MON DEPART DE LYON
obtenir ma libération définitive. Voici le raisonnement que je fis : « Si Jeanne m*aime sérieusement, elle m'attendra et, à mon retour, nous nous marierons; si son amour ne résiste pas à l'absence, je tâcherai de l'oublier. » Dans tous les cas, la situation anormale que me créait sa fréquentation prenait fin, c'était là l'important.
Je fis un grand effort sur moi-même; malgré les larmes de ma famille et celles de M"* Jeanne, j'allai chercher ma feuille de roule. Mes frères et quelques amis vinrent m'accompagner assez loin sur la route de Villefranche, j'allais à Metz ; puis nous nous embrassâmes, nous nous dîmes adieu et au revoir. C'était le 2 février 1840. Jusque-lî>, j'avais été courageux, j'avais refoulé dans mon c(i»ur la douleur que me causait cette séparation, mais a peine eussé-je quitté mes frères et mes amis que mes larmes, longtemps contenues, coulèrent en abondance. Je pleurai beaucoup. Gela me fit du bien.
Ma mère pleurait facilement, le moindre chagrin lui faisait venir les larmes aux yeux. J'ai héritéd'elle, je ne sais si je dois dire de ce défaut ou de cette qualité : aussi il m'avait fallu bien des efforts pour ne pas pleurer devant ma mère et mes sœurs.
Le hasard m'avait fait rencontrer au bureau de recrutement un jeuiie homme de dix-huit ans qui était venu s'engager; ma figure lui plut et, comme j'étais désigné pour le 2« bataillon de chasseurs d'Orlèans, devenus chasseurs k pied eu 1848, vl demanda
[i servir dans le même bataillon. Il était content (Vavoir un compagnon de route, et moi, je n'étais pa^ fâché de ne pas faire seul a pied une quinzaine d'è-^ tapes.
On ne voyageait pas eu chemin de fer comme aujourd'hui.
Lorsqu'on voyage seul la routp est monotone, on sent davantage la fatigue, mais quand on est deux, le voyage est plus agréable ; on se communique l'un et l'autre les observations que Ton fait sur les objets qui frappent vos regards et Ton arrive h l'étape sans avoir eu le temps de s'apercevoir de la longueur du chemin parcouru.
Mon bagage était fort léger : il se composait de trois chemises, de six mouchoirs de poche, de deux paires de bas, le tout placé dans un petit sac do toile que masiwur Annetto m'avait confectionné pour cela. J'étais en outre porteur d'une montre en argent et d'une soixantaine de francs.
Mon compagnon de voyage ^tait encore moins chargé que moi; tout ce qu'il portait se réduisait à une vieille canne qu'un de ses parents lui avait donné à litre de souvenir. C'était un bon garçon , un peu in- • souciant, s'accommodant de tout, excepté d'une grande fatigue; mais cela tenait au défaut d'entraînement, il n'avait pas l'habitude de la marche. Doué d'une belle voix de baryton, il aimait à se faire entendre; mais il semblait éprouver encore plus de plaisir à s'entendre lui-même. Dès qu'il sentait qu'il avait besoin de se reposer, il regavd^W, \^ ^'Mcc^^^^a qui nous environnait et s*ècria\\. :
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Arrêtons-nous ici, Taspect de ces montagnes,
De joie et de bonheur fait tressaillir mon cœur.
Un instant de repos dans ces vertes campagnes
Noua rendra sur-le-champ noti'c première ardeur, etc.
Tous les airs du Chalet défilaient a la suite Tun de l'autre, jusqu'à ce que je disse : « Allons, mon ami Harbier, en route, nous nous reposerons à la fin de rétape. »
Arrivés dans la ville oii se terminait Tétape, mon compagnon et moi, nous allions à la mairie chercher un billet de logement, mais le plus souvent nous logions h nos frais dans une auberge.
