‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 45 sur 89 · PROPAGANDE REPUBLICAINE · texte numérisé non relu

PROPAGANDE REPUBLICAINE

et (levaient de leur côté faire de la propagande dans leurs pays après leur libération pour préparer Tavènement de la République.

Tout alla bien durant six ou sept mois^ mais une dénonciation faite au commandant vint entraver les progrès de la mission que je m'étais donnée.

Je fus menacé d'être traduit devant un conseil de guerre pour délit d'embauchage.

11 aurait fallu pour cela qu'il y eut une organisation quelconque, un complot établi en vue d*une action déterminée, tandis qu'il n'y avait eu qu'une propagande pacifique et des discussions sur la forme de gouvernement qui me paraissait être la meilleure.

Avant de terminer cet épisode, il faut que je fasse connaître l'auteur de cette dénonciation :

Le jour de mon installation a la caserne, j'avais remarqué dans un coin de la chambre un soldat qui ne se mêlait pas aux jeux des autres ; il prenait rarement part a la conversation générale. Il était sec, sa figure maigre, en lame de couteau, me produisit une mauvaise impression ; son front était déjà ridé, bien qu'il n'eût que vingt-six ans ; son regard était à demi voilé par des paupières exagérées ; sa parole doucereuse était marquée d'un léger accent provençal, et pendant qu'il parlait sa bouche grimaçait un sourire. Instinctivement j'éprouvai pour lui la répulsion qu'on ressent a la vue d'un reptile, d'un crapaud, d'un être immonde et venimeux. En voilà un qui ne sera pas mon ami, pensai-je aussitôt.

A la fin de la veillée, je regardais mes cochamhrisles se coucher un à un, y\\ès\Vav^ameii«ï^\\^^'^T

devant tous ces hommes ; sans être pudibond à roxcès, j'éprouvais pourtant un certain embarras.

Mes l'egards se portèrent sur celui qui nravait produit une si mauvaise impression, je le vis s'agenouiller dans la ruelle de son lit ; il pria sans doute, })ui^ so mit en devoir de quitter ses vêtements jus- (|u'a son caleçon exclusivement qu'il garda pour se mettre nu lit. C/ètait un moven de se coucher avec décence en noml)reuse compagnie. 11 passait liabituellement son temps a lire ou à écrire ; ses liabitudes studieuses me firent un peu revenir de ma première impression. 11 sortail fréquemment : j'apprisbienlotqu'il allait chez les jésuites.

Les Pères jésuites de Metz faisaient ce qu'ils p(m vaient pour attirera eux lessoldats. Ils disaient dans leur chapelle une messe exprès pour les militain*s, ils leur prêtaient des livres de piété et organisaient «les jeux pour distraire ceux qui allaient les visiter.

La propagande religieuse se faisait dans l'armée au moyen d'agents affiliés plus ou moins a la Compagnie de Jésus.

L'individu dont je parle était un agent zélé des Pères jésuites.

Il ne recevait jamais un sou de sa famille, pourtant il avait toujours de l'argent dans ses poches ; il en dépensait pas mal, car il payait à boire a ceux qui voulaient l'accompagner chez ses patrons. Aussitôt qu'ils étaient entrés dans lajésuitière, les bons Pères les entouraient, leur faisaient toutes sortes de prévenances et c'était rare quand W's. ^\wi:^5VK^^ >x^ rapportaient pas sous leur luii\i\u^ wwe. \\ve\'3S^<^ ^

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la sainte Vierge ou un scapulaire qui devait les préserver des balles on cas de guerre.

Pour être juste», j(» dois déclarer que mon cochanibrist(* s'acquittait de» sa mission avec un zèle et y un dévouement que rien ne rebutait. Sa propagande n'était pas limitée à la compagnie, elle s'exerçait sur tout le bataillon. G'(»st en montant la garde qu'il remplissait consciencieusement et avccfruit son rôle. Les gard(»s des postes sont (Mi général formées d'hommes appartenant a toutes les compagnies. Il cherchait l(»s moins inlelligcMits, car il savait par expérience que ses boniments ne réussfiraient pas auprès dos autres hommes plus éclairés.

