ORDRE DE LA DIVISION
Le sergent Commissaire, s^étant rendu indigne d*étre employé au bureau de recrutement, reprendra son service à partir de ce jour. '
Le capitaine qui commandait le dépôt du 2« bataillon, bon et brave soldat, mais d'une intelligence très ordinaire, me fit appeler chez lui.
— Vous voyez, le général est mécontent. Pourquoi diable vous faites-vous remarqiier? iVvetrV^îi^^ hesoîn de faire \oh que \ou^ çV.^^vè^^xi^^v^'îj^xi^
Est-ce que vous croyez que je n*ai pas des opinions, moi? Je n*en parle jamais, cela me permet de servir tous les gouvernements. Je ne suis pas le soldat de Pierre ou de Paul, je suis le soldat de la France.
— Vous avez raison, mon capitaine, c'est la France que nous devons servir; c'est avec Targent des contribuables qu'on paye l'armée et non avec celui de tel ou tel monarque. Quant à avoir des opinions dont on ne parle jamais et pour lesquelles on ne fait rien pour en amener le triomphe, permettezmoi de vous dire qu'il vaut autant ne pas en avoir.
Les élections se firent avec beaucoup de calme; la petite persécution dont j'avais été l'objet, au lieu de me nuire, contribua à ma nomination; elle fit faire du bruit autour de mon nom et le fit connaître dans les cantons ruraux.
Les bulletins de vote portaient mon nom accom pagné de ma profession :
« Sébastien Commissaire, sergent au 2^ bataillon de chasseurs a pied et tisseur de Lyon. »
Je figurais sur la liste avec un double titre : soldat et ouvrier 4
La liste rouge S conmie on l'appelait, passa toute, à l'exception d'un seul de ses candidats : onze sur douze furent nommés. I» liste blanche*' éprouva un
^ Ou liste des républicains radicaux socialistes, des républicains rouges.
> On a])pelait blancs les partisans de la monarchie^ qiiel que soit leur drapeau.
échec formidable ; un seul de ses candidats obtint assez de voix pour être élu.
Lorsque le résultat fut connu, la ville prit un air de fête, la population était joyeuse ; de tous côtés les républicains se félicitaient de la victoire pacifique qu'ils avaient remportée et disaient : « Si les autres départements ont voté aussi bien que nous, Tavenir de la République est assuré, »
Parmi les représentants que le Bas-Rhin venait de nommer, il y en avait un avec lequel j'étais en relation d*amitié avant les élections. C'était M. Bandsept, ouvrier cordonnier. Le jour de la proclamation des élus, nous nous rendîmes au club des Travailleurs ; la salle regorgeait, tous les ouvriers républicains étaient venus pour voir leurs représentants.
Dès qu'on nous vit à la porte, la foule se serra à droite et à gauche pour nous faire un passage, et Ton cria de tous les points de la salle : A la tribune, à la tribune ! Mon ami, encore plus timide que moi, me pria de monter le premier ; je me disposais à le faire pour lui donner le temps de se remettre, lorsque de tous cotés on cria : « Ensemble à la tribune, tous les deux, nous voulons voir nos deux représentants à la fois. »
Notre présence à la tribune fut saluée par un tonnerre d'applaudissements ; Tenthousiasme était à son comble.
Je remerciai les électeurs d'avoir eu confiance en nous, etc., puis je terminai en priant nos amis de . réserver leurs applaudissements pour plus tard. « Qunml nous viendrons \om% nwc^ ^\ ^w^a. Nct^^^^c^^'^
que nous avons fait notre devoir, que nous avons rempli notre mandat avec dévouement, vous nous applaudirez. »
Mon ami parla à peu près dans le même sens.
On criait avec force : Vive Bandsept, Vive Commissaire, Vivent nos représentants !
— Mes amis, m'écriai-je, ne dites pas : Vive un tel, la flatterie perd les hommes ; crions tous : Vive la République démocratique et sociale !
