M. CABET, SON VOÎAOK A LYON W
qui se sont dévoués à sa cause d'une façon complète. Ce mot de père renferme toutes les autres appellations pour les ouvriers. G*est un nom qui résume tous les autres ; il indique non seulement Tadmiration, mais Tamour que l(»s travailleurs éprouvent pour leurs amis.
Il ne faut pas croire que le peuple soit prodigue de cette appellation, ce serait une grande erreur, bien qu'il s'enthousiasme facilement; je n'ai vu donner ce nom de mon temps qu'a doux hommes, à M. Cabet et a M. Raspail.
Cabet est mort en Amérique victime de son dévouement a la cause du peuple et martyr de ses idées communautaires. Al'heure où j'écris ces lignes, Raspail* vit à Cachan, entouré de sa famille. Peu d'hommes ont rendu autant de services a la classe ouvrière que lui. Aussi, il est toujours et restera pour le peuple le pt^re Raspail.
Dans larmée, il y a ou aussi un homme qui connaissait bien les sohlats; il savait les commander, se faire obéir et s'en faire aimer : c'est le maréchal Bugeaud; aussi les soldats l'appelaient/^ pcro BugeaucL
Le voyage aLyonde M. Cabet n'eut pas le résultat qu'il en espérait. Son éloquence rie convainquit personne, il se heurta contre un parti pris. Les dis sidents persistèrent dans leur séparation, ils firent une foule d'objections contre le système icarien; la principale était celle-ci : « Tous les icariens se-
' M. Raspail est mort nu commencemenl de Vannée \^"l^.
100 MKMOIUES KT SOUVENIRS
raient obligés crobôir a la cloche, la liberté individuelle serait donc sacrifiée, etc. ))
M. Cabet répondait : « Je n'ai pas la prétention d'avoir fait un système d'organisation sociale parfait. Prouvez-moi qu'il on existe un meilleur et je l'adopterai. »
Il eût été difficile do prouver cela à M, Cabet ; ainsi (lue tous les novateurs, il avait un amour de père pour son systèmes rion m» lui semblait aussi beau que son Voyago en Iraric.
La question des moyens pour arriver au triomphe de la communauté divisait profondément les deux camps rivaux. M. Cabet et ses adeptes repoussaient tous les moyens violents et ne comptaient que sur la propagande pacifique pour réussir. Les dissidents s'intitulaient communistes immédiats ou révolutionnaires ; ils trouvaient que les moyens pacifiques ne mènent ii rien ou sont beaucoup trop lents. Ils pensaient que la masse du peuple était trop ignorante, que son éducation monarchique la rendait opposée ou rétive a tout progrès. « Ce n'est pas sa faute, disaient-ils, si elle est dans un état semblable, c'est la faute des gouvernements monarcliiques qui l'ont tenu dans cet état d'abaissement moral, afin de s'en servir comme d'un troupeau que Ton tond constamment. Il faut faire le bonheur du peuple malgré lui. De là, le projet d'établir une dictature dans l'intérêt de la masse au lieu d'une dictature dans l'intérêt d'un l)etit nombre, d'une famille ou d'un seul. »
Pour établir cette dictature, il fallait rew\^v^^^\^ ^^onxernement de Louis-PIiilippe. Ce u èVîx\\.^^^ cNio^^
M. CAUET, SON VOYAGli A LYON 101
facile, il s'appuyait sur une armée de quatre cent mille hommes et sur un nombre égal de fonctionnaires, grands ou petits. Il faut être bien convaincu de la bonté de sa cause et avoir la foi qui transporte les montagnes pour oser entreprendre une pareille tâclie.
Cependant on a entrepris de le faire quelquefois. Lorsqu'on y réfléchit a distance, on serait tenté de prendre pour des fous ces hommes dévoués, assez liardis pour attaquer un pouvoir défendu par tant de soldats et par tant de canons.
M. (^abet et ses adeptes agissaient au gi*and jour ; la doctrine icarienne était propagée par des brochures et par le journal le Populaire; ils n'avaient pas l)esoin de sociétés secrètes pour préparer une prise d'anues.
A la suite du V03 âge du père Cabel, de nouvelles sociétés secrètes vinrent s'ajouter a celles qui existaient déjà dans la ville de Lyon. Elles se ressemblaient presque toutes. Les règlements ou statuts sont généralement copiés les uns sur les autres. Les affi* liés se reconnaissent entre eux a Taide de sigues conventionnels et d'un mot d'ordre ou de passe qui est changé de temps en temps. L'usage des épreuves existaient a peu près dans toutes; c'était un moyen, disait-on, déjuger de la valeur morale des individus. Les sociétaires âgés tenaient énormément à conserver ces coutumes qui me semblaient surannées, ou tout au moins insignifiantes.
Co qui prouve combien les épreuves étaient sans
loi MÉMOIRES ET SOUVENIRS
valeur, c'est que les mouchards les subissaient très bien. Les menaces de mort qu*on leur faisait le jour de leur réception i dans le cas ou ils trahiraient ou livreraient les secrets de la société, ne les empêchaient pasdedénoncer leurs coassociés pour gagner leur salaire.
Il y a même eu des sociétés secrètes organisées et dirigées par des hommes appartenant h la police.
En France le caractère ouvert etcommunicatif des hommes fait qu'il y on a peu qui soient capables de conspirer longtemps. A côté de ceux qui sont bien trempés, sérieux, résolus, sachant garder un secret, il y en a beaucoup qui veulent bien jouer h la conspiration, mais à la condition que leur femmes, leur frères et leurs amis le sachent; pour eux c'est une pure affaire d*osttMitation.
J'en ai connu qui aimaient a se. donner des airs mystérieux, ils tenaient à passer pour des conspirateurs dans la maison qu'ils habitaient Lorsqu'il n'y avait qu'à se réunir pour entendre des discours politiques, ou à chanter des chansons patriotiques en trinquant, on était certain de voir ces gaillards assister régulièrement aux réunions, mais le jour où il s'agissait d'une manifestation qui tombait sous le coup de la loi, on était sûr qu'ils manquaient tous à l'appel. Ils s'empressaient d'aller respirer lair de la campagne, afin d'établir un alibi en cas d'insuccès.