
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ment, qui affectent de les considérer comme des instruments de plaisir qu^ils méprisent quand ils s'en sont servis. Et ceux qui les battent ! Pour ces messieurs, Tadmiratioii de ces dames est sans bornes, leur amour s'eléve à des hauteurs inconnues des autres mortels.
La femme ignorante admire la force; pour elle, il n'}* a pas de droit, la force fait la loi, celui qui est le plus fort doit être obéi ; celui qui a des coups de poing à son service comme arguments de persuasion est certain d'avoir du succès. L'homme fort est un maître dont elle est fiére «Votre l'esclave \ C'est ignoble, maïs c'était comme cela de mon temps.
Une faute en amène une autre. J'avais eu la faiblesse de suivre mes amis au bal, mais ce ne fut pas tout. On dirait qu'd y a une sorte de logique dans le mal : au lieu de chercher a m'éloigner des bals, je fh'y sentais attiré par une force de phis en plus grande et je finissais par excuser ce que j'avais trouvé mal autrefois.
Pendant quelque temps, je voulus encore résister aux conséquences i\o ma fréciuentation des salles de
t ^ Au oommeucement du xvi* siècle, lorsque Machiavel écrivît le livre du Pè*ince^ c'éla:t la coùlunio, paraît-il. de traiter îes iVimiies de cette façon. Voici ce qu*il dit à la ûu du xw» chapitre, en {tarlaiit delà fortune qu*il faut traiter comme une femme: lo tjiudico h m qursto^ che sia aicfjlh esseix iaipetuoso che rtspetlh'o; perdu* la fortuna i* donna^ ed #*• necessario rolenilola tener sotto^ hatb*i*ta ed xtrtarla; e si rede^ che la silascia^ jiiii rincere da questi che da quelli fi'eddaaiente pt'ocedono. E pn***» seiiipr<'^ rome domta. è a»i\ica dei giocani^ perché sono tsteno rispettiru pîù férocité con più audacia la co»jandauo»