‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 55 sur 89 · JE SUIS NOMMÉ SERGENT ON MOFFRE LA CANDIDATURE A LA DÉPUTATION · texte numérisé non relu

JE SUIS NOMMÉ SERGENT ON MOFFRE LA CANDIDATURE A LA DÉPUTATION

Je cessai crùtre employé au bureau de recrutement pemlant quelques mois, parce quele 14 décembre 1848 je fus promu au {frade de sergent.

On me tit reprendre mon service ; le nombre des sous-officiers du déjmt était trop faible pour permettre d'en détacber dans b;s administraticms.

Les progrès qui s'étaient laits dans l'esprit public étaient énormes; la République ne semblait plus attaquée par persoiine; dans les réunions, ou discutait toutes les questions sociales. En un mot 1 éducation rc*publicaino d;i peuple se faisait de jour en jour. La masso des électeurs strasbourgeois qui avait voté pour Louis -Bonaparte aurait bien voulu se débarrasser de lui deux mois plus tard.

<( Slraslioiuv, hi 14 mars 1849.

« Le jour de l'anniversaire do la révolution de Février, je me trouvais de piquet avec quinze bommes sur J:i place d'annes; mes bommes èla\ev\l ^^uvit^^^

distance en distance; ils avaient pour consigne de maintenir la foule, afin de laisser la place libre à la garde nationale quiélait passée en revue par le préfet.

« J'étais bien placé pour voir ce qui se passait ; «j'allais et je venais pour m'assurer si mes hommes exécutaient leur consigne exactement et poliment. Eh bien, je puis vous dire que la majorité des gardes nationaux est républicaine; ils n*out cessé de faire entendre les cris de : A bas le ministère ! A bas la réaction ! A bas les royalistes ! Vive la montagne ! Tive la République démocratique et sociale! Vive la République rouge !

« De ma vie je n'ai vu un homme aussi penaud que le préfet. En passant la revue, il marchait comme un homme qu'on aurait poursuivi.

« Tout le monde s'attendait, à la suite de celte manifestation, à ce que la garde nationale fût dissoute ; on n'en a rien fait. On réserve ça pour une autre occasion.

« La cause républicaine gagne chaque jour de nouveaux adhérents. Tandis que le nombre des clubs diminue h peu près partout, il augmente ici. Tous sont socialistes, on y discute toutes les questions que la révolution de Février a mises sur le tapis. Les Alsaciens sont lents à s'y mettre, mais une foisqu'ils y sont, ils s'entêtent. Il serait difficile aujourd'hui de leur faire renoncer à la République. Au 10 décembre, ils auraient volontiers battu ceux qui ne voulaient pas voter pour Bonaparte, aujourd'hui ils se battraient pour le chasser.

u Adieu », etc.

ON M'OFFRE LA CANDITATURE iOl

Le 24 février 1849, mes amis do Strasbourg m'offrirent la candidature à la représentation nationale; j'étais si loin de m'attendre h un pareil honneur que je les priai de ne pas insister et de ne plus m'en parler.

Néanmoins, ils insistèrent disant qu'ils voulaient nommer un soldat, qu'ils connaissaient mes opinions, qu'ils m'avaient choisi, que ma candidature avait été adoptée dans des réunions préparatoires et qu'ils pensaient bien que le comité central ratifierait leur décision.

Afin qu'il n'y ait pas d'équivoque, je les prévins que mon intention était de retourner dans ma famille à la fin de mon temps de service, que je n'aimais pas la vie de caserne.

— C'est précisément pour cela que nous voulons vous nommer notre représentant. Si vous aimiez la vie de caserne, vous ne seriez pas notre homme, parce que vous n'auriez pas les opinions que vousavez.

Je les remerciai de l'honneur qu'ils me faisaient. (( Les éloctioiis sont encore éloignées, leur dis-je ; d'ici Ih, j'espère que vous en trouverez de beaucoup plus capables, sinon ch» plusdévoués; alors nous oublierons notre conversation d'aujourd'hui. Chacun de nous fera son devoir pour faire sortir de Turne les noms de ceux qui auront été adoptés définitivement par le comité départemental »

Ma candidature, au lieu d'être abandonnée par eux, prit de la consistance et se propagea dans tous les quartiers de la ville.

Dans le cas où ma ca\iOiv\aV.\xv^ ^wàvV. \m\\\V^\c\^

192 MKMOIRES ET SOUVENIRS

par les comités, je pensais que je n'obtiendrais pas le nombre de voix nécessaires pour être nommé, étant inconnu en dehors de la ville de Strasbourg. Comptant sur un échec à peu près certain, je me gardai bien d'en parler à mes parents.

Un projet de dissolution fut présenté a la Constituante parle représentant Râteau, sa proposition fut votée et les élections générales furent fixées au 13 mai 1S49.

Au commencement do la période électorale, j'écrivis l\ mon ])eau-frère IJouvard ce (jui suit :

« Slrashimrjr. \o 11 avril 18VJ.

