‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 48 sur 89 · JE DEVIENS MONITEUR · texte numérisé non relu

JE DEVIENS MONITEUR

tousdela sympathie pour moi, n*en furent pas jaloux; mais entre eux ils n'appelèrent plus le moniteur général que le sergent Nadir.

Cet emploi de moniteur à l'école était conforme à mes goûts, je pouvais être utile à mes semblables en enseignant le peu que je savais.

La soupe était encore servie dans des plats ou gamelles en terre. Le cuisinier plaçait autour du plat et sur la soupe six portions de viande. Les hommes se groupaient par six pour compléter une gamelle; celle-ci était placée sur le bout d'un banc, les six hommes l'entouraient debout, enlevaient chacun leur portion et mangeaient la soupe. 11 fallait avoir soin de ne prendre de la soupe qu'à son tour sous peine de s'attirer les reproches de ses camarades. Les cuillers devaient être aussi de la même dimension pour ne pas en prendre plus que les autres.

Il arriva un jour qu'un jeune Breton, doué d'un formidable appétit, acheta une énorme cuiller ; il s'en servit une seule fois. Elle avait été remarquée ; dès que le Breton s'absenta, un des malins de la chambrée la prit et frappa dessus avec un marteau jusqu'à ce qu'elle fût plate comme une pelle à four, puis il la remit au ratolier à la place qu'elle occupait avant sa transformation.

Quand la sonnerie de la soupe se fit entendre chacun s'arma de sa cuiller, mais notre homme en voyant la sienne entra en fureur et demanda l'auteur le cette mauvaise farce. Il lu\ î\x\. tfe^ciwviM \j^\r lea

éclats (le rire de toute la chambrée. Le lendemain, il s'en procura une autre qui avait des proportions plus modestes.

«lE SUIS NOMMÉ CAPORAL

Le 1*' mai 1847, à Toccasion de la fête du roi Louis-Philippe, il y eut, selon la coutume, de nombreuses promotions dans l'armée. Je fus nomme caporal. Mon capitaine vint à la chambre m*annoncer cette nouvelle : « Le commandant hésitait encore, me dit-il; au 1*' janvier, il avait rayé votre nom de la liste, mais comme votre conduite a été excellente, et que vous remplissez vos fonctions de moniteur avec beaucoup de zèle, il vous a nommé, espérant que vous ne vous servirez pas de Tautorité que ce grade va vous donner pour nuire au gouvernement. N'oubliez pas que nous avons tous prêté serment et juré fidélité au roi. »

Le serment dont parlait mon capitaine était une formalité à laquelle les soldats n'attachaient aucune importance. Quand les jeunes recrues passaient sous les drapeaux, un officier lisait à haute voix la formule du serment, chaque homme h son tour levait la main et disait : Je le jure.

Pouvaienl-ils refuser de remplir cette formalité,

' Evidemment non! Ils n'étaient pas libres, on ne les

consultait pas ; on les aurait certainement punis pour

refus d'obéissance. Du moment que le serment n*est

pas prêté volontairement, il ne doit pas engager.

Au-dessus du serment il y a l'amour de la patrie et ce sentiment doit suffire pour que chaque soldat fasse son devoir.

Deux jours après, on fît reconnaître les nouveaux promus h Tappel du matin. J'avais le sac au dos, j'allais monter ma première garde comme caporal. Aussitôt que les clairons eurent sonné pour rompre les rangs, le commandant me fit appeler et me dit : « Je vous ai donné de l'avancement malgré vos opinions, j'espère que vous ne me le ferez pas regretter. » Puis faisant allusion à la dénonciation du jésuite, il ajouta : « A la suite des rapports qu'on m'avait faits sur vous, j'ai demandé à Lyon des renseignements; on m'a répondu que vous étiez républicain et que vous faisiez partie d'une nombreuse association de communistes. Je veux oublier tout cela, mais, de votre côté, oubliez aussi toutes ces chimères, ces rêves, ces utopies irréalisables, occupez-vous de votre métier. » Puis il dit avec force: « Vous êtes intelligent ; continuez à travailler, vous aurez de l'avancement ; vous verrez que la part faite au mérite dans l'armée est beaucoup plus grande que ne le disent ses détracteurs. »

Je remerciai le .commandant, et j'allais rejoindre les hommes de garde pour les conduire au poste.

