AU PEUPLE, A. LA GARDE NATIONALE, A L^ARMEE
La Constitution e^t violée, le peuple se lève pour la défendref La Montagne est à sou ^o^le.
?4«J MliMOIHKS KT SOUVENIRS
Aux armes!
Vive la République ! vive la Constitution !
Au Ck>nscrvatoirc des arts et mctiera, le 13 juin» à 2 heures.
I^es Représentants de la Montagne.
La plupart de ceux qui étaient au Conservatoîre des arts et métiers ignorèrent, ce jour-là, l'existence de cet appel aux armes, personne ne le signa. M. Ledru-RoUin dit à C(»lui qui deA-ait le faire imprimer de mettre au l)as de l'affiche les noms de ceux qui avaient signé la mise en accusation du pouvoir executif.
Les représentants qui se trouvaient dans le Conservatoire avaient mis leurs insignes. Il régnait un peu de confusion, chacun voulait donner des ordres et Ton ne faisait rien; puis, il faut hien le dire, l'attaque r été si prompte qu'on ne nous a pas donné le temps de nous organiser.
Avec les représentants se trouvaient quelques artilleurs qui avaient suivi leur colonel; il y avait aussi des citoyens disposés a se battre, et enfin, des agents secrets qui espionnaient et observaient ce qui se passait. !Xous les avons vus cités comme témoins dans le procès de Versailles.
Quand les troupes arrivèrent, on cria : Les repré sentants en avant! Ceux-ci, revêtus de leurs insignes, allèrent au-devant de la troupe. Les soldats tiraient mal, les coups portaient trop haut ou trop bas, les balles sifflaient au-dessus de nos têtes, çuU le feu cessa bientôt.
Les tambours battaient la charge, les soldats marchaient dans la i:o8ition ^'apprêtez armes^ prêts à faire feu ou a croiser la baïonnette, selon le commandement qui leur serait fait. Ils venaient du boulevard par la rue Saint-Martin.
Mes collègues et moi nous criâmes : Vive la Constitution! vive la Rêi)ublique ! Nous tentâmes vaine-ment de parler aux soldats pour leur faire comprendre la violation de la Constitution, mais pousses par les serre-files, ils avançaient toujours en nous refoulant jusque dans la cour du Conservatoire où la résistance était impossible.
Je ne sais qui avait eu l'inspiration de choisir le Conservatoire comme centre d'action, mais ce que je sais, c'est que si le général Changarnier avait pris quelques mesures pour investir le monument, nous étions tous pris comme dans une souricière.
Ne connaissant pas le Conservatoire, je suivis au hasard un certain nombre de mes collègues; nous nous trouvâmes dans une graiule salle que j*ai su depuis être la salle dite de dessin eldes filatures. Il y avait environ une trentaine de représentants, quelques artilleurs de la ganle nationale et des citoyens sans armes.
La salle formait un grand parallélogramme ; une compagnie d'infanterie nous suivit de près ; elle se rangea en bataille et, par un mouvement inex}dicable, instinctif peut-être, cette compagnie nous mit en joue à bout portant. Si une détonation se fut fait entendre, wit volontairement, ^oil ;xedde\\\.^lkvweut^
lions étions tous fusillés. I/officier qui commandait la compagnie s'empressa de faire relever les armes, et nous en fûmes quittes pour une émotion de plus.
En face d'une mort inattendue, il y a peu d'hommes qui conservent leur sang-froid, la plupart se troublent. J'en ai vu qui ont perdu leur coiffure en se baissant précipitamment pour se soustraire aux balles sans songer a la ramasser.
Celui qui s'attend à mourir, après avoir été vaincu dans une lutte de laquelle il espérait le triomplie de ses opinions, peut monter sans pâlir sur la plate-forme d'un écliafaud, ou se tenir debout sans faiblir en face d'un i)eloton d'exécution, parce qu'après sa condamnation il a pu se préparer à mourir, il a eu une sorte d'agonie morale.
Après avoir échappé a la fusillade, l'instinct de la conservation prit le dessus, chacun cliercha à sauver sa vie et sa liberté comme il put. D'ailleurs, on pouvait espérer que tout n'était pas fini ; les citoyens qui faisaient partie de la manifestation couraient aux armes ; on était en droit de compter que la résistance allait s'organiser sur différents points de la ville ; il fallait donc sortir du Conservatoire d'une manière ou d'une autre. Il était important qu'il y eut des représentants en liberté pour diriger le mouvement. Pour ma part, je mis mon écharpe et ma rosette dans ma poche, je sautai par une fenêtre dans un terrain qui était alors derrière la salle de dessiiiy puis j'escaladai une palissade en planches qui servait de clôture à cette esj)èce de jardin dans le(Yvvvi\*^'viVvi\.^\xi\\:^^^
et je me trouvai dans la rue. Je cherchai à m'orienter pour nie rendre rue du Hasard, dans Tespérance d'avoir des nouvelles de mes collègues.
L'affaire était si mal organisée qu'on n'avait même pas prévu un échec. En cas de dispersion, on ne savait pas où se réunir. On avait oublié qu'un bon général ne doit pas compter d'une manière absolue sur la victoire ; il doit aussi penser aux moyens d'opérer sa retraite en cas de revers. Hélas ! on n'avait songé à rien de semblable.
•le renconlraiM. Cholat, capitaine d'artillerie, députe doTlsère. 11 avait mis ses insignes; un officier d'artillerie de la garde nationale lui donnait le bras ; * derrière eux, une centaine de gamins criaient : Vive la Montagne ! Vive la Constitution !
Mon collègue ignorait ce qui venait de se passer au Conservatoire, je le lui appris.
— Et Ledru, me dit-il ?
— Il a payé de sa personne, il a été très brave ; je ne sais ce qu'il est devenu, mais je crois qu'il a pu s'échapper.