« Les élections approchent; je ne te ferai pas une longue lettre, je consacre tous mes instants h aider les Slrasbourgeois a préparer les élections prochaines. Le sort de la République va se décider, il est <lu devoir de tout républicain de ne pas restei' oisif ou indifférent.

« Je te prie de m'envoyer la liste des candidats i\\x département du Rhône aussitôt que les démocrates socialistes en auront adopté une. Fais cela le plus tôt possible afin que je puisse voir les Lyonnais de la garnison pour m'entendre avec eux et leur faire accepter notre liste,

« N'oublie pas que les soldats votent huit jours avant les électeurs civils.

« Adieu », etc.

ON M'OFFRK LA CAXIilTATURE 193

Je fus redemandé à la fin du mois par le commandant du dépôt de recrutement pour travailler dans ses bureaux. Tous les jours j'étais libre après 4 heul'cs du soir, ce qui nie permettait d'assister aux réunions publiques ou privées.

Les élections devant se faire bientôt, le comité départemental, composé d'un délégué par canton, se réunit à Strasbourg. Il procéda k l'examen des nombreuses candidatures qui surgissaient de tous les côtés et arrêta une liste définitive de douze noms parmi lesquels était le mien.

C'est une rude corvée que d'être candidat dans certaines situations. Chacun veut vous voir, chacun veut vous entendre parler, on devient un objet de curiosité; les iiivitatiims pleuvent. Réunion par ci, réunion par là, réunion partout; fatigué ou non, il faut marcher, ou devient en quelque sorte la cliose des électeurs.

Il y avait alors un homme qui a exercé sur les élections de 1849, dans le département du lias- Rhin, une influence considérable et probablement décisive. C'était M. Ki'iss, professeur à la Faculté de niéJecine de Strasbourg. 11 jouissait d'une grande popularité, justifiée largement par son caractère, son savoir et la fermeté de ses convictions politiques; il refusa la candidature qui lui était offerte par les républicains de toutes nuances, et, avec son désintéressement habituel, il se dévoua pour faire triompher h liste républicalue. \V ^îvce,o\vev\\. \fe A^-

parlement pendant une quinzaine de jours pour recommander et appuyer chaudement, auprès des électeurs ruraux, la liste du comité des démocrates socialistes.

Après le A septeml)re 1870, il devint maire de Strasbourg. Aux élections du 8 février 1871, il fut nommé député à TAssemblé:) nationale, puis il eut la douleur de voir son pays abandonné aux Prus siens: le coup fut terrible pour lui. Le vieux patriote mourut quelques jours après l'adoption du traité de paix par l'Assemblée de Bordeaux.

Le deuxième dimanche avant les élections, les républicains de Bischwiller organisèrent une réunion électorale en plein air, dans le genre des grands meetings anglais ; plusieurs candidats furent priés de s y rendre atin de faire leur profession <le fdi devant les électeurs. Je me trouvais au nombre des invités.

Des électeurs vinrent nous attendre sur la route à une lieue de la petite ville où nous nous rendions ; la Voiture qui nous transportait fut entourée et escortée jusqu'au local où se tenaient les organisateurs de la réunion. Les citoyens se mirent en rangs, drapeaux en tète, et la colonne se mit en marche en chantant alternativement la Marseillaise y le Chant du départ et le Chant des Girondins. Le long du chemin, la colonne se grossit de tous les électeurs des villages voisins qui venaient assister a la réuuiou.

Vne construction eu \Aa\\c\\e^ v^^ Veviv^ ^^^ \^^^^^x^

ON M'OFFRK LA CANDITATURE 195

mètres de hauteur avait été élevée pour servir de tribune aux orateurs ; devant elle, un hémicycle était formé avec des piquets plantés dans la terre et reliés par de grosses cordes pour empêcher la foule de s'approcher trop près et pour laisser en même temps une place libre aux organisateurs de la réunion ainsi qu'aux candidats.

Il y avait au moins huit ii dix mille personnes. Derrière les rangs serrés des spectateurs se tenant debout, il y avait des cavaliers et des voitures pleines d'iiommes et de femmes qui étaient venus la comme il un spectacle. C'était la première fois, il est vrai, qu'on voyait une réunion aussi nombreuse dans le pays.

Mes futurs collègues a l'Assemblée législative montèrent successivement a la tribune; ils s'exprimèrent en allemand, afin d'être compris par tous les auditeurs. Knfin, mon lour arriva ; le cœur me battait avec force en gravissant Téchelle qui conduisait sur la plateforme. Je savais ce que j'allais dire, mais je craignais que l'émotion ne m'étreignit la gorge de manière a ce que je ne pusse pas me faire entendre de tout le monde; de plus, mes amis avaient parlé dans l'idiome du pays ; en parlant français, je risquais de n'être pas compris par une partie des personnes présentes.

J'avais mon uniforme de chasseur à pied ; dès qu'on me vit paraître a la tribune, des applaudissements éclatèrent de tous côtés. J'étais loin de les mériter; néanmoins, j'avoue qu'ils me servirent d'encouragement; mon émotion se dissipa et je repris un peu d 'aplomb.

i06 MEMOIRES E¥ SOÙVËNltlS

Je parlai de toutes les réformes que je croyais possibles, laissant de côté tout ce qui aurait pu èlre classé au rang des utopies.