Le temps était devenu beau, la campagne était superbe, tout annonçait qu'une année d'abondance allait succéder à une année de disette.

En juin, le prix du pain baissa de dix centimes par kilogramme .

Ma nomination ne m'empêcha pas d'être moniteur à rÉcole. Je montais la garde le samedi parce qu'il n'y avait pas de leçan ce jour-là ainsi que le dimanche.

La première fois que je fus chef de poste, c'est à la barrière Saint-Julien, j'avais avec moi quatre hommes seulement.

Ce petit poste isolé, en dehors de la ville, était très aimé des caporaux et des soldats ; il était a peu près a l'abri de toute surveillance nocturne après la fermeture des portes de la ville qui avait lieu à 10 heures du soir *.

J'étais occupé à lire, lorsque entra dans le corps de garde, vers les 11 heures du soir, une femme qui paraissait avoir une soixantaine d'années. Elle était d'une taille moyenne, un peu forte, avec une face rubiconde. C'était une femme qui habitait la banlieue de Metz; elle portait un grand sac vide sur son bras et tenait une faucille à la main.

— Honsoir les amis, dit -elle en entrant.

A Dans ItîS places fortes, les portes se fermaient chaque soir, les poûts-levis étaient levés et personne ne pouvait entrer dans la ville jusqu^a ce que le lendemain, matin, les ponts-levis fussent abaissés et que les portes fussent ouvertes. Aujourd'hui k^ ^v\xVtt^ ^^ç^ n^ ouvertes jour et nuit.

Puis elle alla s'asseoir sur le bord du lit de camp. Je me levai pour savoir ce qu'elle voulait.

— Bonsoir, Madame, que désirez-vous?

— Ce que je désire, tu ne le sais donc pas ? ditelle, en montrant son sac et sa faucille.

— Non, je ne le sais pas, que venez -vous faire à une pareille heure? Expliquez-vous, vous ne pouvez rester dans le poste, la sentinelle n'aurait pas dû vous laisser entrer.

— Allons, allons, ne fais pas le méchant ; je t'aimerai bien ; cette nuit, dit-elle en riant, tu seras mon homme le premier, nesme ^ ?

— Votre homme, mais vous êtes folle. Filez, filez vite, je ne veux pas que vous restiez ici une minute de plus. Si je faisais mon devoir rigoureusement, je vous garderais pour vous faire conduire a la place demain matin.

— Ne vous fâchez pas, caporal, je m'en vais, mais vous êtes le premier qui m'ayez fait cet affront.

Elle sortit en mâchonnant des mots que je ne com-. pris pas.

Un chasseur me raconta que cette femme venait au poste chaque nuit depuis que les herbes étaient grandes, qu'elle se livrait aux soldats à la condition qu'ils aillent couper de la luzerne ou des herbes dans les près voisins pour remplir son sac.

— J'ai déjà monté la garde ici, ajoufa-t-il, et nous avons bien rigolé.

^ Nesme t daûs le patois messin, veul d\tft\ \\'^%V.^^*^sAt

— Mais, malheureux» vous volez le bien d'autrui l)Our obtenir les faveurs de cette femme .

— Oh ! fit-il, de l'herbe, ça pousse vite dans cette saison.

— Vous vous exposez à la prison pour cette vieille impudique, c'est honteux.

Il baissa la tête en disant :

— Elle n*est pas encore bien mal.

A quelque temps de là, en me promenant le long de la petite rivière la Seille, je revis la femme de la barrière Saint- Julien; elle lavait du linge en compagnie d'une de ses pareilles.

— Tiens, fit-elle, en voilà un que je reconnais. Elle se redressa, mit les mains sur ses hanches

et dit en s'adressant à moi :

— Vous m'avez méprisée. Monsieur le fier. Vos chasseurs étaient de meilleurs enfants que vous, ils ne m'ont pas méprisée eux, j'ai eu mon herbe tout de même, vous n'y avez vu que du bleu. Ah ! je ne vous fais pas envie! eh bien, on vous fournira des marquises et des duchesses !