M. Cholat remit ses insignes dans sa poche, pria les gamins de ne plus le suivre, puis me serra la main en disant : « C'est une affaire f...ichue. le» ))rouillons de la commission des Vingt-cinq ont lromi)é Ledru sur les dispositions du peuple. »
M. Cholat oubliait que lui-même, dans la réunion du 11 juin, avait parlé de forces considérables dont il disposait. Ce n'était pas le moment de le lui rappeler. Nous nous séparâmes.
Vn peu plus loin, je reucowlrav \xv\ Msîicleu que
j*avaîs vu quelquefois; je le prîni de me conduire rue du Hasard.
— Gardez -vous bien d y aller, me dit-il, vous y •seriez arrêté immanquablement. Donnez-moi un mot pour le secrétaire, je m\y rendrai moi-même et je reviendrai vous dire ce qu'il y a de nouveau.
J'entrai dans un café où je l'attendis.
11 revint bientôt, me dit qu'on ne savait rien, qu'il n'y avait pas de réunion, que plusieurs représentants avaient été arrêtés et que la police avait saisi une affiche contenant un appel aux armes,
Xous sortîmes et nous rencontrâmes dans la rue quelques compatriotes de mon compagnon ; tous avaient assisté au banquet du 10. 1/un d'eux proposa de désarmer la i»remière patrouille que nous rencontrerions, si ceuxqu; la composaient refusaient décrier: Yive la Constitution! Vive la République ! C'était un moyen d'engager une action. Tous approuvèrent la proposilion. Bientôt, il s'en présenta une ; nous nous mimes a crier : A"i\ e la Constitution ! Vive la République ! Messieurs les gardes nationaux crièrent plus fort que nous : Vive la Constitution! Vive la Montagne !
Par ce fait et par d'autres, j'acquis la certitude qu'il y avait bcauccmp de mécontentement ; mais il aurait fallu le laisser grandir, ne pas brusquer les choses.
En politique, le succès est souvent à ceux qui savent attendre. Un écrivain a dit : La patience est le commencement du génie.
Les impatients compromettent ou perdent toutes les causes.
Il était 8 heures du soir, je n'avais pas encore déjeuné ; jentrai dans un restaurant où je pris quelques alii!ients.
Paris avait un aspect triste, morne ; la plupart des lioutiques étaient fermées. Les troupes bivouaquaient sur les places et dans quelques rues, comme s*ily avait eu dans la ville une bataille.
Voyant que tout était fini, je voulus me rendre a l'Assemblée : mes amis insistèrent pour que je n'eu fisse rien.
— Vous serez arrêté.
— EIi l)ien, je vais aller me coucher, je suis fatigué.
On voulait encore que j'aille coucher dans un autre quartier : je ne voulus pas céder et j'allai passer la nuit dans mon logement, hôtel Corneille.
Le 14, j'allai à l'Assemblée; les bancs où siégeaient les membres de Ih Montagne étaient dégarnis, le côté gauche de la Chàm])re était désert. J'éprouvai un sentiment de tristesse en revoyant les places vides où s'asseyaient naguère mes collègues emprisonnés ou en fuite.
Les membres de la majorité étaient radieux, ils se félicitaient d'avoir réussi a commencer l'étranglement de la République.
Parmi les représentants républicains présents, il s'en trouvait peu qui eussent été au Conservatoire des arts et métiers; les autres s'étaient abstenus dV paraître, soit qu'ils n'approuvassent pas les actes de la Montagne, soit qu'ils aient jugé prudent de garder la chambre ou d'aller respirer l'air de la campagne
252 MEMOIRKS ET SOUVENIRS
pendant que les événements se passaient a Paris. Un de ceux qui s'étaient abstenus proposa aux membres de la gauche de se réunir dans un bureau pour aviser. M. Gréniioux fut prié de présider. Le plus grand nombre de ceux qui assistaient à cette réunion ignoraient ce qui s'était passé au Conservatoire, et croyaient que tout s'était borné à une manifestation pacifique. Un membre proposa de faire une déclaration collective par laquelle tous les membres présents se déclareraient solidaires de ce qui s'était fait la veille.
.le demandai la parole. Je dis « qu'un appel aux armes avait été affiché et que, par ce fait, la démarche du Conservatoire perdait son caractère pacifique, qu'il fallait que chacun sut bien a quoi on allait s'engager ».
Ce fut fini, personne n'eut plus le désir de se déclarer solidaire.
Après cela, nous eûmes a la Chambre un spectable lamentable. Un député tle la droite, M. Grandin (d'Elbœuf*) monta à la tribune et montra l'affiche qui contenait l'appel aux armes. Plusieurs députés montèrent successivement à la tribune pour déclarer qu'ils n'avaient pas signé cette affiche et qu'ils protestaient contre l'abus qu'on avait fait de leurs noms.
Personne n'avait signé cette affiche elle avait été faite à un moment et dans des conditions où l'on ne pouvait pas la faire signer. La Montagne était vain-
^ Ce députe est celui qui disait uu joui* à la tribune ces paroles adressées aux ouvriers: « h^)richissez-N\>usA'i\\\utà*KvÀV^^Vix\>ivv^N puis vous vous oc*eu/)ei*ez de politique, »
eue, on blâmait publiquement ce que quelques-uns de ses membres avaient fait ; mais si elle eût été victorieuse, il est probable que la majorité de ceux qui reniaient leurs signatures auraient été fiers d'avoir (Hi leurs noms apposés au bas de ce placard.
On a dit que l'insurrection de juin 1848 avait été une bataille de soldats sans chefs ; on pourrait dire le contraire du 13 juin 1849; ce jour-là, on vit beaucoup de chefs dans la rue et très peu de soldats.