Le public se nionlra très indulgent et très sympathique pour moi.

A la fin de la réunion, le cortège se reforma de nouveau ; on nous fit placer, mes collègues et moi, au premier rang, et Ton nous conduisit jusqu'à Tenflroil où se tiMiait le club républicain ; nous y dinames ; puis, mos collègues so rendirent à Ilaguonau, et moi je restai : n'ayant pas de permission, je voulais rentrer a la caserne avant 10 heures du soir.

Il y a une coutume en Alsace qui paraît singulière au premier abord à ceux qui ne la connaissent pas. Lorsqu'un Alsacien boit dans une brasserie, s'il voit entrer un de ses amis, il lui offre sa chope; celui-ci la prend et la porte à ses lèvres, c'est une espèce de communion fraternelle. Ce jour-la, je ne saurais (lire le nombre de chopes qui me furent offertes en signe cramitié et que je dus porter a mes lèvres.

La population de Bisclnviller s'occupait de la fabrication des draps, c'était la principale industrie du pays.

Dans la salle du club on me pria de monter a la tribune, d'y parler et de raconter Thistoire de ma vie, si cela ne me contrariait pas.

Je consentis bien volontiers il le faire ; je parlai de mon enfance ; puis, lorsque je dis qu'à l'âge de treize ans j'avais travaillé sur le métier, que j'étais un tisseur en soie, uh cantU de Lyon^ ^^% \s\7^K5^y ^«^ iïvpignements et des ap\]!\a\\A\^^^\w^\\V5> ^^ '^'^^'

ON M^OPFRK LA CAKDlTATUllE 191

entendre dans toute la salle. Je terminai ma biograpliie et je descendis de la tribune. Alors tous ces braves tisseurs en drap m'entourèrent, me serrèrent les mains. Il semblait que ma profession établissait un lien de plus entre eux et moi. Plus de deux cents vinrent m'accompagner à une distance de quatre kilomètres de la ville, et là, nous nous embrassâmes cordialement, soubaitant tous le triomplie de la République.

(juols braves gens que ces Alsaciens ! quelles bonnes et franches natures! Je me séparai d'eux ému, comme si j'avais quitté de vieux amis, touché jusqu'au fond du cœur de toutes les preuves de sympathies qu'ils m'avaient données.

Le soir j'arrivai a la caserne avant l'heure à laquelle je devais rentrer; le lendemain je me rendis conmie a l'ordinaire au bureau de recrutement pour V travailler.

Dans la journée un planton de la division apporta une lettre du général qui chargeait le commandant du recrutement de m' interroger pour savoir si j'avais assisté à une réunion électorale.

Voici la substance des derniers paragraphes de cette lettre :

« J'ai reçu un rapport du brigadier de la gendarmerie de Bisch^viller dans laquelle il dit que le sergent Commissaire a assisté a une réunion électorale dans laquelle il a fait un discours anarchique et incendiaire. » Le général ajoutait : « Vous m'informerez des réponses que vous fera le sergent Commissaire : engagez-le \V\oi\\eivV'^ ^^ ^^'^x^v^t^ ^\\V^%-

198 MiSMOIKI^S KT SOUVKNIHS

lui qu'il ne sera pas puni, et qu*on lui tiendra compte de renoncer a une candidature qui déplaît au gouye^ nement. »

Le commandant me fit passer dans son cabinet. Il commença par me questionner. Je lui déclarai franchement que j'avais assisté à la réunion de Biscliwillcret h plusieurs autres a Strasbourg, que j'avais accepté une candidature, el dans tout cela, ajoutai- Je, je n'ai fait qu'user d'un droit reconnu par la Constitution.

— Mais, malheureux, vous vous perdez! Voyez ce que le général m'écrit :

II me communiqua la lettre; en la lui rendant, je dis :

— Tout est vrai, mon commandant, excepté que mes paroles n'étaient ni anarchiques ni incendiaires; je suis prêt à répéter tout ce que j'ai dit, et je défie qu'on y trouve rien de contraire aux lois. J'ai parlé de réformes à faire, c'est vrai, mais pacifiquement, avec le consentement de la majorité du [^ays.

— Allons, allons ! sergent Commissaire, il faut écrire une lettre dans laquelle vous déclarerez que vous refusez toute candidature. Faites cela dans l'intérét de Tuniforme que vous portez. On aura soin de vous, mais rompez avec les hommes de désordre.

— Je ne ferai pas ce que vous me demandez, mon commandant; on m'a offert la candidature le 24 février dernier, il y a plus de deux mois, j'ai eu le temps de réfléchir : c'est donc librement que je l'ai acceptée. Quant à ces prétendus hommes de désordre, permettez -moi de vous dire ^\u'\U \^>3Xvi\v\.^^x^^^'^"^-*

Page 1