Elle avait voulu se venger, c'était clair. Tout d'abord je lui ris au nez, puis je la rendis furieuse en chantant devant elle la romance des Huguenots :

Plus blanche que la blauche hermine, Plus pure qu'un jour de printemps, etc.

J'étais avec deux camarades qui se tenaient les côtes à force de rire*

En me nommant caporal on m'avait fait changer (le compagnie; je tombai dans une chambre où se trouvait un mauvais sujet du département des Landes. Cet homme joignait à une grande force musculaire une adresse extraordinaire : il était maître de contre-pointe, de canne, de bâton, prévôt de pointe, maître de danse, de boxe et de savate ou chausson, de plus, il était méchant, cruel; il éprouvait du plaisir à faire le mal.

Avant mon arrivée dans la chambre, il exerçait une tyrannie incroyable sur tous ses camarades qui le redoutaient.

Le caporal, mon prédécesseur, en avait une peur atroce, il se serait bien gardé de le réprimander et surtout de le punir.

Selon la coutume des régiments, je payai la bienvenue à mes collègues de la compagnie; tous me dirent : « Méfiez-vous, vous avez dans votre escouade la plus mauvaise pratique du bataillon; il menace de tuer tout le monde, personne n'ose se plaindre. »

Je les remerciai do l'avertissement, tout en me promettant d'observer et d'étudier l'individu. Il se faisait servir comme un despote absolu par les autres chasseurs et tous s'empressaient d'obéir. « Un tel, disait-il, astique ma giberne, et toi, bleu (on appelait ainsi les jeunes soldats), viens nettoyer mes soulie.rs, puis tu les cireras. Quand tu retourneras dans ton pays, tu diras que tu as ciré la chaussure du plus grand guerrier de l'armée française. »

11 aimait aussi à se comparer aux héros de la chevalerie.

Chacpie fois qu'il lui arrivait de se vanter en ma présence, je riais. Les premiers jours, il me donna fréquemment Toccasion de rire, il parlait à chaque instant de lui ; il voulait me donner sans doute une haute opinion de sa personne.

Ma manière de faire le contrariait beaucoup ; il le fit voir en disant h un chasseur qui lui était dévoué comme Test un chien à son maître : « Ce caporal m'embête, il rit de ce que je dis ; je crois qu'il se moque de moi. »

Un soir il rentra dans un état voisin de Tivresse ; il se tnit h bousculer celui-ci, à donner un renfoncement à celui-là, etc., bref, il ennuyait toute la chambrée sans que personne osât souffler un mot; c'est ainsi que les choses se passaient avec les caporaux qui m'avaient précédé.

Lassé de le voir agir de cette façon, j'allai me placer en face de lui; je le regardai fixement et, d'un ton sévère, je lui dis :

— Aurez-vous bientôt fini de tourmenter vos camarades? Si vous supposiez qu'ils fussent plus forts que vous, vous ne leur chercheriez pas querelle, j'en suis convaincu.

Il me regarda en disant:

— Est-ce que vous croyez que je suis un lâche ?

— Si vous n'êtes pas un lâche, cessez alors d'opprimer ceux qui sont plus faibles que vtous. Vous aimez à vous faire passer pour un grand guerrier, pour le brave des braves d'aujourd'hui ; vous vous comparez aussi aux héros de la chevalerie du Mc^^^k^î^ Age. Mais ces vaillants cYie\îî!Vv^x§» \\^\v%^^^'»Nfc\îN-"^'^

épaules s'ils pouvaient entendre ce que vous dites et voir ce que vous faites. Ah! ils étaient loin de vous ressembler, ils n'employaicMit leur courage, leur force et leur adresse que pour protéger et défendre les faibles contre les forts, les opprimés contre les oppresseurs; tandis que vous, vous abusez constamment de votre force et de votre adresse pour contrarier et humilier ceux qui vivent avec vous. Aussi vous en recueillez lès fruits : au lieu d'être aimé comme Tétaient les redresseurs de torts, vous êtes craint et détesté.

— Détesté, moi !