Dans la chambre, ses camarades iw l'appblaient que « le Jésuite », « le Cafard ». Il ne s'en fâchait pas, en apparences du moins, mais il s'en vengeait en faisant des rapports sur leur compte.

Jaloux de l'influence que j'avais acquise sur mes camarades, il résolut de me faire un tour de sa façon.

Pour arriver ii ses fins, il fit semblant de ne plu» aller à la messe, et demanda h lire la Réforme; en un mot, il avait reçu de ses chefs Tordre déjouer un lumveau rôle.

Mes rapports avec lui s'étaient bornés à des discussions sur des suj(»ts religieux, mais jamais je n'avais été impoli avec lui; au contraire, j'avais engagé mes amis à le laisser tranquille, à ne pas l'insulter.

Un jour^ ilvintà moi et me pria d'aller me promener avec lui h Jn campagne. Il \ou\a\\. s»'ec\î\\vev . ^xx^^V

présent, disait-iL j*di vécu étranger h la politique, mais aujourd'hui, je serais désireux de connaître vos opini: ns.

Malgré la méfiance qu'il m'inspirait, je consentis à lui accorder ce qu'il demandait. Jo lui dis que j'étais républicain et que je faisais tous mes efforts pour propager mes opinions.

Deux ou trois jours après cette promenade, afin sans doute de faire disparaître la défiance que nous conservions mes amis et moi à son égard, il donna «le l'argent pour aclieter des brochures républicaines et socialistes.

C'était un engagé volontaire et son engagement prit fin en septembre 1846. Le jour de son départ, il remit au commandant un écrit dans lequel il me dénonçait comme un homme dangereux, ennemi du gouvernement. Il disait que j'avais organisé une société secrète dans le bataillon, que je lisais chaque jour la Réforme à haute voix, entouré de mes adeptes, qu'on n'avait qu'à visiter nos sacs, qu'on y trouverait des brochures socialistes et dans le mien des lettres de socialistes exaltés de Lyon.

Cela n'empêcha pas ce fourbe de me serrer la main et de m'embrasser avant de partir. J'avais eu la bonhomie d'aller avec plusieurs camarades de la chambrée raccompagner pour ne pas le laisser partir seul comme un mauvais sujet qui n*a pas d'amis.

Le commandant chargea le lieutenant de faire la visite des sacs, de m'interroger ainsi que trois de mes camarades dénoncés comme moi et de nous faire .mettra en prison si nous avions des cVio^e-Si c.wxvY^wt^^NXî^'^^

JE SUIS DËNONGl!: 139

Le lieutenant me fit appeler par son ordonnance; )*allai chez lui; il commandait la compagnie, le capitaine était en congé.

— Vous vous êtes mis dans de jolis draps! me dit-il, dès que je fus près de lui. Cette canaille de jésuite a fait une dénonciation épouvantable contre vous et vos amis. Le commandant est furieux, il m'a donné une chasse parce que je ne vous ai pas assez surveillés. Je suis chargé de faire la visite de vos sacs, allez faire disparaître tout ce que vos camarades et vous pouvez avoir de compromettant de façon que je ne trouve rien lorsque j'irai à la caserne. Ne perdez pas de temps, le Gode militaire ne plaisante pas. Le commandant veut vous envoyer devant le conseil de guerre pour embauchage. Vous savez que rcmbauchage est puni de mort?

— Oui, mon lieutenant.

Je remerciai mon brave lieutenant tout en lui disant que nous n'avions rien à craindre, que nous n'avions rien qui fût de nature à nous compromettre.

Malgré cela, je regagnai rapidement la caserne, je prévins mes amis et nous fîmes disparaître tout ce qui aurait pu faire naître le plus petit soupçon.

Un des trois qui étaient dénoncés avec moi me dit tout bas :

— Le jésuite m'a remis une grande enveloppe cachetée, elle doit renfermer des papiers, mais il m*a fait promettre de ne l'ouvrir que demain.

— Ce doit être encore quelque infamie, lui disje; sortez-vite de la caserne, allez du côté du fort ^ielle-CroiXj vous nous alleuàrez^ eV xvo>aL^ yco^l^

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TOUS rejoindre lorsque le lieutenant aura visité nos sacs.

