MON AFFILIATION A UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE
J'avais eu roccasion assez souvent d'exprimer mon opinion sur le mode de réception employé dans les diverses sociétés secrètes. On m'avait fait plusieurs fois des propositions que j'avais toujours repoussées, objectant que les sociétés secrètes étaient peu secrè les et n'étaient le plus souvent que des souricières où la police pouvait faire des arrestations quand il lui plaisait.
Un dimanche, je fus invité ainsi que mon ami Germain Vallier* à assister a une réunion très importante. Nous ignorions complètement l'objet de la réunion, néanmoins nous nous y rendîmes pour faire plaisir aux citoyens qui nous avaient invités. Une centaine d'hommes étaient réunis dans un local assez grand pour en contenir peut être le «loubîe. On nous tit ass(»oir au milieu de la salle, en face du bureau. Le président ouvrit la séance. Après avoir adressé quelques paroles a l'assemblée, il fît une foule de questions à mon ami et à moi sur la politique et sur le socialisme. Nous répondîmes aux questions qui nous étaient adressées ; nos réponses étaient naturellement empreintes des idées avancées qui avaient
^ Mort sétialeur du lihùue en juiu l^S3*
cours à cette époque dans le parti républicain. Tout crabord, je ne comprenais pas pourquoi le président s'adressait toujours à ce brave Vallier et a moi, mais bientôt je devinai de quoi il s'agissait ; je me trouvais sans m'en douter au commencement de la séance, au sein d'une société secrète.
On avait dispensé mon ami et moi des épreuves et des formalités ordinaires qui accompagnaient clia- (fuc réception. Apres Tespéce d'examen qu'on nous fit subir, nous fûmes admis par acclamation membres fie la société X. Le président nous donna l'accolade fraternelle et la séance fut suspendue.
Aussitôt nous fûmes entourés par de nombreux sociétcûres qui nous serrèrent la main et nous félicilèrent sur la manière dont nous avions répondu aux dillërentes questions que nous avait adressées le i)résident.
Un des articles du règlement prescrivait le tutoiement et le rendait obligatoire entre tous les membres deTassociation. C'était sans doute une réminiscence de la grande Révolution. Au commencement, je commis quelques infractions à la règle, je ne pouvais subitement dire lu a des hommes beaucoup plus âgés que moi et auxquels j'étais habitué a dire lions. Cette société a exercé une certaine action sur le parti républicain à Lyon pendant les dernières années du régne de Louis-Philippe, puis elle a fait comme doivent faire toutes les choses de ce monde, elle a cessé d'exister.
A peu près vers la même i^oque, les couwvwvwv^Vvi.^ icariens les plus actifs résolurent de ^e ^^vow^'iv ^ t^îCvw
At'FlLIATION À Une SOCIETE SECRÈTE Ifo
d'agir avec ensemble le cas échéant ; ils organisèrent la société dite des bibliothèques. Ce n'était pas une société secrète, la plupart des membres croyaient être dans la légalité et n'avoir rien à redouter de la magistrature royale. Cette société était formée d'un nombre indéfini de groupes ; chaque groupe prenait le nom de bibliothèque; le nombre des membres ne (levait pas dépasser le chiffre de vingt. Lorsque ce chiffre était atteint le groupe se dédoublait et formait deux bibliothèques distinctes. Chaque sociétaire payait une cotisation de cinquante centimes par mois; cet argent servait à acheter des brochures et des livres traitant de matières politiques et sociales. Ces livres étaient lus d'abord par les membres du groupe, puis on les prêtait à des citojens non adhérents pour faire de la propagande. Lorsque le nombre des associés obligeait le groupe a se dédoubler, les livres étaient partagés ainsi que l'argent qui existait en caisse. Le groupe dont je faisais partie se réunissait chez ma mère.
Dans notre ignorance, nous pensions n'avoir rien a craindre des lois de septembre 183î, en nous réunissant au nombre de vingt seulement. C'était une erreur ; nos groupes communiquaient entre eux par le moyen d'un délégué par groupe, tous nos groupes concouraient au même but, l'affiliation était facile â établir et dès lors nous tombions sous le coup de la loi. La magistrature du roi Louis-Philippe nous Ta bien prouvé.
Pendant quelques mois tout alla bien, les recrues ûJ}on(Iaient ; mais un jour le procurewv ^èivCT^V nvwV.
jeter le trouble dans la société en faisant arrêter tous les membres d'un groupe.