A Auxonne, notre hôtelier, qui avait chanté après avoir soupe en compagnie de sa moitié et d*un autre homme, fit un tapage épouvantable après le départ de son convive. Il prétendait que ce monsieur était Tamant de sa femme. Celle-ci s'en défendait, mais elle (Mit l'imprudence de dire a son mari : « A force de nie soupçonner et de dire que je t(» trompe, tu finiras par me donner envie do le faire. » A peine eut-elle achevé sa malheureuse phrase que son mari la frappa il coups de pied et \\ coups de poing. La pauvre finnme criait de toute la force de ses poumons : « Au secours, au secours ! » Mon compagnon et moi, nous ne pouvions pas laisser assommer cette femme sans intervenir, malgré le proverbe connu : Entre Vécorce H le bois il ne faut pas mettre les doigts. Heureusement je n'eus que quelques paroles à dire pour mettre fin à cette scène de brutalité.
L'aubergiste s'arrêta, soit qu'il trouvât lui-même çu V avait assez battu son épouse, so\l (\>ie\e^ ^m^^^
que je lui avais dites eussent produit do Teffet, mais il nous regarda d*un air furieux et continua à liurler.
Je me rappelle toujours avec quel accent convaincu il prononçait ces mois : C'est ma fe^nme, elfe est à mot ^f ai le droit de la battre, personne n*a rien à y voir. Il considérait sa femme comme une propriété dont il avait le droit d'user et d'abuser selon ses caprices ou son bon plaisir. 11 parut fort étonné lorsque je lui dis qu'il n'avait pas plus le droit de battre sa femme qu'il n'avait le droit de battre la première personne qui passerait dans la rue. Cela ne Tempècha pas de répéter : « C'est ma femme, elle est à moi, puis voilh tout ! »
La nuit se passa tranquillement, c'était le calme après la tempête.
Le lendemain, la servante nous dit à voix basse :
— Le patron n'est pas méchant, ce n'est pas un mauvais homme, il ne bat Madame que lorsqu'il boit un coup de trop.
— Boit-il souvent un coup de trop? lui dis-je, sur le même ton.
— Encore assez, Monsieur aime'le vin, mais il no le supporte pas.
— C'est malheureux pour lui, mais c'est encore plus malheureux pour elle, répliquai-je.
Nous arrivâmes à Jussey le dimanche gras ; il faisait froid, nos vêtements étaient mouillés, nous avions reçu la pluie et la neige toute la journée. Les braves gens chez lesquels on nous logeait firent un bon feu pour sécher nos vêtements.
Enfin, le i 4 février, nous arrivâmes V'^^Vi*.
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Le 2* bataillon de chasseurs où nous devions être incorporés était caserne à la Basse- Seille. En arrivant il la caserne, l'adjudant nous lit conduire chez le capitaine-major qui désigna la compagnie à laquelle nous devions appartenir. On nous ramena au quartier ol on nous donna une couchette a chacun.
Quand je me trouvai pour la première fois dans une chambrée de soldats, j'éprouvai un sentiment de tristesse, la vue de tout ce qui m'entourait m'impressionna péniblement. Je regrettai amèrement d'avoir quitté Lyon, mnis c'était trop tard.
Le sacrifice que j'avais fait à mon parti était grand, je m'étais séparé de ma famille que je chérissais et d'une bonne fille que j'aimais passionnément depuis près de trois ans.
Mon sacrifice fut ignoré de tous, la plupart de mes amis ont cru que j'avais obéi a un coup de tête.
Le lendemain de notre arrivée, il fallut passer à la visite du chirurgien. C'est une de ces choses qui, bien que nécessaires, m'ont toujours paru dégoûtantes.
Mou compagnon, surmené par les fatigues de la route, fut proposé pour la réforme ; le pauvre garçon était placé dans une autre compagnie, mais il s'ennuyait tellement qu'il venait dans ma chambre chaque fois qu'il le pouvait. Après la revue trimestrielle il fut renvoyé avec un congé de réforme. Les quelques semaines qu'il avait passées à la caserne l'avait complètement dégoûté du métier de soldat, ce fut avec joie qu'ilreprit lechemindeson pays. Le temps qu'il avait réûu en tua compagnie avait sutR \^o\iy ^Tvte\t^ mw^'w-
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tisan de la République^ depuis il est rosté un repu* blicaiii ferme et dévoué.