— Oui, détesté; l'amitié ne peut exister entre les tyrans et ceux qu'ils tyrannisent. Si vous étiez bienveillant avec tous, si votre force, votre adresse et votre valeur ne vous servaient qu'à secourir les faibles et h défendre la patrie, au lieu d'être détesté, vous seriez aimé de tous. On ne parlerait que de vos belles actions,. tandis qu'à présent on ne parle que du mal que vous faites. On rechercherait votre société et l'on ne vous fuirait pas comme un chien enragé.

La bête fut piquée au vif. A partir de ce jour cet liomme changea comidétemi^nt de manière de faire. Il lui est arrivé encore quelquefois de se griser et de recommiMicer ses taquineries. Je lui répétai mes rangaines sur les chevaliers et j'eus le bonheur de voir que ma scie avait parfaitement réussi. Je m'étais adressé à sa vanité, c'était l'endroit sensible. II chercha dans la suite à me prouver qu'il n'était pas dépourvu des qualités qu'on attribue aux héros des romans de chevalerie.

Cette espèce de sauvage, qui avait été la terreur de la compagnie, devint très soumis ; je ne l'ai jamais puni.

Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il eût changé au point de renoncer à foire le mal; il avait modifié ses habitudes dans \i\ compagnie seulement, mais il avait conservé hors de la caserne son mauvais naturel. C'était une bête fauve que j'avais domptée.

En liùsant la route de Metz k Compiègne, le bataillon s'était arrêté dans une petite ville pour faire une grande lialte. Les enfants, attirés par le bruit du clairon, étnient venus nous voir. Mon sauvage saisit par les bras un garçon d'une douzaine d'années, l'enh^va et le serra tellement fort que le malheureux, enfant poussa de grands cris. Je lui reprochai sa mauvaise action et lui demandai ce qui avait pu le pousser a faire du mal h un petit être inoffensif.

— Cet enfant peut devenir vieux, mon caporal; dans quarante ans, il se rappellera encore qu'un chasseur l'a ft\it crier en le serrant.

Au camp de Compiègne, il avait fait aiguiser son sabre et celui du chasseur qui s'était (i\\l son esclave; ils allaient tous deux dans les campements des autres corps, et ce monstre cherchait querelle aux soldats de la ligne, en ayant soin de cacher son titre de maître d'armes. Si son adversaire proposait un duel, il acceptait et offrait de se battre sur-le-cliamp avec son sabre et celui de son compagnon.

Un jour qu'il s'était enivré, il faisait du tapage dans le camp et, le sabre à la main, il menaçait de tuer quiconque tenterait de l'aççvodv^v \ V^^i^-

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dant, qui connaissait Tinfluence que j'exerçais sur cette brute, m'envoya chercher pour éviter un malheur.

Je m'empressai de me rendre à l'endroit où Ton m'appelait ; je trouvai ce sauvage le dos appuyé à une baraque et menaçant de son sabre tous ceux qui étaient là. Les hommes de service le regardaient, mais n'osaient pas lui mettre la main dessus.

Lorsque je fus en face de lui, je lui dis :

— Vous êtes donc toujours le même; voilà l'usage que vous faites de votre force : vous menacez vos chefs, vos camarades; au lieu de vous conserver pour coml)attre les ennemis de la France, vous vous exposez à passer devant un conseil de guerre.

— Taisez-vous, caporal, ou laallieur à vous, hurla le misérable.

— C'est vous qui devez vous taire, obéissez, remettez votre sabre au fourreau, vous devriez être honteux d'avoir dégainé contre vos camarades.

Il ne voulut pas, mais il me laissa prendre son sabre sans résistance.

Quand on voulut le conduire à la garde du camp, il se débattit; doué d'une force herculéenne, il bousculait et renversait les pauvres petits chasseurs qui voulaient l'empoigner. On le saisit par les bras et par les jambes; quatre hommes le portèrent ainsi malgré ses soul)resauts ; il essaya de mordre ceux qui le tenaient. J(^ dis à un soldat de h prendre par la barbe etde lui tenir la tète en respect; après cela il se laissa porter sans se débattre. Lorsqu'il fut sous la tente gui servait de ])rison, l'adjudant lui fît attacher les

bras et les jambes, puis on le laissa ainsi jusqu'à ce qu'il eût cuvé son vin.

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