La visite se fit et tout naturellement on ne trouva rien.

Le lieutenant me conduisit dans la cour de la caserne et me dit : « Dorénavant, vous serez surveillé, tenez-vous sur vos gardes, on aura l'œil sur vous.

« Je suis républicain aussi, ajouta-t-il, mais je n'ai que mon épaulette pour toute fortune ; je suis obligé de taire mes opinions. Venez me voir, vous lirez la Reforme chez moi, si vous voulez ; je la reçois indirieclement, j'ai fait faire l'abonnement au nom de mon propriétaire. » Je remerciai de nouveau ce bon et digne homme, puis j'allai rejoindre mes trois amis qui m'attendaient en dehors de la ville.

Quand nous fûmes réunis tous les quatre, nous cherchâmes un endroit isolé où nous pourrions lire sans être dérangés la lettre de cet ignoble cafard.

Nous nous assîmes et je brisai le cachet de Tenveloppe .

Ma surprise fut extrême; au lieu d'une lettre, c*était un règlement de société politique secrètCi mais récriture n'était pas celle du traître.

Apres la lecture de cette pièce, nous nous regardâmes tous les quatre.

« Comprenez-vous maintenant, leur dis-je, comme le coup était bien préparé. Quel abominable scélérat! »

Ce règlement contenait v\w ^xVk\fe ^^^ Vw^^Nss^^ adhérents s engageaienl, ^w ^;xs ^\w^^i:t^^Oc^^^^

CHERTÉ DES SUBSISTANCES À METZ t4i

tueries officiers, etc., et d'autres monstruosités du même genre.

En faisant promettre à mon camarade de ne pas ouvrir Tenveloppe avant le lendemain, il était facile de comprendre que le jésuite avait compté qu'elle serait saisie avant ce délai et que ce règlement serait pris pour celui de la société qu'il disait exister parmi nous et deviendrait la base d'une accusation en cas de conseil de guerre.

Nous brûlâmes ce prétendu règlement et je recommandai a mes amis le plus profond silence au sujet de cet écrit.

Le jour suivant, le commandant me fit dire qu'il ne voulait pas que la Réforme entrât dans la caserne, que je pouvais m'abonner a VEstafeUCy si je tenais à lire un journal. C'était une feuille qui n'avait pas de couleur politique. Elle n'avait pas de rédaction et reproduisait les premiers-Paris des grands journaux sans distinclion d'opinion.

CHERTÉ DES SUBSISTANCES A METZ. — JE DEVIENS MONITEUR A L*ÉCOLE RÉGIMENTAIRE

Dans le courant du mois d'octobre, je fus désigné pour suivre un cours de gymua^Ucçie au gymnase normal do Metz.

Le Kataillon fournissait un sergent, un caporal et deux chasseurs par compagnie.

Un sergent moniteur, en nous démontrant la manière de se se servir du passe-rivière j tomba malheureusement de côté et se cassa une jambe. Son chef vint, le regarda, haussa les épaules, l'appela maladroit et donna Tordre de le transportera l'hôpital. Je fus frappé du peu de temps qu'on perd à plaindre ceux qui se cassent les jambes. Ce fut un avertissement pour moi, je me promis d'être attentif et de tomber toujours d'aplomb sur la pointe des pieds.

Le dimanche 28 décembre 1840, je vis une coutume de la Lorraine qui m'a bien étonnée. Dans une foire ou marcIié qui a lieu tous les ans à la même époque, toutes les servantes de Metz et des environs qui veulent se placer s y rendent parées de leurs plus beaux habits. Les bourgeois qui ont besoin de domestiques passent l'inspection, regardent les tournures, examinent les figures, puis, lorsqu'ils ont trouvé une personne h leur goût, ils s'approchent et lui demandent combien elle veut gagner. Alors une sorte de marchandage s'établit, comme s'il s'agissait d'acheter une bête de somme.

Heureuses sont celles qui sont bien tournées et jolies, elles sont assurées de trouver un gage plus élevé que celui qu'obtiendnmt leurs compagnes.

C'était un spectacle étrange. 11 me semblait voir un marché d'esclaves blauclvos \ \^ x^\\\^\ V ^a. caserne tout attristé.

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