‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 5 sur 89 · MON PÈRE ET MA MÈRE · texte numérisé non relu

MON PÈRE ET MA MÈRE

Avant de parler de mon enfance, il faut que je dise quelques mots de mon père et de ma mère que mes enfants n'ont pas connus.

Mon père m'a dit souvent que son aïeul paternel avait eu vingt-trois enfants, et que, pendant plu-sieurs années, vingt de ces enfants avaient vécu sous le même toit avec le père et la mère.

Mon grand* père paternel était fabricant de 3roguet^ à Marnay (Haute-Saône); il eut aussi une nombreuse famille : treize enfants.

^ Le (IrojJTuet était une étoffe de laine et de fil avec laquelle s*habi)laient alors les ouvriers des villes et des campagnes. Ces étotïes étaient soumises au foulage, ce qui les feutrait et leur donnait l'aspect d^un drap grossier.

MKMOIRËS y}T SOUVENIRS

Dans ce tcmps-lh, la vie était encore plus difficile qiraujounriiui pour les pauvres gens. Les écolos étaient rares; mon père n'apprit a lire qu'après s'être marié.

Mon aïeul* fit apprendre' h mon père le métier il(» tisserand et, plus lard, celui de teinturier qu'il considérait comme devant être plus lucratif.

En 1810, mon père épousa M^^** Suchet, qui fut la mère de mes frères Jean -Baptiste -Hippoly te, Jean- PiiTre et François, ainsi que de mes sonirs Marjçuerite et Marianne.

J'ai entendu raconter par mon père des scènes qui me font croire que sa première union no fut pas heureuse. Sa femme, idusàgée que lui de treize ans, était extrêmement jalouse, et ce n'était pas sans motifs, je Tai vu depuis. Mon père* était volage et fréquentait quelquefois les cabarets.

DoUé d'une intelligence au-dessus delà moyenne et d'une mémoire prodigieuse, il aimait a lire, il aurait voulu être instruit. Malheureusement, il lui manquait un guide et de bons livres. De loin on loin, il achetait un de ces livres que les colporteurs cachaiiMit dans le double fond de leurs balles et vendaient en secret. G était à la fin du premier Empire et sous la Restauration ; sous ce dernier gouvernement surtout, le parti clérical était tout-puissant, il empêchait la vente des livres qui le gênaient, qui auraient pu éclairer les populations, mais il était impuissant à

* Mon grancl-pcrt», ne en 1150, est mort on iiSOS.

* Mon père, né en 17SS, est mort en mai iSVJ.

MON PÈRE Et!mA MÈRE 3

empêcher la vente de ces livres qui souillent Timagination du lecteur,

La bibliothèque de mon père se composait presque exclusivement des Œuvres do Piron^ des Contes de Lafonfaino, de la Pucelle de Voltaire, de /a Guerre dos diou,r de Parny, et de plusieurs autres livres plus immoraux encore.

Ayant une nombreuse famille S sans autre fortune que son travail, il était obligé de s'imposer de grandes privations dans son ménage. Industrieux, travailleur infatigable, sachant gagner de l'argent honnêtement, il n'a jamais fait tort d'un centime à qui que ce fût. 11 aimait, ainsi qu'il le disait souvent, passer partout la tête haute.

Il nous (Usait quelquefois que son grand -père avait eu de la fortune, mais qu'il l'avait donnée a son fils aillé. Le droit d'aînesse existait alors dans toute sa force. Dans les familles riches, l'aîné héritait de tous les biens; ses frères et ses sœurs se faisaient soldats, prêtres ou religieuses. Dans les familles pauvres, l'aîné héritait également de tout ; les autres enfants devenaient domestiques, manœuvres, soldats, les plus favorisés apprenaient un état.

D'un naturel hardi et aventureux, mon père se trouvait mal à l'aise dans le village qu'il habitait lors de son mariage ; il aimait le changement. Lan teyne, Recologne, Pouillez-le-Français, etc.*, furent successivement habites par lui.

* Mon père a eu dix enfants do ses doui femmes légilimes, six garçons et quatre flUes.

< Mon père a habité successivement dix-sept viHes ou viHages.

Uu jour de Tannée 1820, mou père vendit ses meubles et ses chaudières ,(il était teinturier), puis acheta un cheval et un chariot à quatre roues, mit sa femme et ses quatre enfants dans la voiture et s*en alla un peu au hasard. Il marchait à petites journées, sans suivre la ligue droite, cherchant un village qui lui plut. Quand il eut fait une centaine do lieues, en tenant compte des écarts à droite et à gauclie de la roule, il s'arrêta à Virieux-lo- Grand (Ain), charmant village, bâti dans une vallée au pied de hautes montagnes et arrosé par une petite rivière qui ne tarit pas. 11 sV établit teinturier ; en outre, il moula un métier de tisserand et lit de la toile *en altendant que sa boutique de teinturier s'achalandàt. Ses affiûres étaient en bonne voie lorsque sa femme mourut. 11 n^ta veuf avec quatre enfants, dont Taîné avait à peine onze ans et le plus jeune deux ans.

L'instruction de mon père n*était guère étendue : il savait lire, un peu écrire, mais il avait une mémoire prodigieuse. Lorsqu'il avait lu un livre, il se le rappelait presque en entier. Je lui ai entendu réciter toute la Henriade de Voltaire, le Lutrin et toutes les Satires de lioileau. Il avait une taille movenne, bien proportionnée, des traits réguliers et une figure assez jolie. 11 parlait avec une certaine facilité, il était gai et conteur amusant. Sa mémoire était meublée d'une foule d'histoires drolatiques» ce qui le faisait rechercher par la société des habitués de cabaret. .

Aprèsquelques mois de veuvage, il épousa ma mère*,

A Ma mère, née en i^C'ô, est morte le 14 août ISGl.

Page 1