Poursuivi pour délit de société secrète, le président du groupe, M. Millet, fut condamné à deux ans de prison; plusieurs de ses coaccusés furent condamnés à des peines un peu moins fortes.
La Société des bibliothèques n'en continua pas moins a fonctionner; on prit un peu plus do^ précaution, voila tout.
Il n'était pas aussi facile de s'instruire qu'aujourd'hui ; les cours d'adultes étaient rares ; de plus, les * ouvriers tisseurs travaillaient un plus grand nombre d'heures qu'à présent : a l'exception dos membres de la Sociclè drs ferraèidinicrs^ tous travaillaient en liivtr jusqu'à 10 heures du soir et souvent plus lard. Les cours commençaient à 8 heures; pour y assister, il me fallait quitter le travail à 7 heures et demie cm, au plus tard à 8 heun^s moins un quart. Malgré mon grand désir de m'inslruiro, j'avoue que j'hésitai longtemps avant de me faire inscrire aux cours supérieurs, je savais que cela mécontenterait mon patron. En effet, il me fallait quitter l'atelier trois fois par semaine plus de deu?c heures avant les autres ouvriei*s. Je travaiUais le dimanche jusqu'à midi pour remplacer le temps que je perdais la semaine; cela n'empêcha pas le patron de me dire un jour : u Tu devrais renoncer à l'école, tu en sais bien assez pour un ouvrier. Si tu étais seviU \^ vv^ •lirais rien de te voir qiwtter ton moVkv Vto\% Vvv$.\j^^
FONDATION D'KCOLES D'ADULTES 107
semaine un peu plus lot, mais tu donnes un mauvais exemple aux autr^'s ouvriers de l'atelier. »
Je lui répondis que je voulais continuer à suivre les cours que j'avais commencés, qu'en conséquence il pouvait chercher un ouvrier pour me remplacer.
Dans un autre atelier, j'aurais rencontré les mêmes difficultés; je pris le parti d'acheter un métier et i\e travailler chez moi. Ma mère partagea ma manière (le voir; nous louâmes un appartement plus grand et plus clair, afin que je pusse y installer un métier.
Je continuai a suivre les cours et, a la distribution des prix, j'obtins le prix d'honneur.
FONDATION DÉCOLES D*ADULTES POUR LES OUVRIERS ET OUVRIÈRES. — Mme FLORA TRISTAN
L'ififp.orance étant considérée avec raison comme le principal obstacle au progrès, les communistes et les républicains de toutes nuances à Lyon formèrent le projet d'établir des écoles pour les adultes des deux sexes. Deux citoyens, MM. Garçon et Lardet, qui avaient de grands locaux, les mirent généreusement a Ta disposition des promoteurs des écoles libres. Os écoles devaient exister sans autorisation et en dehors ^/^ /? surveillance administrative. (^t\ fvt açv^l au
iOS MKMOIRES ET SOUVENIRS
ilêvouement de ceux qui pouvaient donner gratuitement des leçons de lectui^e, de calligraphie, de grammaire et trarithmétique. Je fus désigné pour enseigner la grammaire, et mes amis Germain Vallier, Collet et Gurlet. furent aussi choisis pour enseigner les autres branches du programme. Cette tentative ne pouvait donner que de minces résultats. Qu'éf aientce que deux écoles pour la masse ignorante des travailleurs ? G*était peu de chose, mais cet essai indique les tendances du parti républicain. Il voulait instruire le peuple et le soustraire à l'influence des congrégations religieuses.
En 1845, j'eus le bonheur de voir plusieurs fois M"*^ Flora Tristan lors de son voj^age a Lyon. Cette dame était d'origine aristocratique *. Malgré sa naisi^auce et son éducation, elle ressentait un grand amour pour le peuple. Après avoir écrit plusieurs l'omans, entre autres les Pih*ègrinntions (Vnne paria^ elle fit un petit livre dans lequel elle recommandait aux ouvriers de s'unir.
c< L'union, disait-elle aux ouvriers, est le seul moyen de vous affranchir. Vous êtes les plus nom breux, et cependant vous êtes faibles parce que vous fHes divisés; soyez unis, vous serez forts. » Elle aurait voulu que tous les travailleurs formassent une vaste association. « Si chaque ouvrier voulait donner quelques francs par an, disait-elle, on pourrait
* Elle était la pelile-fille d'un vice-roi du Pérou,