Les applaudissements éclatèrent aussi forts qu'au commencement ; nous descendîmes de la tribune et tous ces citovens voulurent nous serrer les mains.
En 1848 et 1849 et jusqu'au coup d'État du 2 décembre 1851, les républicains radicaux dans les réunions publiques avaient l'habitude de terminer les séances par le cri de Vice la République démocratique et sociale!
Il aurait mieux valu sans doute crier tout simplement : Vive la République ! Mais alors c'était un moyen de se distinguer des royalistes du comité de la rue de Poitiers qui se disaient les partisans de la République hoyinête et modérée, comme s'il pouvait y avoir une République malhonnête.
Ce comité, composé des hommes les plus influents des gouvernements déchus, ralliait autour de lui tous les éléments hostiles à la République, légitimistes, orléanistes et bonapartistes.
Les partisans de la branche aînée et ceux de la tranche cadette espéraveul ^ow^t \^^ V^OkW^'^MlUtes et
se rendre maîtres de la situation pour restaurer la monarchie. De leur côté, les bonapartistes s*tilliaient aux gros bonnets du royalisme pour déconsidérer la République. C'est en leur compagnie qu'ils firent plus tard la loi du 31 mai 1850, loi qui restreignait le suffrage universel, supprimait trois millions d'électeurs et qui devait plus tard favoriser regorgement de la République.
Quand on connut officiellement le nom des nouveaux représentants, la musique de la garde nationale donna une sérénade à tous ceux qui se trouvaient à Strasbourg. J'étais chez mon ami Bandsept, qui travaillait à une paire de bottes, tout en causant avec moi, lorsque la musique vint jouer devant sa maison ses airs les plus gais. Le représentant ouvrier sortit dans sa tenue de travail, c'est-à-dire avec son tablier et les manches de sa chemise retroussées jusqu'au-dessus coude; il prononça quelques paroles qui parlaient du cœur pour remercier les musiciens de l'honneur qu'ils lui faisaient.
Je restai avec mon ami et, pendant ce temps, la. musique se rendit ii la porte de la caserne des Ponts^ Couverts où était caserne mon bataillon. Quand je rentrai, l'on me dit que les soldats qui étaient tous dans la cour ou aux fenêtres avaient manifesté leur joie à plusieurs reprises en criant : Vive la République !
Conformément à l'ordre du général, j'avais repris mon service dans la compagu\e \ \^ \;vo\v\5i\ \îi. ^s^^^
une seul fois après ma nomination et encore mes chefs voulaient m'en dispenser, mais j'ai tenu à faire mon devoir jusqu'au bout.
J'avais été bien surpris la première fois que les Strasbourgeois m'offrirent la candidature, mais mon étonnement fut encore plus grand lorsque j'appris que mes amis de Lyon m'avaient proposé comme candidat au comité central. Je ne l'ai su que le jour de ma sortie de la prison de la citadelle. Ce fut un de mes amis, M. Vivier, conseiller minicipal de la Guillotière, qui me l'annonça en ces termes :
<c Lyon, le 9 mai 1849.
« Mon cher Ami,
« Je sors du comité, nous avons passé la nuit pour arrêter la liste définitive. Votre nom est un des onze que nous avons choisis.
« Vous devez penser si j'ai appuyé votre candidature, moi votre élève en politique.
« Dans quelques jours, j'espère vous annoncer votre nomination.
« Votre dévoué ami. « Vivier. »
Mes amis de Strasbourg furent très contents de mon élection dans le Rhône, elle leur prouvait qu*ils ne s'étaient pas trompés sur mon compte, puisque j'avais laissé a Lyon des souvenirs honorables assez
2iS MEMOIRES ET SOUVENIRS
vivaces pour qu'on songeât à moi après plus de trois ans d'absence.
Voici un extrait d'un journal de Lyon, le Peuple souverain, du 19 mai 1849 :
Lyon, 88 floréal au LVII (île Tère chrétienne^
iSmai 1849).